L’Hermétisme désigne un courant de pensée philosophique et ésotérique né dans l’Antiquité gréco-égyptienne, dont les écrits sont attribués à une figure légendaire, Hermès Trismégiste. Associé au dieu grec Hermès et au dieu égyptien Thot, Hermès Trismégiste était vénéré comme un sage ayant reçu une révélation primordiale et capable d’apporter le salut spirituel à ses disciples. La tradition hermétique a depuis eu une influence considérables sur les arts magiques. Présentation.
Aux origines de l’Hermétisme dans l’Antiquité gréco-égyptienne
Hermès Trismégiste, dont le nom signifie « Hermès trois fois très grand », apparaît dans le contexte de l’Égypte hellénistique et romaine comme le syncrétisme du dieu grec Hermès – messager divin et guide des âmes – et du dieu égyptien Thot – maître du savoir et de l’écriture. Les auteurs de l’Antiquité considéraient Hermès Trismégiste non comme un individu historique attesté, mais comme l’incarnation légendaire d’une sagesse ancienne. Dès le 3ème siècle av. J.-C., des écrits mystiques et techniques circulent sous son autorité à Alexandrie. Ces premiers textes – dits hermétisme populaire – traitent principalement d’astrologie, d’alchimie, de magie et de disciplines occultes, témoignant de la rencontre entre les savoirs égyptiens et la philosophie grecque.
Parallèlement aux écrits occultes se développe dès le 1er siècle apr. J.-C. un hermétisme savant à caractère philosophique. Il s’agit d’un ensemble de dialogues religieux et cosmologiques rédigés en grec, qui mettent en scène Hermès dispensant à ses disciples un enseignement sur Dieu, le cosmos et l’âme. Le recueil principal de ces traités est connu sous le nom de Corpus Hermeticum, composé d’une dizaine de courts dialogues probablement écrits entre le 1er et le 3ème siècle de notre ère. À cela s’ajoutent le célèbre Asclepius – un texte hermétique de langue latine – ainsi que des fragments rapportés par des auteurs tardifs (comme l’Anthologie de Stobée vers 490) et quelques écrits découverts en copte à Nag Hammadi en 1945. Dans l’ensemble de ces ouvrages, Hermès Trismégiste délivre une théologie et une cosmologie empreintes de syncrétisme : on y retrouve des influences platoniciennes (notamment le Timée de Platon), stoïciennes, voire des réminiscences judaïques ou persanes. Les traités hermétiques décrivent le monde comme une création ordonnée par un Dieu unique et suprême, source de toute chose, et l’homme comme un intellect issu de l’intelligence divine. Dans certains dialogues hermétiques (tels que le Poimandrès ou le Discours parfait), Hermès enseigne ainsi l’existence d’un Dieu transcendant, créateur du monde par sa pensée, et exhorte l’âme humaine à se purifier pour remonter vers le divin. Ces idées présentent des similitudes frappantes avec la philosophie néoplatonicienne naissante. D’ailleurs, les philosophes néoplatoniciens de l’Antiquité tardive connaissaient les écrits hermétiques : Jamblique au 4ème siècle et Proclus au 5ème siècle y font référence dans leurs ouvrages, signe que la pensée hermétique était intégrée au paysage intellectuel de l’époque.
Au-delà des cercles philosophiques païens, les auteurs chrétiens des premiers siècles se sont également intéressés à Hermès Trismégiste. Certains voyaient en lui un sage païen monothéiste dont les écrits pouvaient annoncer des vérités chrétiennes. Vers 300, l’apologiste Lactance qualifie l’« Hermès égyptien » de très ancien savant « rempli de toute la sagesse » et affirme qu’Hermès a proclamé dans ses livres la majesté du Dieu unique et suprême, qu’il appelait « Dieu père ». Lactance, dans ses Institutions divines, cite même un passage de l’Asclepius où Hermès évoque un « Fils de Dieu » créateur du monde, lecture qu’il interprète comme une prophétie voilée du Christ. Bien que saint Augustin ait critiqué ces textes (il y voit des supercheries démoniaques dans La Cité de Dieu), l’idée d’Hermès Trismégiste comme détenteur d’une prémisse de la révélation chrétienne a favorisé la transmission de certains écrits hermétiques dans la culture latine. En particulier, le Discours parfait ou Asclepius – dialogue hermétique d’inspiration théologique – fut traduit tôt en latin (peut-être dès l’Antiquité tardive) et largement copié au Moyen Âge. Cet Asclepius constituera pendant des siècles la principale source de connaissance de l’Hermétisme philosophique en Occident, alors même que la plupart des textes grecs du Corpus Hermeticum sombrèrent dans l’oubli.
