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Les ex-voto, ces promesses que les fidèles laissaient aux saints
Ex-voto marin de Marcello Baschenis (1881) : navire dans la tempête sous la protection de Notre-Dame de la Garde de Gênes

I Quaderni di Aeternum

Les ex-voto, ces promesses que les fidèles laissaient aux saints

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Au-dessus d’un tombeau vénéré, des mains de cire pendaient parmi des têtes et des silhouettes d’enfants. Dans les ports, des familles faisaient peindre des navires sauvés de la tempête. Ailleurs, une plaque gravée remerciait la Vierge pour une épreuve surmontée. Ces objets sont les ex-voto, témoins matériels d’une promesse et d’une reconnaissance adressées aux saints. Ils composent une histoire de la dévotion chrétienne écrite non seulement avec des mots, mais avec de la cire, du métal, de la peinture et du bois.

Le visiteur voit un bras moulé ou une embarcation miniature ; le fidèle qui l’a offert y retrouve un événement décisif de sa vie. La même pièce peut donc appartenir à une histoire personnelle et à la mémoire collective d’un sanctuaire. Il faut connaître ce double langage pour éviter de réduire les ex-voto à des curiosités d’art populaire ou à des objets dont l’histoire ne serait que légendaire.

Depuis les archives médiévales jusqu’aux collections conservées à Marseille, en Bretagne et en Italie, les documents permettent de suivre la fabrication des dons, leurs représentations et les communautés qui les ont accueillis. La grâce mentionnée appartient au témoignage et à l’interprétation religieuse du donateur ; la présence de l’objet, son matériau, sa provenance et son inscription sont des faits que l’on peut étudier. Cette distinction donne toute sa place à la foi sans confondre ses récits avec une chronique administrative.

Des vœux devenus visibles dans les sanctuaires

L’expression latine « ex voto suscepto » désigne un objet offert en accomplissement d’un vœu. Dans la tradition catholique, le fidèle formule une demande puis peut laisser un témoignage en mémoire de la grâce qu’il estime avoir reçue. La basilique Notre-Dame de la Garde présente ainsi ses ex-voto comme des dons de gratitude adressés à la Vierge Marie. La prière, acte personnel, devient par l’offrande une mémoire durable. L’objet peut être modeste, mais il demeure quand la voix du donateur s’est tue.

Le vœu ne se confond pas avec la matière qui en garde le souvenir. Un tableau peut résumer un danger ancien, tandis qu’une plaque rappelle seulement un nom et une date. Les collections italiennes distinguent les offrandes liées à une demande et celles qui célèbrent une faveur reçue. Dans les deux cas, l’objet transmet une intention spirituelle. La forme exacte du don dépend de la personne, des ressources dont elle dispose et des usages du sanctuaire choisi. Il n’existe donc pas de matériau obligatoire pour identifier un ex-voto chrétien.

Le langage de la promesse pourrait donner l’impression d’un échange commercial avec le ciel. La doctrine catholique situe pourtant l’intercession des saints dans la relation à Dieu : un saint n’est pas une divinité autonome que l’on pourrait acheter. La gratitude exprimée dans les inscriptions appartient à l’expérience religieuse du donateur. Lorsque la Vierge figure au-dessus d’une scène d’accident, la peinture représente le secours tel qu’il est compris par la famille, non une démonstration historique de la manière dont l’événement s’est déroulé.

Un objet devient ex-voto par son contexte autant que par son apparence. Un bateau miniature peut être une maquette de constructeur naval, un souvenir de voyage ou un don suspendu sous la voûte d’une église. Une plaque de marbre peut être un hommage funéraire ou un remerciement après une guérison. L’inscription, le lieu de dépôt et l’histoire conservée permettent de reconnaître sa destination. L’étude d’un sanctuaire exige donc de rapprocher les objets des archives, des traditions locales et des usages religieux.

Les dons votifs ne sont pas apparus avec le christianisme. Dans les sanctuaires de l’Antiquité, des hommes offraient des objets et des autels à des divinités après une faveur demandée ou obtenue. Les musées d’Occitanie conservent des autels romains retrouvés dans les Pyrénées, notamment en relation avec des cultes des eaux. Ils établissent l’ancienneté de l’offrande de gratitude. Ils ne prouvent pas pour autant que les ex-voto aux saints descendent d’un rituel antique transmis sans interruption. Destinataires, doctrines et institutions ont changé.

