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Qui était vraiment Etteilla ?
Jean-Baptiste Alliette dit Etteilla à sa table de travail, gravure publiée dans le Cours théorique et pratique du Livre de Thot en 1790 — Aeternum, blog & boutique ésotérique

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Qui était vraiment Etteilla ?

17 min de lecture

Jean-Baptiste Alliette, plus connu sous le nom d’Etteilla, est l’un des personnages décisifs de l’histoire de la cartomancie et du tarot divinatoire. Né à Paris en 1738 et mort en 1791, il fut marchand grainier, marchand d’estampes, auteur, éditeur, enseignant et cartomancien. Son importance tient à un fait simple : avant lui, le tarot est d’abord un jeu de cartes. Avec lui, il devient aussi un système organisé de divination, doté de significations, de méthodes de tirage et bientôt d’un jeu spécialement conçu pour l’usage occultiste.

La postérité l’a longtemps partagé entre caricature et légende. Éliphas Lévi le transforme au 19ème siècle en ancien coiffeur ignorant ; d’autres traditions en font un initié mystérieux dépositaire d’un savoir égyptien. Les recherches modernes de Thierry Depaulis, Michael Dummett et Ronald Decker permettent de mieux saisir l’homme derrière ces images : un autodidacte parisien, entrepreneur de l’imprimé et du divinatoire, assez audacieux pour donner une architecture nouvelle aux cartes et leur ouvrir une véritable carrière occultiste.

Jean-Baptiste Alliette naît à Paris en 1738

La Bibliothèque nationale de France retient l’année 1738, avec un point d’interrogation sur la date exacte. Les recherches de Thierry Depaulis proposent plus précisément le 1er mars 1738. Jean-Baptiste Alliette est le second fils d’un maître rôtisseur parisien portant le même nom.

Sa jeunesse reste très mal connue. Les documents retrouvés permettent toutefois d’établir qu’en 1763 il exerce comme marchand grainier. Cette activité n’a rien d’anecdotique : sa mère travaille elle aussi dans le commerce des graines, et Alliette évolue donc dans un milieu de petits commerçants parisiens avant d’entrer dans l’univers de l’édition et de la divination.

En 1763, Alliette est marié à Jeanne Vattier. Le couple a au moins un enfant avant de se séparer en 1767. Les archives retrouvées par les historiens permettent de fixer ce cadre familial, longtemps absent des récits occultistes consacrés à Etteilla.

Après cette séparation, il semble changer d’activité. À partir de la fin des années 1760, il exerce comme marchand d’estampes. La BnF le documente notamment à Paris en 1775-1776, rue Froid-Manteau, à l’enseigne de la Maison du Lion d’or.

Le nom Etteilla est simplement le patronyme Alliette lu à l’envers. Ce procédé donne à son nom une apparence étrangère ou énigmatique tout en restant directement lié à son identité.

Le pseudonyme devient progressivement plus célèbre que l’homme qui le porte. Les ouvrages, les méthodes et les jeux dérivés seront ensuite publiés sous le nom Etteilla pendant des décennies, au point que la plupart des lecteurs du 19ème siècle ignorent parfois le nom civil de leur auteur.

1770, le premier grand jalon de la cartomancie imprimée

En 1770 paraît Etteilla, ou manière de se récréer avec un jeu de cartes. La Bibliothèque nationale de France conserve cette édition et plusieurs réimpressions. Le livre ne traite pas encore du tarot : il utilise un jeu ordinaire réduit, proche du jeu de piquet.

Son importance est considérable. Alliette attribue aux cartes des significations précises, organise des dispositions de tirage et accorde une valeur différente à certaines cartes selon leur orientation. Les significations droites et renversées, devenues familières dans la cartomancie moderne, font déjà partie de sa méthode.

Non. Des formes de divination par les cartes existaient avant lui, et les recherches historiques montrent qu’une pratique populaire circulait indépendamment des grands auteurs occultistes. Ce qu’Etteilla accomplit est différent : il transforme cette pratique en système écrit, transmissible et commercialisable.

Il est donc plus exact de parler d’un des grands fondateurs de la cartomancie imprimée moderne que de l’inventeur absolu de la divination par les cartes. L’historien Will Pooley rappelle que l’essor de la lecture des cartes en France commence précisément dans les années 1770, avec les publications d’Etteilla puis le développement du mythe du tarot égyptien.