L’Hermétisme dans l’Antiquité tardive et sa transmission au Moyen Âge
Durant l’Antiquité tardive, l’Hermétisme subit le déclin du paganisme mais trouve des relais inattendus. À mesure que le christianisme s’impose dans l’Empire romain, les cercles hermétiques païens disparaissent, mais leurs écrits sont partiellement préservés par des lecteurs chrétiens érudits. Nous avons vu que Lactance et Augustin en citent des extraits. D’autres, comme l’évêque Thierry de Chartres au 12ème siècle, commenteront encore l’Asclepius, témoignant de la survie de cette tradition dans les monastères et les écoles médiévales. De plus, l’Hermétisme connaît une étonnante postérité en dehors de l’Empire chrétien, dans le monde de l’islam naissant.
L’Hermétisme dans le monde arabo-musulman médiéval
Avec l’avènement de l’Islam au 7ème siècle, la figure d’Hermès Trismégiste est réinterprétée dans un cadre monothéiste. Les savants musulmans, cherchant à intégrer l’héritage philosophique de l’Antiquité, identifièrent Hermès à un prophète de l’Antiquité pré-islamique. Selon la tradition rapportée par l’astronome persan Abu Ma`shar (Albumasar) au 9ème siècle, il y aurait eu en fait trois Hermès successifs. Le premier Hermès, assimilé au prophète biblique Hénoch (appelé Idrîs dans le Coran), aurait vécu avant le Déluge et bâti les monuments de l’Égypte antique (y compris, dit la légende, les pyramides) pour y préserver son savoir avant la catastrophe. Le deuxième Hermès aurait vécu après le Déluge, en Babylonie, et transmis des connaissances en médecine, astronomie et philosophie ; le troisième Hermès serait revenu en Égypte et serait l’inventeur de l’alchimie. De ces trois, c’est Hermès-Idrîs – l’Hermès antédiluvien – que les auteurs musulmans considèrent comme un véritable prophète inspiré par Dieu. Bien qu’aucune écriture sacrée ne lui soit attribuée, on pensait que ce Hermès avait transmis aux hommes les arts et sciences primordiaux. Cette récupération islamique de la figure d’Hermès s’inscrit dans un mouvement plus large d’égyptomanie médiévale chez les auteurs arabo-musulmans, qui voyaient dans l’ancienne Égypte une source de sagesse vénérable.
Dans les premiers siècles de l’Islam, un groupe particulier – les Sabéens de Harran (en Mésopotamie) – se réclama explicitement d’Hermès Trismégiste. Païens hellénisés menacés par l’expansion islamique, les Harraniens cherchèrent à faire reconnaître leur religion comme « monothéiste » en présentant Hermès non comme un dieu polythéiste mais comme un prophète ancestral. Ils produisirent des écrits se disant révélés par Hermès lui-même, dont une Lettre sur l’Âme attribuée à Hermès, et l’astrologue-savant Thābit ibn Qurra (mort en 901), issu de cette communauté, rédigea en syriaque des Institutions d’Hermès (aujourd’hui perdues) qu’il traduisit en arabe. Ces ouvrages hermétiques musulmans, bien que teintés d’ésotérisme païen, circulèrent dans les milieux intellectuels islamiques, en particulier chez certains philosophes néoplatoniciens chiites. Comme l’a noté l’islamologue Henry Corbin, le shi’isme était plus réceptif à l’Hermétisme, car sa théologie admettait l’existence de prophètes sages non législateurs comme Hermès, et sa gnose valorisait les révélations intérieures accessibles aux initiés (les awliyâ’) au-delà de la prophétie canonique. En revanche, l’Islam sunnite orthodoxe se montra méfiant vis-à-vis de l’Hermétisme. Des doctrines hermétiques telles que l’animation d’idoles par l’« essence divine » via des prières ou l’idée que l’âme peut ascensionner vers Dieu sans révélation prophétique contredisaient la théologie sunnite, ce qui empêcha l’Hermétisme d’être intégré officiellement à la religion musulmane.
