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Les Lares, ces dieux qui gardaient chaque maison romaine
Laraire antique peint de la maison des Vettii à Pompéi : deux Lares, un Génie familial et un serpent gardien du foyer, photographie de Patricio Lorente, CC BY-SA 2.5, recadrée

The Aeternum Notebooks

Les Lares, ces dieux qui gardaient chaque maison romaine

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Dans une maison de Pompéi, une peinture ancienne montre deux jeunes hommes vêtus de tuniques courtes, les bras ouverts, de part et d’autre d’une figure voilée. Sous leurs pieds, un serpent s’avance vers un petit autel. Ce n’est pas le décor d’un grand temple. C’est un sanctuaire domestique, destiné à maintenir dans la demeure une relation avec les puissances qui la protègent. Les deux jeunes hommes sont des Lares. Aux yeux des Romains, les dieux n’habitaient pas seulement les hauteurs du Capitole ou les sanctuaires solennels. Ils avaient aussi leur place près du foyer, des réserves et des gestes les plus familiers.

Cette religion de la maison se découvre avec une netteté remarquable dans les villes ensevelies par le Vésuve en 79 de notre ère. Des autels de petites dimensions, des niches peintes et des statuettes de bronze montrent que les habitants donnaient une place matérielle à leurs protecteurs. Les Lares y figurent auprès d’autres puissances, notamment les Pénates et le Génie de la famille. Leurs fonctions ne se confondent pas exactement. La peinture d’un laraire rend visibles des relations qui concernaient les vivants, leurs réserves de nourriture, leurs déplacements et leur espoir de transmettre une maison intacte à la génération suivante.

Comprendre les Lares, c’est donc entrer dans le quotidien romain plutôt que chercher le secret d’un grimoire. Les témoignages littéraires, depuis Plaute jusqu’aux textes de l’époque impériale, racontent leur importance ; les peintures de Pompéi montrent leurs visages ; les recherches récentes rappellent aussi la participation des femmes, des enfants et des personnes réduites en esclavage à cette vie religieuse. Les Lares gardaient un territoire vécu. Leur histoire montre comment une société pouvait organiser le sacré autour de ce que l’on possédait, de ceux qui habitaient ensemble et des frontières de la maison.

Le Lar familial veillait sur la maison et ses générations

Le mot latin Lar désigne une puissance protectrice dont la fonction a évolué au fil de l’histoire romaine. Il existe des Lares associés à la demeure, aux chemins, aux carrefours et à certains lieux publics. Le Lar familiaris se rattache plus particulièrement à la continuité du foyer. Sa garde concerne moins une chambre isolée qu’une communauté domestique traversant les générations. Dans le langage des Romains, la familia ne correspond pas exactement à la famille nucléaire actuelle. Elle comprend les liens de parenté, mais aussi les dépendants et les personnes réduites en esclavage attachées à la maison. Le protecteur du foyer appartient donc à une réalité sociale plus vaste que le couple et ses enfants.

Plaute donne à ce dieu une voix mémorable au début de sa comédie L’Aulularia, ou La Marmite. Le prologue est prononcé par un Lar familier de la maison. Il raconte avoir gardé le lieu pendant la vie du grand-père, du père et du maître actuel, Euclion. Le grand-père avait enterré un trésor dans l’espace du foyer et l’avait confié à la garde du dieu. Lorsque la nouvelle génération néglige ses devoirs religieux, le Lar conserve son attachement à la demeure, mais souligne que la piété de la jeune fille mérite une réponse favorable. Le théâtre représente ici une puissance domestique capable de se souvenir des habitants et de juger leur conduite.

Cette scène littéraire est particulièrement éclairante parce qu’elle place la relation avec le Lar dans le temps long. La demeure survit à ceux qui la dirigent ; le protecteur connaît leurs défauts, conserve la mémoire des générations et défend ce qui lui a été confié. Il ne faut pas lire chaque détail comme un procès-verbal des habitudes de tous les Romains. Plaute écrit une comédie où l’avarice d’Euclion doit être dénoncée avec humour. Le texte reste néanmoins une source de première importance : le public devait comprendre immédiatement qui était ce dieu de maison et pourquoi il pouvait se présenter comme un témoin de la conduite familiale.