Etteilla affirme plus tard avoir appris son système de cartomancie auprès d’un Italien et laisse entendre que certaines connaissances remonteraient à 1751 ou 1757. Ces affirmations jouent un rôle important dans la manière dont il présente son autorité.

Les archives connues ne permettent pas de suivre cette initiation italienne pas à pas. Elle demeure donc dans la zone la plus secrète de sa biographie : celle où Etteilla lui-même fait remonter son art à une transmission plus ancienne que ses livres.

Deux ans après son premier manuel, Etteilla publie Le Zodiaque mystérieux ou les Oracles d’Etteilla. La BnF conserve plusieurs éditions de ce texte. Le titre montre déjà que son ambition dépasse le simple tirage des cartes.

Astrologie, pronostics et calculs symboliques entrent progressivement dans un ensemble de « hautes sciences » que l’auteur cherche à organiser. Etteilla ne se contente pas d’être cartomancien : il veut construire un langage général de la divination.

En 1773 paraît Etteilla, ou la seule manière de tirer les cartes. Le livre reprend et développe son système antérieur. À ce stade, le tarot n’occupe toujours pas la place centrale qu’il prendra dix ans plus tard.

Cette chronologie est fondamentale. Etteilla est déjà auteur de cartomancie avant la publication des théories de Court de Gébelin sur le tarot. Il n’invente donc pas toute sa pratique après 1781. En revanche, sa transformation du tarot en « Livre de Thot » appartient clairement à la période suivante. Les recherches biographiques situent Alliette à Strasbourg entre 1777 et 1780, où il continue son activité de marchand d’estampes. Il revient ensuite à Paris.

Cette période reste peu documentée. Elle montre néanmoins que sa carrière professionnelle ne se réduit pas à celle d’un voyant recevant continuellement des clients dans un cabinet parisien. Il demeure longtemps lié au commerce de l’image et du livre, deux domaines décisifs pour son futur tarot.

1781, Court de Gébelin bouleverse l’histoire du tarot

En 1781, Antoine Court de Gébelin publie dans Le Monde primitif un essai devenu célèbre. Il affirme que le tarot serait le vestige d’un ancien livre égyptien contenant une sagesse transmise depuis l’Antiquité.

Cette théorie est historiquement fausse : les recherches sur les cartes à jouer rattachent le tarot à l’Europe de la Renaissance, non à l’Égypte pharaonique. Mais l’importance de Court de Gébelin ne réside pas dans l’exactitude de son hypothèse. Il fournit une nouvelle manière de regarder le jeu : les cartes deviennent les fragments possibles d’un livre symbolique.

Les historiens du tarot considèrent généralement Court de Gébelin et Etteilla comme les deux figures fondatrices du tarot occultiste français. Le premier formule l’idée d’une origine égyptienne. Le second transforme cette idée en système pratique de divination.

La recherche récente de Will Pooley souligne que leurs écrits ont ensemble contribué à populariser l’idée d’une origine égyptienne du tarot. Etteilla ne se contente cependant pas de répéter Court de Gébelin : il réorganise les cartes, leur attribue des significations et construit une méthode utilisable par un lecteur.

1783, la première méthode imprimée de divination par le tarot

À partir de 1783, Etteilla publie Manière de se récréer avec le jeu de cartes nommées tarots. Plusieurs cahiers paraissent jusqu’en 1785. La BnF conserve ces textes et les décrit comme des ouvrages directement consacrés au tarot.

Cette série constitue un tournant : le tarot n’est plus seulement interprété symboliquement. Il devient un instrument de consultation. Ronald Decker, Thierry Depaulis et Michael Dummett identifient ces publications comme les premiers manuels connus proposant systématiquement la divination par le tarot.

Etteilla adopte le vocabulaire égyptien et parle du tarot comme du « Livre de Thot ». Thot est le dieu égyptien de l’écriture et du savoir, que les traditions gréco-égyptiennes rapprocheront plus tard d’Hermès.

Cette identification n’a aucun fondement historique dans l’origine réelle du tarot. Elle devient pourtant extraordinairement féconde dans l’occultisme occidental. Pendant plus d’un siècle, de nombreux auteurs traiteront les cartes comme les restes d’un livre initiatique venu d’Égypte.