Le dépôt dans une église rend la mémoire publique. Les pèlerins peuvent voir sur les murs des noms inconnus, des images de personnes guéries et des représentations d’accidents. Chacun y découvre des récits qui s’ajoutent à l’histoire du lieu. La multiplication des offrandes donne à un sanctuaire une identité visible. Elle conserve les épreuves de familles modestes dont les noms n’auraient pas été retenus dans les grandes chroniques. Une simple inscription peut alors être le dernier témoignage d’une existence.

Les ex-voto sont distincts des reliques et des sacramentaux. Une relique renvoie à une personne sainte ou à une réalité religieuse vénérée ; un sacramental appartient à une tradition de bénédiction et de prière. L’ex-voto se reconnaît surtout à sa fonction de don accompli en relation avec un vœu. Les Agnus Dei bénis par les papes, étudiés dans les Carnets d’Aeternum, offrent une comparaison éclairante : ces disques de cire possèdent une histoire spirituelle différente de celle des bras et des jambes suspendus dans les sanctuaires.

Certains ex-voto sont remarquables par leur art ; d’autres ne montrent qu’un mot de remerciement. Il serait inexact de juger leur valeur à la seule qualité de l’image ou au prix du matériau. Une plaque offerte par une famille après le retour d’un proche peut avoir autant de sens qu’une peinture de grande taille. Leur fonction commune est de donner une durée à la reconnaissance. Les sanctuaires les réunissent, formant un ensemble où les destins particuliers parlent encore à ceux qui les découvrent.

La cire des pèlerins gardait la mémoire des corps

La cire a occupé une place majeure dans l’histoire des ex-voto anatomiques. Elle est assez souple pour recevoir l’empreinte d’un moule et assez ferme, après refroidissement, pour représenter un membre ou une silhouette. Les ateliers pouvaient produire des mains, des jambes, des têtes et des figures d’enfants. Ce langage du corps se comprend dans une société marquée par la maladie, les risques de l’accouchement et les blessures du travail. Une main représentée n’était pas une partie du corps réellement prélevée, mais le signe visible de l’organe concerné.

En 1363, dans l’église franciscaine d’Apt, en Provence, des enquêteurs constatent la présence de nombreuses figures votives autour de la tombe de Delphine de Puimichel. Leur description mentionne des hommes, des femmes, des yeux, des seins, des bras, des jambes, des parties internes du corps et des animaux. L’historien Noël Coulet a étudié ce témoignage dans les Annales du Midi. Cette liste rend visibles les demandes liées à la vie corporelle, mais elle ne donne pas le diagnostic exact de chaque donateur ni le résultat de son épreuve.

La suspension des objets est un détail important. Les figures étaient placées au-dessus du tombeau, dans un espace fréquenté par des pèlerins. Il fallait des cordons, des supports et des emplacements pour leur donner une place. Les ex-voto ne demeuraient pas nécessairement dans la maison de celui qui les avait achetés. Ils devenaient les éléments d’un décor de gratitude collective, dont l’accumulation témoignait du rayonnement attribué au saint vénéré. L’organisation matérielle de cet espace appartenait à la vie même du sanctuaire.

Un autre ensemble archéologique fut découvert en 1943 à la cathédrale d’Exeter, en Angleterre, près de la tombe de l’évêque Edmund Lacey, mort en 1455. Les vestiges comportaient des figures de cire représentant des personnes et des animaux, accompagnées de cordons dont certains étaient encore fixés aux objets. Ces découvertes rapprochent les témoignages écrits des pratiques matérielles. Elles montrent notamment que la cire votive pouvait être suspendue et non seulement déposée sur une pierre.

Les formes n’étaient pas systématiquement des portraits individuels. Certains commanditaires recherchaient une image précise ; de nombreux fidèles achetaient plutôt des figures produites selon des types récurrents. Une main ou une tête de cire désignait une partie du corps sans en reproduire chaque particularité. Cette fabrication en série explique la présence de grandes quantités d’objets dans certains lieux. Elle n’enlevait rien à la signification personnelle du don, car c’était l’histoire de la personne qui en déterminait la destination.

Une convention notariée d’Aix-en-Provence, datée de 1459, documente la fabrication de treize moules en bois de noyer commandés par l’apothicaire Gilles Calhon. L’étude de Noël Coulet révèle ainsi la participation des métiers urbains à la production votive. Des artisans fabriquaient les moules, des marchands fournissaient la cire et des boutiques pouvaient proposer des figures aux pèlerins. L’ex-voto de cire appartenait à une économie bien réelle, liée au commerce des matières premières et à la fréquentation des sanctuaires.