Le Lar ne se résume pas à un ancêtre défunt dont on aurait conservé le portrait. Les rapprochements entre les Lares et la mémoire des morts existent dans les études de la religion romaine, mais leur origine demeure discutée. Certaines représentations les montrent comme de jeunes figures masculines vivantes, et non comme des spectres funéraires. On peut reconnaître le lien qu’ils entretiennent avec la continuité de la famille sans imposer une identification complète avec les esprits des ancêtres. La distinction permet de mieux comprendre leur nature de divinités tutélaires, attachées à un lieu et à une communauté, dont les fonctions se sont transformées au contact des institutions romaines.

La santé et la prospérité faisaient partie des domaines dont la protection leur était attribuée. Le Metropolitan Museum of Art conserve une statuette de Lar en bronze, datée entre le 1ème et le 2ème siècle de notre ère, dont la notice rappelle cette association. L’objet représente un jeune personnage en mouvement, vêtu d’une tunique courte, tenant des attributs associés aux offrandes. De petites figures de ce type pouvaient être réunies dans un sanctuaire domestique. Leur taille n’enlevait rien à leur valeur religieuse : l’objet permettait aux habitants d’identifier le protecteur et de lui accorder une présence reconnue dans l’organisation de la maison.

La garde des Lares n’impliquait pas que les Romains leur demandaient seulement d’éloigner une menace spectaculaire. Leur domaine comprenait aussi la marche ordinaire des jours, l’arrivée d’un enfant, la nourriture conservée et les changements de la vie familiale. L’historienne Jane Draycott, dans une étude de 2017 consacrée à la religion domestique et à la santé à Pompéi, relie les sanctuaires familiaux aux préoccupations concrètes d’alimentation et de bien-être. Les représentations d’aliments et les espaces proches des cuisines éclairent un rapport direct avec la vie corporelle. L’Antiquité romaine ne séparait donc pas nécessairement la protection divine des activités les plus matérielles.

Cet aspect donne aux Lares leur place singulière. Un dieu attaché à l’enceinte domestique veille sur des personnes qui partagent le même toit sans disposer du même statut social. La réalité des rapports de domination ne disparaît pas sous l’image protectrice, mais les habitants vivaient dans un espace où les figures religieuses étaient visibles pour tous. Le Lar porte ainsi la mémoire de la maison comme lieu d’autorité, de dépendance et de transmission. Il rappelle que le sacré romain ne s’organisait pas uniquement dans les cérémonies publiques : une part essentielle de la relation aux dieux se trouvait au cœur des habitations.

Les laraires de Pompéi rendent le sacré visible

Le terme lararium, employé par les chercheurs pour désigner le sanctuaire domestique, regroupe des formes architecturales différentes. Certaines maisons possédaient une niche décorée dans un mur ; d’autres avaient une petite construction imitant la façade d’un temple, une simple étagère ou un espace réservé à des figurines. Ces sanctuaires pouvaient se trouver dans l’atrium, près d’un jardin, dans une cuisine ou dans une pièce associée aux tâches quotidiennes. Les fouilles ne permettent donc pas de dessiner un modèle de maison romaine qui aurait été reproduit à l’identique par toutes les familles. L’emplacement et la richesse du décor dépendaient des possibilités matérielles et des choix des habitants.

Les villes ensevelies par le Vésuve constituent un observatoire majeur parce que les peintures et les espaces domestiques y ont été conservés dans des conditions exceptionnelles. À Pompéi, les maisons des élites, les boutiques et des logements plus modestes offrent des témoignages sur la présence des divinités tutélaires. Les images sont des preuves tangibles de représentations religieuses, mais ne disent pas combien de fois les habitants s’arrêtaient devant elles ni ce qu’ils pensaient intérieurement. Pour comprendre leur usage, les archéologues associent les peintures à l’architecture, aux objets trouvés à proximité et aux textes antiques. Cette démarche évite de traiter une fresque comme une simple illustration détachée de son lieu.

La maison des Vettii conserve l’un des exemples les plus célèbres. La peinture représente deux Lares vêtus de tuniques et tenant des vases, de part et d’autre d’un personnage dont la tête est voilée. Un serpent se déploie dans la partie inférieure, face à un autel. Les Lares apparaissent dans une position active, presque dansante, avec leurs bras ouverts. Leur costume et leurs mouvements les distinguent du personnage central, généralement identifié comme le Génie du maître de maison. Cette composition est devenue une référence pour étudier le sanctuaire domestique de la période impériale, parce qu’elle rassemble plusieurs figures protectrices dans une image lisible.