L’Égypte représente alors une antiquité presque entièrement à reconstruire. Les hiéroglyphes ne seront déchiffrés par Champollion qu’au 19ème siècle. Cette ignorance laisse un espace immense à la spéculation.

Les occultistes peuvent donc projeter sur l’Égypte des traditions hermétiques, maçonniques ou bibliques. Court de Gébelin et Etteilla participent à cette égyptomanie savante et initiatique, bien avant l’expédition de Bonaparte de 1798. Dans les cahiers publiés jusqu’en 1785, Etteilla élargit progressivement son tarot. Il y rattache éléments, astrologie, interprétations morales et correspondances propres à son système.

Il ne s’agit pas encore du réseau kabbalistique qui sera fixé au 19ème siècle par Éliphas Lévi puis développé par d’autres occultistes. Certaines correspondances devenues classiques appartiennent à des élaborations beaucoup plus tardives. Le système d’Etteilla gagne à être compris dans sa logique propre, encore antérieure au grand système kabbalistique que développera l’occultisme d’Éliphas Lévi.

Etteilla ne limite pas ses publications au tarot. En 1787 paraissent notamment L’Art de connoitre les hommes par l’inspection du front, consacré à la métoposcopie, et L’Art de lire dans les lignes et caractères qui sont dans les mains, consacré à la chiromancie.

Ces livres confirment son ambition de réunir plusieurs arts divinatoires. La main, le front, les cartes, les astres et les nombres sont pour lui autant de systèmes permettant de lire des correspondances invisibles. La BnF conserve également Science. Leçons théoriques et pratiques du livre de Thot. Moyennes classes, publié en 1787. Le choix du vocabulaire scolaire est révélateur.

Etteilla veut enseigner. Il divise son savoir en leçons, classes et degrés. La cartomancie cesse d’être seulement un savoir personnel transmis oralement : elle devient une méthode susceptible d’être apprise à partir de livres et de cours.

1788, la Société des Interprètes du Livre de Thot

En 1788, Etteilla organise la Société des Interprètes du Livre de Thot. Les publications contemporaines parlent de correspondants et d’interprètes travaillant au déchiffrement du livre symbolique que représenterait le tarot.

Etteilla y exerce la fonction de correspondant général. Une publication de 1788 annonce même la diffusion de cahiers manuscrits destinés aux personnes qui souhaitent participer à cette interprétation. Cette société montre que le tarot d’Etteilla n’est plus seulement une pratique commerciale individuelle. Il cherche à créer une communauté d’étude autour de son système.

À la fin des années 1780, Etteilla fait élaborer un jeu complet de 78 cartes spécifiquement adapté à son système. C’est l’une de ses innovations les plus importantes.

Les tarots antérieurs sont d’abord des jeux destinés au jeu de cartes. Etteilla, lui, fait modifier ordre, images et inscriptions afin que le paquet fonctionne comme instrument divinatoire. Les cartes portent des mots et des indications permettant d’orienter directement l’interprétation. Les historiens du tarot considèrent ce jeu comme le premier tarot spécifiquement conçu pour un usage occultiste et divinatoire. Les jeux dérivés d’Etteilla conservent la structure générale de 78 cartes et les quatre enseignes du tarot, mais ils réorganisent profondément plusieurs figures et atouts.

Le Chaos, la Lumière, les Plantes, le Ciel ou les Astres apparaissent au commencement du système. La création du monde et la cosmologie remplacent une partie des images familières du Tarot de Marseille. Cette transformation explique pourquoi des occultistes postérieurs critiqueront Etteilla : son jeu n’est pas une simple interprétation du tarot traditionnel, mais une véritable reconstruction.

Autour de 1789, le jeu dessiné selon ses principes commence à circuler. Le contexte politique rend cette date particulièrement frappante : au moment où l’Ancien Régime s’effondre, Etteilla cherche à fixer une tradition qu’il présente comme remontant à l’Égypte antique.

Le tarot d’Etteilla survivra largement à son créateur. Plusieurs éditeurs en produiront des variantes au 19ème siècle, et le « Grand Etteilla » deviendra une famille entière de jeux divinatoires.