Malgré ces réticences, la pensée hermétique infusa profondément les sciences occultes dans le monde musulman. De nombreux traités attribués à Hermès furent traduits en arabe, couvrant l’astrologie, l’art des talismans et surtout l’alchimie. Le bibliographe Ibn al-Nadîm, dans son Fihrist (vers 987), dresse la liste de 22 ouvrages hermétiques en arabe, dont 5 traitent d’astrologie, 4 de magie talismanique et 13 d’alchimie. Parmi ces écrits, certains nous sont parvenus en totalité ou en fragments – par exemple le Kitâb al-Isṭamākhīs et le Kitâb al-Malâṭîs, traités d’alchimie sous nom d’Hermès. Les savants-alchimistes musulmans du Moyen Âge, tels le légendaire Jâbir ibn Hayyân (Geber) ou le pseudo-Majrîtî, se référaient fréquemment à Hermès dans leurs travaux. Un grimoire d’astrologie et de magie très en vogue, le Ghâyat al-Hakîm (« Le But du Sage ») compilé au 10ème siècle et attribué plus tard à Majrîtî, intègre de nombreux éléments hermétiques ; traduit en latin au 13ème siècle sous le titre de Picatrix, ce texte eut une grande influence dans l’Occident médiéval. De même, la fameuse Table d’émeraude (Tabula Smaragdina) – court texte hermétique en arabe proclamant le principe « Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas » – apparaît pour la première fois dans un traité du 9ème siècle (Kitâb sirr al-khalîqa, « Livre du Secret de la Création »). Traduit en latin dès le 12ème siècle, ce texte alchimique d’Hermès devint une sorte de pierre angulaire de l’alchimie occidentale. Enfin, notons que plusieurs philosophes musulmans prestigieux évoquèrent Hermès avec respect : le philosophe al-Kindî (9ème siècle) admirait la façon dont Hermès avait exprimé l’ineffable transcendance de Dieu, avouant qu’« un musulman comme [lui] n’aurait pu mieux l’exprimer ». Plus tard, des théosophes comme Suhrawardî (12ème siècle) ou le mystique andalou Ibn Sab‘în revendiquèrent explicitement l’héritage d’Hermès dans leur quête de sagesse. À travers la civilisation islamique médiévale, l’Hermétisme a donc servi de pont entre la science, la magie et la philosophie, préservant la mémoire d’Hermès Trismégiste comme fondateur mythique des savoirs occultes.
Réception de l’Hermétisme chez les penseurs juifs médiévaux
Les communautés juives du Moyen Âge, notamment en terre d’Islam et en Europe méridionale, furent elles aussi exposées aux idées hermétiques via la transmission arabe. Des ouvrages scientifiques et astrologiques issus de la tradition hermétique furent traduits de l’arabe en hébreu du 12ème au 14ème siècle. Un des intellectuels juifs médiévaux les plus marquants, Abraham Ibn Ezra (1089-1164), astronome et exégète biblique originaire d’Espagne, incorpora dans ses écrits des éléments de l’astrologie hermétique. Ibn Ezra, qui commenta longuement le Pentateuque, écrivit aussi des traités d’astrologie en hébreu où il cite les enseignements d’« Hermès » à plusieurs reprises, témoignant du prestige de ce nom comme source de sagesse antique dans la science des astres. Il considérait que certaines doctrines attribuées à Hermès pouvaient éclairer l’interprétation de la Bible, tout en restant conformes au monothéisme. Cependant, cette tentative de marier savoir hermétique et pensée juive suscita des critiques de la part d’autres autorités juives. Le plus célèbre philosophe juif du Moyen Âge, Moïse Maïmonide (1138-1204), farouche partisan d’Aristote et de la rationalité, dénonça fermement l’astrologie et les superstitions introduites selon lui par des auteurs comme Ibn Ezra. Maïmonide rejetait l’idée que les astres ou talismans puissent avoir une influence mystique sur les destinées humaines, et il déconseillait aux Juifs d’étudier les écrits occultes attribués à Hermès ou à d’autres païens. Ce débat illustre l’ambivalence de la réception de l’Hermétisme dans la pensée juive : d’un côté, une fascination pour une philosophia perennis antérieure à la Bible (dont Hermès serait un témoin païen), de l’autre, la méfiance des courants rationalistes vis-à-vis de ces apports ésotériques. Quoi qu’il en soit, à la fin du Moyen Âge, l’héritage hermétique avait pénétré la littérature juive ésotérique – on en trouve des échos dans certaines œuvres de la Kabbale naissante – tout en restant en marge de l’orthodoxie rabbinique.