La photographie authentique de cette fresque figure en couverture de l’article. L’œuvre peinte date de l’Antiquité ; le cliché est celui de Patricio Lorente, diffusé sous licence Creative Commons. Le détail est important : la photographie témoigne d’un vestige réel, et non d’une reconstitution libre inspirée de Pompéi. Elle permet au lecteur de regarder la relation entre les personnages sans remplacer l’étude du site. La maison des Vettii elle-même est connue pour son décor luxueux et pour les figures de propriétaires affranchis que l’archéologie associe à sa dernière phase d’occupation. Elle ne peut pas être utilisée comme modèle de toutes les demeures romaines.

Un autre laraire pompéien, conservé dans l’établissement de restauration de Lucius Vetutius Placidus, montre combien la religion protectrice accompagnait aussi le commerce. L’image y associe les Lares, le Génie, Mercure et Bacchus. Ces divinités correspondent à un lieu où l’on vendait de la nourriture et des boissons, et où les échanges économiques rythmaient la journée. L’historienne Alexandra Sofroniew souligne que le sanctuaire faisait face au comptoir de service. Cette proximité donne au décor un sens que ne transmettrait pas une image isolée : les protecteurs se trouvaient au milieu d’une activité de travail, de circulation des marchandises et de relations avec les clients.

Les serpents peints dans les laraires ont une place particulièrement intéressante. Ils se dirigent vers un petit autel, à certaines occasions accompagné d’aliments comme des œufs ou des pommes de pin. Les chercheurs discutent leur rapport au lieu et à la puissance qui le protège. Leur présence ne signifie pas qu’un vrai serpent était conservé dans chaque maison. Le serpent peint figure une force bénéfique associée à l’espace domestique et à sa continuité. Dans certains décors, il complète les Lares plutôt que de les remplacer. Réduire ces images à un culte indifférencié du serpent ferait perdre la richesse du langage iconographique romain et sa manière d’ordonner les figures.

Les découvertes de Pompéi contredisent l’idée que la religion antique n’existait que dans les temples majestueux. Une niche près d’une cuisine pouvait accueillir un monde de dieux dont les attributs étaient compris par les habitants. Le sanctuaire restait à portée du regard pendant le travail, la préparation des repas et les déplacements dans la maison. Le rapport au sacré faisait ainsi partie du décor ordinaire et des gestes qui rythmaient l’existence. Les fouilles rendent visible ce que les grands textes politiques décrivent peu : le lien continu entre le foyer, ses objets, ses habitants et les puissances appelées à le protéger.

Lares, Pénates et Génie protégeaient des réalités distinctes

Les trois noms apparaissent volontiers ensemble dans les présentations modernes de la religion domestique, mais ils ne sont pas synonymes. Les Lares sont des protecteurs attachés à la demeure, aux personnes et à certains lieux. Les Pénates relèvent d’une autre tradition, associée à l’approvisionnement du foyer, à ses réserves et à sa prospérité. Le Génie, dans le cadre domestique, se rapporte plus particulièrement à la force tutélaire et à la continuité du maître de maison. Une peinture peut les réunir sans effacer leurs identités. Leur association montre comment plusieurs formes de protection coexistaient, plutôt qu’une hiérarchie rigide dans laquelle un seul dieu aurait commandé tous les autres.

Le nom des Pénates évoque les penus, les provisions et les espaces intérieurs consacrés à leur conservation. Cette étymologie traditionnelle aide à comprendre leur place auprès de la nourriture et de la prospérité familiale, même si l’histoire de leur origine fait toujours l’objet de discussions. Leur domaine n’est pas limité à un seul pain ou à un seul récipient. Les Romains pouvaient aussi connaître des Pénates publics associés à la destinée de leur cité. Cette ouverture montre qu’une divinité du foyer pouvait recevoir des significations dépassant l’habitation d’une famille. Il serait donc faux de réduire les Pénates à de simples génies de cuisine privés de toute dimension civique.