La cire circulait à travers des circuits commerciaux dépassant les environs du lieu saint. Les marchands provençaux s’approvisionnaient auprès des apiculteurs et dans des échanges méditerranéens, notamment avec l’Afrique du Nord. Un petit membre de cire pouvait donc résulter du travail des producteurs, des négociants et des mouleurs. Cette histoire concrète ne contredit pas sa fonction religieuse. Elle montre que la promesse du pèlerin rencontrait les techniques et les métiers de son temps.

Le Mucem conserve des pièces qui prolongent cette tradition : des bras droits à la paume ouverte, réalisés en cire blanche, et des silhouettes d’enfants provenant de Sainte-Anne-d’Auray en Bretagne. Certaines figurines étaient préparées avec des trous permettant leur suspension. D’autres ex-voto du musée, issus d’Italie ou du Portugal, représentent des têtes féminines peintes ou des nourrissons moulés. La matière, les dimensions et le style changent suivant les régions et les ateliers, tandis que la relation à une demande corporelle demeure reconnaissable.

La cire ne fut cependant pas le seul support. Les collections patrimoniales européennes contiennent aussi des parties du corps en métal, des figures découpées et des plaques estampées. Leur résistance explique qu’elles aient mieux traversé les siècles que de nombreux objets fragiles. Leur valeur symbolique ne dépendait pas d’une hiérarchie universelle des matières. Un membre moulé et une feuille d’argent pouvaient répondre à une intention de gratitude comparable, dans des cultures artisanales et des milieux économiques différents.

Des tableaux marins pour remercier après le danger

L’ex-voto maritime offre l’un des langages les plus saisissants de la peinture religieuse populaire. Un navire apparaît dans les vagues, ses voiles prises par le vent ; au-dessus, la Vierge ou un saint se manifeste dans une zone lumineuse. L’image relie la violence de l’événement à l’intercession demandée. Le tableau ne constitue pas un relevé neutre de navigation. Il montre l’accident tel que le donateur veut le rappeler au sein d’un sanctuaire et conserve sa manière de comprendre le salut.

Les risques de la mer donnaient une portée particulière à ces dons. Les tempêtes, les avaries de gréement et les accidents à bord pouvaient mettre des équipages en péril. Les proches attendaient au port des nouvelles qui n’arrivaient pas toujours rapidement. Un tableau offert après un retour heureux transformait cet épisode en mémoire partagée. Le don pouvait être accompli par un marin, un capitaine ou une famille reconnaissante. Il témoignait ainsi de la vie d’un monde maritime entier.

La basilique Notre-Dame de la Garde à Marseille conserve des tableaux, des plaques et des modèles réduits de bateaux suspendus sous les voûtes. Elle présente ces pièces comme des remerciements adressés à la Bonne Mère. Son musée fait connaître cette relation ancienne entre le sanctuaire et la population portuaire. Les ex-voto marins y rappellent des traversées, des naufrages évités et d’autres épisodes dangereux. Le visiteur découvre en même temps des aspects de la dévotion catholique et de l’histoire navale.

Une maquette de navire ne transmet pas la même information qu’une peinture. Elle peut préserver la silhouette d’un bâtiment, ses mâts et ses voiles. Le tableau privilégie la scène de l’accident, les gestes des marins et la présence céleste. Une plaque gravée retient un nom et une date. La variété des supports explique la richesse d’un même sanctuaire. Elle reflète aussi les moyens du donateur et le choix de ce qu’il souhaitait transmettre aux autres fidèles.

Un ex-voto de 1856, présenté à Notre-Dame de la Garde, rappelle l’accident d’un jeune visiteur tombé dans la cale du Great Republic, navire américain alors à Marseille. L’étude historique de Philippe de Ladebat décrit le tableau et ses détails techniques. Le péril ne vient pas d’une tempête, mais d’une chute à bord. Cette pièce montre que l’ex-voto maritime n’évoque pas exclusivement la mer déchaînée : les blessures du travail, les manœuvres et la vie sur les quais appartiennent au même univers de dangers.

La couverture de cet article provient d’un ex-voto peint par Marcello Baschenis en 1881. L’œuvre représente un navire pris dans un ouragan, avec une inscription remerciant Nostra Signora della Guardia pour un événement situé en juin dans les eaux nord-américaines. Elle appartient à un sanctuaire de la région de Gênes et non à la basilique marseillaise, malgré la ressemblance des appellations françaises. Cette distinction est essentielle pour préserver l’origine de la peinture et le contexte local du don.