L’Hermétisme dans l’Occident chrétien médiéval
Dans l’Europe latine médiévale, l’Hermétisme philosophique fut moins connu qu’en terres d’Islam, en raison de la perte des textes grecs originaux. Le Corpus Hermeticum proprement dit demeura inconnu en Occident jusqu’à la Renaissance. Toutefois, les érudits médiévaux disposaient de deux sources majeures reliées à Hermès Trismégiste : d’une part, l’Asclepius en latin, et d’autre part, une série de traités occultes et alchimiques se réclamant de lui. L’Asclepius – que l’on croyait traduit du grec par Apulée de Madaure – était lu par certains théologiens scolastiques. Saint Augustin en avait cité des extraits, et on en retrouve des passages commentés par des penseurs du 12ème siècle comme Thierry de Chartres ou Alain de Lille. Néanmoins, il faut souligner que l’influence directe de l’Hermétisme sur la philosophie médiévale fut limitée – on en parlait souvent de seconde main via les Pères de l’Église.
En revanche, l’impact ésotérique de la figure d’Hermès au Moyen Âge occidental fut considérable. De nombreux grimoires et traités d’alchimie latins circulaient sous le nom d’Hermès Trismégiste, perpétuant son aura de maître des secrets de la nature. Des textes comme le Liber de secretis naturae ou le Tractatus aureus (Traité d’or sur le secret de la pierre philosophale) lui étaient attribués et très prisés des alchimistes. Un recueil de recettes de magie astrologique, le Liber imaginum (Livre des images), également attribué à Hermès, était connu d’érudits tels qu’Albert le Grand au 13ème siècle. Ce manuel enseignait comment confectionner des talismans en gravant des figures sous les différentes phases de la Lune pour provoquer des effets occultes (détruire des récoltes, susciter l’amour, etc...). Le prestige du nom d’Hermès servait ainsi de caution à toute une littérature magique médiévale. Parmi les œuvres pseudo-hermétiques de cette époque, l’une se distingue : le Liber XXIV philosophorum (Livre des 24 philosophes). Rédigé en latin aux 12ème-13ème siècles par un auteur anonyme, ce court traité propose 24 définitions cryptiques de Dieu, dont la célèbre formule : « Dieu est une sphère intelligible dont le centre est partout et la circonférence nulle part ». Ces aphorismes métaphysiques ont profondément marqué la théologie mystique – on les retrouve citées par des penseurs comme Alain de Lille, Thomas d’Aquin, et même plus tard chez des auteurs de la Renaissance comme Nicolas de Cues ou des écrivains comme Pascal. Bien que le Liber XXIV philosophorum ne mentionne pas explicitement Hermès, la tradition l’a rattaché à l’Hermétisme en raison de son caractère ésotérique et de son style d’énonciation oraculaire. L’ensemble de ces éléments montre que durant le Moyen Âge, l’Hermétisme a survécu en Occident surtout comme tradition occulte (en alchimie, astrologie, magie) plutôt que comme philosophie ouverte. Hermès Trismégiste y figurait comme un sage mythique, patron des alchimistes et symbole d’un savoir ésotérique transmis aux seuls initiés – c’est d’ailleurs de là que provient en français le sens courant du mot « hermétique » pour qualifier un secret impénétrable ou un texte obscur réservé aux « très rares initiés ».