Les Lares appartenaient davantage à l’identité d’un espace vécu et protégé. Les statuettes et peintures de l’époque impériale représentent fréquemment deux jeunes hommes, vêtus de tuniques courtes. Le Metropolitan Museum souligne qu’à partir du règne d’Auguste, les laraires pouvaient recevoir cette paire de figures dotées d’un rhyton, vase à boire, et d’une patera, coupe peu creuse. Ces attributs les placent dans le monde des offrandes et de l’abondance. Leur costume dynamique ne suffit cependant pas à expliquer toutes les formes anciennes du culte. L’image que nous connaissons le mieux appartient à une période historique précise.

Le Génie domestique apparaît fréquemment comme un homme voilé, vêtu d’une toge et associé à des signes d’abondance ou d’offrande. La figure renvoie à une conception romaine du principe protecteur attaché à une personne masculine et à sa continuité. Dans les laraires impériaux, il est généralement interprété comme le Génie du paterfamilias, chef de la maisonnée. Il faut éviter de le présenter simplement comme l’âme individuelle d’un homme au sens de certaines doctrines modernes. Les textes latins et les images lui donnent une place particulière dans le langage de la fécondité, de la transmission et de l’autorité domestique.

La présence du Génie révèle un aspect social de la religion romaine. La maison riche peut mettre en scène le statut du maître comme si la protection divine embrassait l’ensemble de ceux qui vivent sous son autorité. Mais le travail quotidien dans cette demeure reposait en grande partie sur des personnes privées de liberté. L’étude récente d’Alexandra Sofroniew rappelle que des laraires se trouvaient près des cuisines, des ateliers, des boulangeries et des écuries, lieux fréquentés par les domestiques et les travailleurs asservis. Les gestes religieux n’étaient pas réservés aux personnes qui possédaient la maison. Comprendre le foyer romain impose de tenir compte de cette réalité.

Les différences entre les trois puissances sont donc fonctionnelles plutôt qu’étanches. Un même sanctuaire pouvait faire place à d’autres divinités : Mercure, Bacchus, Vénus ou des figures choisies selon les activités de la demeure. La proximité ne faisait pas de tous ces dieux des Lares. Elle indiquait que la protection familiale pouvait concerner le commerce, la santé, la nourriture et la continuité des personnes. Les Romains n’organisaient pas toujours leur monde divin dans des catégories séparées comme celles d’un manuel contemporain. Leurs peintures témoignent d’associations situées, dont le sens doit être retrouvé à partir du lieu et de sa fonction.

Cette pluralité explique pourquoi parler d’« un seul dieu de la maison » appauvrit la religion romaine. Le foyer était gardé par plusieurs présences, comprises comme complémentaires. Le Lar familiaris de Plaute pouvait prendre la parole comme un personnage singulier, alors que les décors pompéiens montrent fréquemment une paire de Lares et un Génie. La différence ne doit pas être corrigée artificiellement. Elle raconte une évolution des représentations et une variété d’usages qui ont traversé la République et l’Empire. Dans chaque cas, l’essentiel demeure la place accordée au sacré dans la continuité d’un lieu habité.

Les Lares protégeaient aussi les carrefours et les quartiers

La maison n’était pas le seul espace placé sous leur garde. Les Romains connaissaient les Lares Compitales, associés aux carrefours et aux voisinages. Un compitum est un lieu où plusieurs chemins se rencontrent. Comme l’entrée de la maison, ce croisement concentrait des circulations, des rencontres et des limites. La protection des Lares pouvait donc s’étendre de la demeure à l’espace partagé d’un quartier ou d’une campagne. Ce passage du domestique au public aide à comprendre la complexité d’une divinité locale : elle peut appartenir au foyer tout en participant à la cohésion d’une communauté de voisins.

La fête des Compitalia réunissait des habitants autour des sanctuaires des carrefours. Les textes décrivent des offrandes et des représentations liées aux personnes du voisinage. Des poupées et des pelotes de laine pouvaient servir de signes associés aux membres des maisons, y compris aux personnes esclavagisées. Les interprétations précises de ces objets sont discutées, et leurs usages ont pu évoluer selon les périodes. Leur présence dans les sources donne néanmoins une dimension remarquable à la fête : le quartier y apparaît comme un ensemble de foyers distincts dont les habitants partagent un espace protégé. Les Lares mettent en relation ce qui appartient à chacun et ce qui appartient à tous.