1790, la Nouvelle École de Magie

En 1790 paraît l’Aperçu sur la nouvelle école de magie établie à Paris, le premier juillet de la seconde année de la Liberté française. Le document confirme la création d’une école publique consacrée à son enseignement.

Le vocabulaire révolutionnaire du titre est révélateur. Etteilla ne se présente pas comme un survivant clandestin de l’Ancien Régime. Il adapte au contraire son projet au nouveau contexte politique et parle d’une école établie dans la « Liberté française ».

La même année paraît son Cours théorique et pratique du Livre de Thot, pour entendre avec justesse l’art, la science et la sagesse de rendre les oracles. La BnF conserve l’ouvrage, et une gravure placée dans cette édition représente Etteilla lui-même à sa table de travail.

Cette image, utilisée aujourd’hui en couverture de cette biographie, constitue l’un des témoignages iconographiques les plus directs de son époque. Elle montre l’auteur entouré de livres, de cartes et d’objets d’étude, loin des portraits fantaisistes créés beaucoup plus tard.

Alliette utilise parfois pour lui-même la qualification de « professeur d’algèbre ». Cette formule a longtemps intrigué les biographes. Rien n’indique qu’il ait exercé comme professeur de mathématiques dans une institution reconnue.

Le terme semble plutôt participer de son vocabulaire symbolique et de sa manière de donner à son système une apparence méthodique. Les nombres, les combinaisons et les rapports entre cartes jouent un rôle important dans son enseignement.

Les milieux qu’Etteilla fréquente sont proches de la franc-maçonnerie ésotérique, de l’hermétisme et des sociétés de recherche du 18ème siècle. Il connaît leur langage et dialogue avec certains de leurs membres.

Il est toutefois risqué de lui attribuer une appartenance maçonnique précise sans document solide. Les récits qui lui prêtent des grades, des rites secrets ou une initiation égyptienne doivent être distingués de ce qui est effectivement attesté par ses ouvrages.

Plusieurs auteurs ultérieurs lui attribuent un rite maçonnique égyptien. La trace documentaire en est plus ténue que celle de la Société des Interprètes du Livre de Thot ou de la Nouvelle École de Magie, mais cette tradition montre à quel point ses contemporains et ses héritiers ont perçu son œuvre comme une véritable tentative de restauration des mystères d’Égypte.

Une biographie historique gagne donc à ne pas transformer cette attribution en certitude. L’égyptianisme d’Etteilla est indiscutable ; son appartenance à un rite maçonnique précis l’est beaucoup moins.

Etteilla vit les premières années de la Révolution et tente de continuer à publier dans le nouvel ordre politique. En 1791, la BnF conserve notamment sa Vraie pension bourgeoise, nationale ainsi que des publications périodiques liées à ses projets.

Il lance également un Journal projétique et patriotique. Ces textes montrent une facette moins connue : Alliette ne se limite pas à la prédiction individuelle et cherche aussi à intervenir dans les débats politiques et sociaux de son temps.

Comme beaucoup de prophètes et de devins, Etteilla revendique rétrospectivement certaines annonces politiques. La prudence s’impose ici. Les textes datés permettent d’étudier ses déclarations, mais la tendance à relire une phrase ancienne à la lumière d’un événement ultérieur est fréquente dans toute l’histoire de la prophétie. Son importance n’a d’ailleurs pas besoin de reposer sur cette affirmation. Son rôle dans l’histoire de la cartomancie est beaucoup mieux documenté que ses éventuels succès prophétiques.

12 décembre 1791, la mort d’Etteilla

Jean-Baptiste Alliette meurt à Paris le 12 décembre 1791, à l’âge d’environ cinquante-trois ans. Il disparaît alors que la Révolution entre dans une phase de radicalisation et que la société française connaît des bouleversements immenses.

Sa mort ne met pourtant pas fin à son système. Ses élèves, lecteurs et éditeurs continuent à diffuser ses livres et ses jeux. Le nom Etteilla devient presque une catégorie de cartes divinatoires.

Une gravure publiée dans le Cours théorique et pratique du Livre de Thot de 1790 représente Etteilla assis à une table, la tête appuyée sur une main, devant des cartes et des papiers. Des volumes occupent les bibliothèques derrière lui et plusieurs objets symboliques apparaissent dans la pièce.