La Renaissance : redécouverte et apogée de la tradition hermétique
Marsile Ficin, Pic de la Mirandole et la renaissance de l’Hermétisme
C’est à la Renaissance, au 15ème siècle, que l’Hermétisme refait une entrée triomphale dans la pensée européenne. En 1460, un moine originaire de Macédoine apporta à Florence un manuscrit grec contenant quatorze traités hermétiques jusqu’alors inconnus en Occident. Le mécène Cosme de Médicis, passionné par les textes de l’Antiquité tardive, confia aussitôt la traduction de ce trésor à son jeune protégé, Marsile Ficin – avant même que Ficin n’ait terminé de traduire Platon. En moins de trois ans, Ficin acheva la traduction latine de l’ensemble, qu’il intitula Pimander (ou Poimandres, du nom du premier traité). Publiée en 1471, cette traduction du Corpus Hermeticum connut un succès retentissant et suscita dans toute l’Europe cultivée un engouement pour la sagesse d’Hermès Trismégiste.
Ficin lui-même, dans la préface de sa traduction, exprime l’euphorie intellectuelle que provoqua cette redécouverte. S’appuyant sur l’autorité de saint Augustin, il proclame Hermès Trismégiste « premier théologien » de l’humanité – le plus ancien sage ayant contemplé les vérités divines. Selon Ficin, Hermès aurait vécu à l’époque de Moïse ou peu après, et aurait transmis sa doctrine sacrée aux Grecs : il imagine ainsi une chaîne de sagesse allant d’Hermès à Orphée, puis à Pythagore, et finalement à Platon. Cette idée s’inscrit dans le concept humaniste de la prisca theologia, la « théologie primordiale » révélée par Dieu aux premiers hommes et dont toutes les philosophies subséquentes ne seraient que des reflets. Pour Ficin, l’Hermétisme offrait la preuve que les anciens Égyptiens avaient connu une forme de vérité divine pré-chrétienne. Il était d’autant plus exalté qu’il lisait dans les écrits hermétiques des prophéties du Christianisme : Hermès y annoncerait la fin de l’ancienne religion idolâtre, la venue d’une nouvelle foi monothéiste et même l’incarnation du Verbe divin. En effet, un passage de l’Asclepius évoque symboliquement un sauveur fils de Dieu (cité déjà par Lactance). Ficin souligne qu’Hermès y « aurait prédit la naissance du Christ, le Jugement dernier, la résurrection ». Ces correspondances providentielles confortaient l’idée d’une harmonie entre sagesse antique et vérité chrétienne, ce qui rendait l’Hermétisme encore plus attrayant aux yeux des penseurs de la Renaissance.
Rapidement, d’autres humanistes s’enthousiasment pour Hermès Trismégiste. Giovanni Pico della Mirandola, philosophe et kabbaliste, considère les révélations hermétiques comme complémentaires de la Kabbale hébraïque pour accéder à la vérité universelle. En 1486, dans ses célèbres 900 Thèses, Pico propose dix thèses “selon l’ancienne doctrine de Mercure Trismégiste l’Égyptien” qu’il se propose de défendre publiquement. Sa fameuse Oration sur la dignité de l’homme, manifeste de l’humanisme platonicien, s’ouvre par une citation de l’Asclepius. Aux yeux de Pico, Hermès et Moïse, la Kabbale et l’Hermétisme, convergent vers une même sagesse pérenne voulue par Dieu – idée qui était au cœur de son projet de concilier toutes les traditions. L’engouement est tel qu’on voit apparaître des représentations d’Hermès Trismégiste dans l’art chrétien de la Renaissance. Un exemple frappant se trouve en Toscane : sur le pavement de la cathédrale de Sienne fut incrustée en 1488 une grande mosaïque figurant Hermès Trismégiste enseignant, avec l’inscription le présentant comme « contemporain de Moïse ». Cette œuvre (attribuée à Giovanni di Stefano) accueille symboliquement les fidèles à l’entrée de la cathédrale, signifiant que la sagesse des Anciens – incarnée par Hermès – conduisait en quelque sorte au seuil de la révélation chrétienne.