Baschenis, peintre génois, donne à l’événement une forte présence dramatique. La mer, les voiles et le ciel participent à la représentation d’un danger extrême. La date inscrite relie l’image à un épisode précis, mais la composition obéit aussi aux conventions de la peinture votive. Les éléments peuvent avoir été rapprochés pour rendre le récit compréhensible. Reproduite sur Wikimedia Commons, cette œuvre ancienne relève du domaine public et fournit une illustration documentaire directement pertinente pour le sujet.

En 1593, un autre tableau votif raconte une poursuite par des corsaires dans les eaux proches d’Ustica. Conservée au sanctuaire de la Madonna dell’Arco, près de Naples, la peinture montre une embarcation menacée et relie son salut à l’intercession mariale. Les recherches du Centro Studi e Documentazione Isola di Ustica permettent de situer cette pièce et de lire son inscription. Les périls commémorés pouvaient donc venir de conflits entre hommes autant que des forces de la nature.

Les représentations maritimes contiennent des éléments utiles à l’histoire des navires : formes de coques, gréements, vêtements et dispositions des ponts. Les peintres pouvaient néanmoins reprendre des modèles connus ou condenser plusieurs moments en une seule scène. Ces conventions réclament une lecture attentive. Le tableau peut attester que des personnes ont voulu commémorer un événement et révéler leur manière de le raconter, sans constituer à lui seul la preuve de tous les détails de l’accident.

Dans une chapelle couverte d’ex-voto, les histoires de marins se rejoignent. Les inscriptions conservent des noms de navires et des dates ; les peintures montrent des équipages qui échappent au danger ; les modèles réduits rappellent les métiers de la mer. Les dons expriment une gratitude individuelle ou collective, mais ils composent aussi une mémoire de la ville portuaire. Les familles d’aujourd’hui peuvent y retrouver les traces de professions, de traversées et de dangers disparus du quotidien.

Pèlerinages, inscriptions et mémoire collective

Les sanctuaires qui reçoivent des ex-voto ne rassemblent pas des objets sans relation. Leurs collections se développent autour d’une figure sainte, d’un tombeau, d’une image mariale ou d’une tradition locale d’intercession. Le pèlerin apporte son témoignage dans un lieu où d’autres sont venus avant lui. La multiplication des dons peut renforcer la réputation de ce sanctuaire, mais elle ne mesure pas directement l’efficacité des prières. Elle documente surtout l’intensité d’une dévotion et sa capacité à attirer des visiteurs.

Les pèlerinages médiévaux avaient une dimension matérielle considérable. Une famille devait se déplacer, trouver un hébergement, se nourrir et se procurer éventuellement un objet votif. Les ateliers proches du sanctuaire pouvaient proposer des représentations de cire et des objets déjà préparés. Le contrat d’Aix de 1459 confirme qu’une fabrication spécialisée répondait à ce besoin. La promesse religieuse s’inscrivait ainsi dans la vie économique des villes et dans le travail d’artisans dont les noms apparaissent dans les archives.

L’espace des sanctuaires devait lui aussi être organisé. Les dons pouvaient être suspendus près du tombeau, accrochés aux murs ou conservés dans des pièces particulières. Au fil du temps, leur quantité créait des problèmes de place, de nettoyage et de protection. Les descriptions anciennes ne doivent donc pas être projetées telles quelles sur les églises actuelles. Les collections ont pu subir des déplacements, des pertes ou des réorganisations, à certains moments bien avant leur entrée dans les musées.

Le sanctuaire de la Madonna dell’Arco, à Sant’Anastasia près de Naples, possède un ensemble particulièrement riche. L’Institut central italien pour le patrimoine immatériel décrit des milliers d’ex-voto et des peintures anciennes remontant à la fin du 15ème siècle. Les supports évoluent avec le temps : panneaux de bois, papiers peints, toiles et matières contemporaines se succèdent. Cette diversité technique fait de la collection une histoire de l’art populaire autant qu’un témoignage religieux.

Sur des tableaux italiens apparaissent les lettres V. F. G. A., abréviation d’une formule latine qui exprime le vœu accompli et la grâce reçue. Le sanctuaire de Pompéi en rappelle la signification. Ces initiales peuvent accompagner une maladie, un accident de la route ou un sauvetage maritime. Elles donnent à des récits différents un langage de reconnaissance commun. Une date et un nom peuvent compléter la formule, mais certains dons restent anonymes ou ne conservent que l’essentiel du remerciement.