Les magistrats de quartier et les autorités locales jouaient un rôle dans l’organisation de ces célébrations. Le culte n’était pas seulement celui d’une maison isolée où une famille aurait agi sans lien avec les institutions. À Rome, les carrefours pouvaient constituer des points de rencontre civique, marqués par des autels et des images. Les sanctuaires permettaient d’affirmer l’appartenance à un secteur de la ville. La relation avec les Lares contribuait ainsi à construire l’identité d’un lieu, de la même manière que les pratiques domestiques affirmaient la continuité d’une demeure. Le sacré accompagnait le déplacement des personnes d’une porte à l’autre.

Le règne d’Auguste transforma le paysage religieux de Rome. La réorganisation des quartiers urbains donna une nouvelle visibilité aux sanctuaires de voisinage et associa certains cultes des Lares à l’identité du régime impérial. Le terme Lares Augusti exprime ce lien nouveau entre la protection locale et l’autorité du prince. Il ne faut pas supposer que toutes les anciennes traditions de carrefour ont disparu à une date précise. Les transformations furent inscrites dans une histoire politique où les images, les inscriptions et les fêtes contribuaient à ordonner la ville. Les Lares pouvaient protéger le quartier tout en participant à la représentation du nouveau pouvoir.

Les sources littéraires, notamment les textes d’Ovide sur les fêtes du calendrier romain, permettent de replacer ces cultes dans l’année civique. Mais elles ne fournissent pas un relevé intégral de toutes les pratiques de voisinage. Les inscriptions honorifiques et les autels retrouvés en ville complètent leur témoignage. On comprend alors pourquoi les Lares ne doivent pas être enfermés dans une définition exclusive de « petits dieux de cuisine ». Ils reliaient des espaces et des institutions. Le carrefour, comme la porte, représente un point de passage dont la garde pouvait être confiée à des puissances reconnues par ceux qui y vivaient.

Dans les campagnes, les carrefours avaient une importance différente. Les chemins conduisaient aux champs, aux propriétés et aux lieux de commerce. Les bornes et les points de rencontre rendaient visibles les rapports entre domaines. Les Lares associés à ces lieux pouvaient marquer la protection d’un territoire partagé, sans que chaque village ait possédé un sanctuaire identique à ceux de Rome. Les archéologues observent les formes locales et les inscriptions plutôt que de projeter sur toute l’Italie le modèle de la capitale. La richesse de cette tradition vient précisément de sa capacité à se rattacher à plusieurs échelles, depuis la chambre habitée jusqu’aux chemins qui desservent une communauté.

Ces cultes montrent une manière romaine de comprendre le territoire. La protection n’était pas seulement destinée à défendre une personne contre une attaque ; elle permettait aussi de donner une identité religieuse à un espace fréquenté. Une porte de maison, une cour, un atelier et un carrefour pouvaient recevoir des signes reconnus par les habitants. La comparaison avec d’autres traditions protectrices doit garder les différences de période et de religion. Notre article sur le fer dans la magie populaire européenne présente des objets protecteurs d’un autre monde culturel. Les rapprochements éclairent la place du seuil sans établir de transmission directe entre toutes les pratiques.

Le sacré romain habitait les gestes ordinaires

Un sanctuaire domestique ne doit pas être imaginé uniquement comme le centre de grandes cérémonies rares. Sa place près d’une cuisine ou d’un jardin l’intégrait aux déplacements quotidiens et au regard des personnes qui préparaient les repas. Les textes latins mentionnent des offrandes d’encens, de vin, de fleurs, de fruits ou de nourriture dans la religion domestique. L’archéologie retrouve des récipients, des petits autels et des traces de combustion à proximité de certains espaces sacrés. Ce sont des témoignages matériels de relations entretenues avec les dieux, mais ils n’autorisent pas à reconstruire un calendrier rituel identique pour toutes les habitations. La variété des lieux fait partie de l’histoire.

Une étude archéologique publiée dans la revue Antiquity a examiné les résidus d’encensoirs provenant des maisons de Pompéi et de ses environs. Les chercheurs croisent les traces matérielles avec les textes romains évoquant l’encens offert aux Lares et aux Pénates. Cette enquête montre pourquoi les objets ordinaires méritent autant d’attention que les grandes peintures. Un récipient dont la surface est marquée par la chaleur peut informer sur une activité dont les paroles sont perdues. La religion de la maison se lit alors dans les aliments, les matières et les espaces de travail, sans qu’il soit nécessaire d’inventer un mode d’emploi à partir des vestiges.