D’autres érudits florentins et italiens prolongent l’œuvre de Ficin. Lodovico Lazzarelli, un poète et philosophe hermétiste, s’approprie la doctrine d’Hermès au point de se considérer comme son disciple direct. En 1494, Lazzarelli compose le Crater Hermetis (« La Coupe d’Hermès »), récit allégorique d’une initiation où un maître transmet à son disciple une expérience de régénération spirituelle hermétique. Lazzarelli traduira également en latin un traité hermétique grec supplémentaire – les Définitions d’Asclépius au roi Ammon – publié en 1507. Pendant ce temps en France, le savant Lefèvre d’Étaples publie en 1505 l’édition commentée du Pimandre de Ficin, accompagnée de l’Asclepius. Lefèvre voit dans Hermès un atout pour l’apologétique chrétienne (il souligne, lui aussi, les prophéties hermétiques du Christ), mais il prend soin de condamner les éléments de magie païenne du corpus pour rester dans l’orthodoxie. Au fil du XVIème siècle, les textes hermétiques sont édités et diffusés dans toute l’Europe. Une édition imprimée en grec du Corpus Hermeticum est réalisée à Paris en 1554 par Adrien Turnèbe, suivie d’une nouvelle traduction française en 1574 par François de Foix, seigneur de Candale. Ce dernier, dans sa préface, insiste sur l’affinité de l’Hermétisme avec le pythagorisme et affirme qu’Hermès a vécu avant Moïse, possédant une connaissance des réalités divines supérieure à celle des prophètes hébreux. Même des penseurs chrétiens de premier plan intègrent Hermès dans leurs débats philosophiques : le cardinal Nicolas de Cues au 15ème siècle et le philosophe François Patricius (Franciscus Patrizi) au 16ème invoquent l’autorité du Trismégiste pour appuyer une vision platonicienne contre l’aristotélisme. En 1591, Patrizi, dans son ouvrage Nova de universis philosophia, va jusqu’à compiler tous les fragments hermétiques connus en vue de bâtir une philosophie universelle s’écartant d’Aristote.
L’influence de l’Hermétisme à la Renaissance ne se limite pas à la théologie et à la philosophie académique – elle imprègne aussi l’occultisme savant de l’époque. Des figures comme Cornelius Agrippa (1486-1535), auteur du De occulta philosophia, ou Paracelse (1493-1541), réformateur de la médecine, se revendiquent de la tradition hermétique. Agrippa cite Hermès Trismégiste comme une source d’autorité dans son exposé des sciences occultes, et Paracelse qualifie sa propre approche de la médecine de « philosophie hermétique », en référence à l’alchimie et aux correspondances cachées entre l’homme (microcosme) et l’univers (macrocosme). L’Hermétisme nourrit également la création littéraire : l’écrivain anglais Philip Sidney fait allusion aux idées hermétiques, et le poète italien Giordano Bruno (1548-1600), surtout connu pour sa cosmologie infinie, fut profondément influencé par l’Hermétisme. Dans ses dialogues en italien, Bruno exalte Hermès Trismégiste et la magie égyptienne, qu’il combine à sa propre vision panthéiste de l’univers, développant l’idée d’un esprit du monde animé – concept hérité en partie des textes hermétiques (Bruno avait lu avec ferveur Ficin et l’Asclepius). Frances Yates, historienne moderne, est allée jusqu’à qualifier Bruno de « champion de la tradition hermétique » et à voir dans l’Hermétisme l’une des clés de voûte de la révolution de la pensée à la Renaissance.
Ainsi, durant un peu plus d’un siècle (1460-1600 environ), l’Hermétisme jouit d’un prestige extraordinaire en Europe. Il est perçu comme la plus ancienne théologie, la source égyptienne de la sagesse de Pythagore et de Platon, et un chaînon manquant entre la sagesse païenne et le Christianisme. Son influence se fait sentir dans les milieux les plus variés : cercles ésotériques et astrologiques, académies philosophiques néoplatoniciennes, théologiens chrétiens (catholiques comme Lefèvre d’Étaples, et même certains penseurs réformés), artistes et poètes. On peut parler d’une véritable Renaissance hermétique : les symboles égyptiens envahissent l’art et l’architecture (obélisques, hiéroglyphes apocryphes), et Hermès figure aux côtés de Moïse ou d’Orphée dans les fresques célébrant la concorde des sages de tous les temps.