L’image ne doit pas être lue comme une photographie exacte de son cabinet, mais elle appartient directement à l’univers éditorial d’Etteilla et date de son vivant. Elle constitue donc une couverture infiniment plus pertinente qu’un portrait moderne inventé.

Éliphas Lévi et la légende du coiffeur

Au milieu du 19ème siècle, Éliphas Lévi attaque Etteilla avec une formule restée célèbre, le présentant comme un ancien coiffeur incapable d’écrire correctement le français. Les recherches historiques n’ont pas confirmé cette profession de coiffeur. Elles identifient au contraire Alliette comme marchand grainier puis marchand d’estampes. La formule de Lévi doit donc être comprise comme une attaque polémique, non comme une donnée biographique.

Lévi développe un autre modèle du tarot occultiste. Il veut retrouver dans les vingt-deux atouts une structure correspondant à l’alphabet hébreu et à la Kabbale. Pour lui, la reconstruction d’Etteilla a trop transformé l’ordre et les images du tarot.

Ce conflit annonce une opposition qui traversera tout le 19ème siècle : faut-il travailler sur les images traditionnelles des tarots anciens ou créer un jeu explicitement conçu pour exprimer une doctrine ésotérique ? Etteilla choisit clairement la seconde solution.

Papus et d’autres occultistes français de la fin du 19ème siècle parleront eux aussi d’Etteilla avec sévérité. Pourtant, ils travaillent dans un paysage qu’il a largement contribué à créer.

L’idée qu’un tarot puisse porter une architecture ésotérique globale, qu’il puisse être commenté dans des livres, enseigné et relié à plusieurs sciences occultes devient désormais une évidence. C’était beaucoup moins le cas avant les publications d’Alliette. La grande génération suivante est incarnée par Mlle Lenormand. Elle devient au début du 19ème siècle la cartomancienne française la plus célèbre.

Il est raisonnable de voir dans le succès d’Etteilla une partie du contexte qui rend possible cette nouvelle professionnalisation de la lecture des cartes. Il serait en revanche excessif d’affirmer sans preuve que Lenormand aurait simplement repris son système ou utilisé son tarot. Les pratiques de cartomancie de cette époque sont beaucoup plus variées.

Le Petit Etteilla et les jeux postérieurs

Le nom Etteilla continuera à être utilisé par des éditeurs bien après 1791. Des manuels simplifiés et des jeux portant ce nom circulent durant tout le 19ème siècle.

La BnF conserve par exemple un Petit Etteilla ou l’Art de tirer les cartes illustré, publié en 1826. Les créations directement liées à Jean-Baptiste Alliette se prolongent ensuite dans toute une production éditoriale qui fait de son nom une véritable lignée cartomantique.

Les jeux appelés « Grand Etteilla » sont réédités et transformés par plusieurs fabricants. La BnF conserve notamment des exemplaires du 19ème siècle décrits comme tarots divinatoires « égyptiens ».

Ces jeux conservent le principe fondamental établi à la fin du 18ème siècle : un tarot pensé directement pour la consultation, avec des indications permettant de guider l’interprétation.

L’importance d’Etteilla apparaît particulièrement bien lorsqu’on compare son œuvre avec l’usage ordinaire des cartes. Le tarot avait une longue histoire ludique avant lui. Il n’attendait pas un occultiste pour exister.

Ce qu’Alliette introduit est une nouvelle manière de le lire. Les cartes deviennent les pages d’un livre symbolique, un langage organisé dont chaque élément possède une signification divinatoire. Cette transformation aura des conséquences immenses sur toute l’histoire ultérieure du tarot.

L’histoire matérielle des cartes situe l’apparition du tarot en Europe au 15ème siècle. La filiation avec les prêtres de Thot ne se lit donc pas comme une généalogie documentaire continue. Chez Etteilla, elle appartient plutôt à une filiation symbolique : l’Égypte devient le nom d’une sagesse primordiale que les images du tarot seraient capables de réveiller.

Mais l’erreur historique de Court de Gébelin et d’Etteilla a eu une puissance culturelle considérable. En faisant du tarot un vestige égyptien, ils lui ont donné une profondeur mythique que les occultistes des générations suivantes continueront d’explorer.