La scène de Plaute ajoute une dimension morale. Dans sa comédie, le Lar garde le souvenir des habitants négligents mais se montre favorable à la jeune fille dont la piété est reconnue. Le public entend le dieu commenter les conduites d’une famille marquée par l’avarice. L’exemple n’établit pas que tous les Romains attendaient une récompense économique après une offrande. Il montre que la protection domestique était assez familière pour servir à une critique des comportements. Le Lar figure un témoin placé au cœur de la maison, auprès duquel l’individu ne peut dissimuler totalement les contradictions de sa vie.

Les femmes et les personnes asservies doivent retrouver leur place dans ce tableau. Les histoires anciennes privilégient les paroles des hommes qui gouvernaient la cité, alors que l’entretien des demeures mobilisait beaucoup d’autres habitants. Les laraires installés dans les cuisines et près des espaces de production permettent de poser la question de ceux qui voyaient les images, entretenaient les lieux et participaient aux offrandes. La recherche actuelle reconnaît l’importance de cette perspective sans prétendre connaître automatiquement les gestes de chaque personne. Une maison romaine n’était pas une famille égalitaire ; sa religion domestique traversait des relations de travail et de pouvoir qu’il faut regarder en face.

Les objets retrouvés permettent aussi de réfléchir à la fragilité du foyer. Une habitation pouvait changer de propriétaire, être agrandie, subir un incendie ou connaître une mort inattendue. Les sanctuaires se déplaçaient ou se transformaient avec elle. À Pompéi, la catastrophe de 79 a interrompu cette histoire, laissant des peintures et des objets dans leur dernier état connu. Les archéologues voient une scène figée, mais les habitants y avaient vécu des années de changements et de décisions. Les Lares sont d’autant plus intéressants qu’ils associaient l’idée de permanence à un monde domestique qui ne cessait de se modifier.

Les continuités avec les traditions protectrices postérieures ne doivent pas être inventées. Des objets chrétiens de protection domestique ont été placés dans les demeures européennes bien après la fin du culte public romain, mais une ressemblance d’emplacement ne prouve aucune filiation directe. Notre article sur les Agnus Dei, disques de cire bénis par les papes raconte un autre rapport entre matière et protection. De telles comparaisons aident à voir combien les maisons sont restées des lieux de dévotion, tout en respectant les différences entre les doctrines, les institutions et les époques.

Les Lares gardent finalement une force d’évocation rare. Les grandes divinités romaines dominent l’imaginaire des temples, des épopées et des statues de marbre ; ces protecteurs plus modestes apparaissent entre une cuisine, un jardin et une porte. Leur image parle de la nécessité humaine de faire d’un espace une demeure reconnue. On ne peut leur attribuer sans réserve tous les pouvoirs décrits par les traditions ni effacer les rapports sociaux du monde qui les honorait. On peut, en revanche, voir dans leurs fresques la manière dont les Romains faisaient entrer le sacré dans la matière de chaque jour. Le foyer n’était pas séparé du monde divin : il en constituait un territoire privilégié.

Sources historiques, archéologiques et primaires : Plaute, Aulularia, prologue prononcé par le Lar familiaris ; Metropolitan Museum of Art, Bronze statuette of a Lar, période impériale ; Alexandra Sofroniew, « Roman Domestic Religion: Questions of Transformation and Continuity », Material Religion, 2026 ; Jane Draycott, « When lived ancient religion and lived ancient medicine meet », Religion in the Roman Empire, 2017 ; David Gerald Orr, Roman Domestic Religion: A Study of the Roman Lararia, University of Maryland, 1969 ; « Ashes from Pompeii: incense burners, residue analyses and domestic cult practices », Antiquity, 2026.

Image de couverture : laraire peint de la maison des Vettii à Pompéi, fresque romaine du 1ème siècle de notre ère. Photographie : Patricio Lorente, Wikimedia Commons, licence Creative Commons CC BY-SA 2.5, image recadrée au format 16:9. La photographie recadrée est diffusée selon la même licence CC BY-SA 2.5. Les figures montrent deux Lares, le Génie domestique et un serpent protecteur.

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