De l’âge classique au 19ème siècle : survivances et renouveau occultiste
Après la Renaissance, l’Hermétisme continue d’influencer la pensée européenne, mais de manière plus souterraine. Le 17ème siècle voit le développement de l’alchimie et de ce qu’on appellera plus tard les sciences hermétiques. Ce n’est pas un hasard si l’on qualifie d’« hermétique » l’alchimie de cette époque : les alchimistes du Grand Siècle, tels Michael Maier, Robert Fludd ou Thomas Vaughan, revendiquent une filiation intellectuelle avec Hermès Trismégiste, en opposition à la science officielle héritée d’Aristote et de Galien. Hermès devient presque un synonyme d’alchimiste. Le Corpus Hermeticum lui-même, désormais reconnu comme plus récent, n’est plus mis en avant, mais l’esprit hermétique – la recherche des correspondances cachées et de la transformation spirituelle de l’homme – imprègne les traités d’alchimie. Les théories alchimiques du 17ème siècle se disent hermétiques précisément pour marquer leur attachement à une tradition mythique dont Hermès serait le fondateur, indépendamment des doctrines de la science scolastique. Il convient de noter que, pour ces auteurs, se réclamer d’Hermès relevait autant du symbole que de la filiation réelle : ils voyaient en Hermès le patron des connaissances occultes qu’ils entendaient défendre comme partie intégrante de la compréhension du monde. Bien que la science moderne naissante finît par éclipser l’alchimie, il est frappant de constater que plusieurs grands savants de l’époque restèrent fascinés par l’Hermétisme : Isaac Newton lui-même pratiqua intensément l’alchimie et annota des textes hermético-alchimiques tout au long de sa vie, cherchant dans la matière et les anciennes doctrines le secret de l’unité de la nature – témoignage de l’attrait persistant de l’idéal hermétique d’une science sacrée de la nature.
Parallèlement, l’Hermétisme alimente les mythes ésotériques des sociétés secrètes. Au tout début du 17ème siècle émergent en Allemagne les manifestes des Rose-Croix (1614-1616), qui racontent la découverte de la tombe du mystique Christian Rosenkreutz et la révélation de ses enseignements. Ces manifestes, bien que parodiques à l’origine, s’inspirent de thèmes hermétiques : la rénovation du savoir humain par une sagesse occulte venue d’Orient, l’appel aux « philosophes inconnus » porteurs d’une lumière cachée. Hermès Trismégiste y est implicitement présent en tant qu’archétype du sage détenteur des secrets pré-chrétiens. Des auteurs comme Michael Maier (1568-1622), alchimiste et propagateur des idées rosicruciennes, publient des traités où se mêlent allégories hermétiques et références rosicruciennes. De même, la franc-maçonnerie spéculative naissante au 18ème siècle se dote de légendes fondatrices englobant Hermès : le Chevalier Andrew Michael Ramsay, dans son Discours de 1736 aux loges maçonniques parisiennes, fait remonter la franc-maçonnerie aux anciens mystères en citant la sagesse d’Hermès et de Pythagore. Un roman allégorique qu’il écrit met même en scène Hermès Trismégiste guidant un héros sur le chemin de la connaissance. Cette référence témoigne de la persistance du prestige d’Hermès comme symbole d’initiation cachée, même à l’aube du Siècle des Lumières.