Il faut répondre avec nuance. Court de Gébelin précède Etteilla dans l’interprétation du tarot comme monument ésotérique égyptien. Mais Etteilla est le premier à produire un ensemble méthodique de divination par le tarot et à faire créer un jeu spécifiquement adapté à cette fonction. Il est donc l’un des deux fondateurs historiques du tarot occultiste et le personnage décisif dans son passage de la spéculation érudite à la pratique divinatoire.

Une influence durable sur la cartomancie française

L’étude de Will Pooley sur la cartomancie française montre que les significations d’Etteilla continuent à circuler tout au long du 19ème siècle dans des manuels populaires. Des cartomanciennes poursuivies par la police utilisent encore des interprétations directement héritées de son système.

C’est peut-être là que se trouve sa plus grande réussite. Au-delà de ses théories égyptiennes les plus extravagantes, Etteilla crée un vocabulaire pratique que des lecteurs continuent à employer longtemps après sa mort.

Une partie de son discrédit vient des occultistes qui lui succèdent. Lévi, Papus et plusieurs auteurs préfèrent se réclamer d’une tradition plus prestigieuse et dénoncent les réorganisations opérées par le cartomancien du 18ème siècle.

Son style, son orthographe et son origine sociale ont également facilité les caricatures. Etteilla ne possède ni le prestige littéraire de Court de Gébelin ni celui des grands auteurs occultistes du siècle suivant. Les historiens du tarot ont cependant largement réévalué sa place. Une fois séparées les affirmations légendaires de ses réalisations documentées, son rôle devient difficile à minimiser.

Ses ouvrages doivent d’abord être lus comme des documents fondateurs de l’histoire de la cartomancie. Ils permettent de voir se former presque en direct des techniques devenues familières : significations attribuées carte par carte, orientation droite ou renversée, tirages structurés et construction d’un jeu spécifiquement divinatoire.

Ils témoignent aussi d’un moment particulier du 18ème siècle, lorsque l’érudition des Lumières, l’hermétisme, la fascination pour l’Égypte et le commerce de l’imprimé se rencontrent. Etteilla appartient pleinement à cette culture hybride.

Son œuvre marque le passage entre deux histoires. D’un côté, celle des cartes utilisées comme jeux et, de manière plus diffuse, comme supports de divination populaire. De l’autre, celle du tarot occultiste moderne, interprété comme système symbolique complet.

Etteilla est l’homme qui transforme cette seconde possibilité en méthode, en livres, en cours, en société d’étude et en jeu imprimé. Deux siècles plus tard, qu’un tarot soit vendu directement comme instrument divinatoire paraît naturel. À la fin des années 1770, cette évidence n’existait pas encore sous cette forme.

Sources et repères

La Bibliothèque nationale de France identifie Jean-Baptiste Alliette comme cartomancien et marchand d’estampes, né vers 1738 et mort en 1791. Sa notice documente notamment son adresse parisienne rue Froid-Manteau en 1775-1776 et rassemble ses principales publications de 1770 à 1791.

L’article de Thierry Depaulis consacré à Jean-Baptiste Alliette dans l’Encyclopædia Universalis résume les recherches biographiques ayant permis d’établir sa naissance parisienne, son père maître rôtisseur, son activité de marchand grainier, son mariage avec Jeanne Vattier et son passage ultérieur au commerce des estampes.

L’ouvrage de Ronald Decker, Thierry Depaulis et Michael Dummett, A Wicked Pack of Cards: The Origins of the Occult Tarot, demeure une référence majeure pour comprendre la chronologie de ses publications, la Société des Interprètes du Livre de Thot et la création du premier tarot spécifiquement destiné à l’occultisme.

L’étude de Will Pooley, « Paper tools for broken hearts: fortune-telling with cards in France, c. 1803–1937 », publiée dans French History, replace Etteilla et Court de Gébelin dans la naissance de la vogue française du tarot divinatoire et montre la persistance des significations etteilliennes dans la cartomancie populaire du 19ème siècle.

La couverture utilise la gravure authentique représentant Etteilla à sa table de travail, publiée dans son Cours théorique et pratique du Livre de Thot en 1790. L’auteur de la gravure n’est pas identifié et l’image est dans le domaine public.

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