Au 18ème siècle, l’Europe des Lumières oscille entre attrait et rejet de l’Hermétisme. D’un côté, l’esprit rationaliste et critique se méfie de ces héritages occultes : les philosophes des Lumières classent l’alchimie et l’astrologie comme des superstitions d’un autre âge. Voltaire ou Diderot raillent aimablement les mystères hermétiques. Mais d’un autre côté, un courant d’érudition historico-philosophique s’efforce de comprendre ces traditions. Des savants entreprennent d’écrire l’histoire de l’alchimie et de l’Hermétisme : Lenglet Du Fresnoy, en 1742, publie Histoire de la philosophie hermétique, un des premiers essais de synthèse sur le sujet. Le grand historien allemand Johann Jakob Brucker, dans son Historia Critica Philosophiae (1742-1744), consacre un chapitre substantiel à Hermès Trismégiste et la « philosophie hermétique » en la situant dans l’histoire de la pensée. Par ailleurs, le goût pour l’égyptologie naissante et l’occultisme perdure dans certains milieux éclairés : le courant dit de l’illuminisme (Saint-Martin, etc.) ou des francs-maçons mystiques maintient vif l’intérêt pour la symbolique hermético-kabbalistique. Aux alentours de 1770, l’occultiste français Antoine Court de Gébelin prétend déchiffrer l’origine égyptienne du jeu de Tarot dans son ouvrage Le Monde primitif, et son disciple Etteilla (Jean-Baptiste Alliette) publie un Tarot « égyptien » en affirmant qu’il s’agit du livre de Thot-Hermès restitué. On le voit, à la veille du 19ème siècle, l’Hermétisme demeure un filon ésotérique actif, présent en marge de la culture officielle, prêt à resurgir.
C’est justement au 19ème siècle que s’opère un renouveau occultiste majeur, et Hermès Trismégiste en est de nouveau une figure emblématique. Alors que les sciences positivistes triomphent, une réaction ésotérique s’organise, revendiquant l’héritage des anciennes traditions. Les grands occultistes de cette époque se tournent résolument vers l’Hermétisme pour y puiser une légitimité et une inspiration. En France, Éliphas Lévi (de son vrai nom Alphonse-Louis Constant, 1810-1875), figure centrale de l’occultisme moderne, intitule l’un de ses ouvrages La Clef des grands mystères suivant Hénoch, Abraham, Hermès Trismégiste et Salomon (1859), réunissant Hermès aux côtés de personnages bibliques comme détenteur des secrets de la « Haute Science ». Aux États-Unis, l’ésotériste Paschal Beverly Randolph publie en 1851 une traduction-adaptation du Divin Pimandre d’Hermès (Hermes Mercurius Trismegistus: His Divine Pymander), contribuant à diffuser la spiritualité hermétique dans le milieu spirite et rosicrucien américain. En Angleterre, l’influence hermétique culmine avec la fondation de sociétés initiatiques explicitement hermétiques. La mystérieuse Hermetic Order of Luxor (Ordre Hermétique de Louxor), active autour de 1884, prétend transmettre des enseignements occultes issus de l’ancienne Égypte hermétique. Surtout, la célèbre Hermetic Order of the Golden Dawn (Ordre Hermétique de l’Aube Dorée), fondée à Londres en 1888, intègre l’Hermétisme au cœur de son système symbolique et rituel. Les rituels de la Golden Dawn invoquent Hermes et Thoth, et l’étude du Corpus Hermeticum ainsi que de la Kabbale, de l’astrologie et du Tarot (dit « de Thot ») y tient une place importante. Ce contexte foisonnant montre qu’à la fin du 19ème siècle, l’Hermétisme est redevenu synonyme de Tradition ésotérique occidentale par excellence – le terme même d’« hermétisme » en vient à désigner l’ensemble du corpus ésotérique occidental, au point d’être employé comme quasi-synonyme d’« occultisme » ou d’« ésotérisme ».
Il est significatif qu’à la même époque (fin 19ème – début 20ème siècle) naisse l’étude scientifique de ces sujets : des chercheurs comme Louis Ménard ou Gustave Parthey éditent les textes hermétiques en grec et en latin, tandis que l’historien A.-J. Festugière publiera plus tard (entre 1944 et 1954) une étude monumentale en quatre volumes, La Révélation d’Hermès Trismégiste, qui fait encore autorité. L’Hermétisme est ainsi passé du statut de tradition ésotérique vivante à celui d’objet d’étude historique et philosophique.
Le mythe d’Hermès a eu une puissance performative dans l’histoire de la pensée : il a inspiré la création de bibliothèques entières de textes, stimulé des courants d’idées et suscité un imaginaire ésotérique qui perdure encore. En ce sens, l’Hermétisme, né de la rencontre entre l’Égypte et la Grèce, est devenu un élément constitutif de la culture occidentale. Mais a-t-il vraiment révélé ses secrets ?



