Les pèlerinages sont également des événements collectifs. Les groupes de dévots de la Madonna dell’Arco portent des bannières et des vêtements qui permettent de reconnaître leur association. Leur chemin vers le sanctuaire peut mobiliser des familles entières. Une offrande personnelle rejoint ainsi une pratique partagée, inscrite dans les quartiers et les villages. La dimension communautaire n’annule pas la singularité de chaque vœu. Elle explique la force de ces lieux où de nombreux récits individuels se rencontrent.

Les collections du Mucem montrent que les représentations anatomiques n’appartenaient pas qu’à l’Italie. Les ex-voto en cire de Sainte-Anne-d’Auray, en Bretagne, témoignent d’autres pèlerinages catholiques. Leurs formes rappellent les mains et les figures humaines évoquées dans les sources médiévales, mais les circonstances de fabrication sont propres à chaque époque. Le rapprochement permet de suivre la persistance d’un langage sans prétendre à l’identité parfaite de toutes les coutumes.

La conservation des objets transforme aussi leur statut. Une figurine de cire peut se déformer avec la chaleur ; un tableau craint l’humidité ; une maquette exige des soins adaptés à ses matériaux. Lorsque le musée ou le sanctuaire protège une collection, il sauve des témoignages fragiles. Il doit cependant préserver leurs provenances et leurs significations. Sortie du lieu de prière, une petite main votive pourrait sembler étrange ; accompagnée de son histoire, elle retrouve la place qu’elle occupait dans la vie d’un pèlerin.

Aujourd’hui, Notre-Dame de la Garde encadre les dons votifs et distingue clairement le remerciement d’une simple plaque commémorative. Son site officiel demande de présenter le projet à un prêtre d’accueil. Cette organisation contemporaine montre que la tradition reste vivante dans une institution soucieuse de son patrimoine. Elle ne permet pas de reconstituer toutes les règles anciennes : chaque siècle a disposé de ses usages et de ses manières de recevoir les offrandes.

La parole des fidèles conservée dans la matière

Les ex-voto forment une archive des inquiétudes humaines. Un bras de cire évoque une blessure ; une silhouette d’enfant rappelle un danger traversé ; un tableau de tempête transmet la peur d’un équipage. Il serait imprudent d’identifier avec certitude la maladie ou l’accident derrière chaque forme anonyme. Mais ces objets révèlent les sujets pour lesquels les hommes demandaient de l’aide, avant que l’histoire officielle ne s’intéresse à leurs expériences quotidiennes.

Leur témoignage est nécessairement sélectif. Ce sont les personnes qui ont souhaité remercier après une issue favorable qui ont laissé ces objets. Les demandes restées sans réponse, les catastrophes et les drames sans don ne sont pas recensés de la même manière. Une collection de centaines d’ex-voto ne constitue donc pas un registre des miracles que l’on pourrait compter statistiquement. Elle demeure en revanche un ensemble exceptionnel de témoignages sur la gratitude et les attentes des fidèles.

Les peintures votives permettent aussi d’observer des intérieurs domestiques, des vêtements et des outils. Un enfant dans son berceau, un malade allongé, un artisan accidenté sont représentés dans un monde matériel reconnaissable. La Vierge ou le saint apparaît fréquemment dans une zone céleste, selon les conventions propres à la peinture religieuse. La scène se situe à la rencontre d’un événement terrestre et d’une interprétation spirituelle. Les deux dimensions doivent être examinées ensemble.

Une œuvre votive n’a pas besoin d’atteindre les normes académiques de la peinture pour posséder une valeur historique. Le peintre local pouvait représenter maladroitement une perspective tout en conservant le nom exact d’un navire ou la disposition d’un atelier. La main du donateur pouvait écrire une inscription hésitante mais sincère. Le caractère populaire de ces objets ne justifie ni le mépris ni leur assimilation à une catégorie artistique uniforme. Leur qualité principale est de transmettre une intention identifiable.

Les représentations du corps en cire invitent également à distinguer image symbolique et réalité matérielle. Offrir une jambe moulée ne signifie pas remettre une partie réelle de soi. L’objet tient lieu du membre concerné dans un langage votif. Des traditions de magie de contact connaissent d’autres usages de représentations corporelles, mais leur existence ne permet pas de confondre toutes les pratiques. Dans un sanctuaire catholique, la figure renvoie à une demande d’intercession et à la mémoire d’un secours reçu.

Les saints occupent dans cette histoire une place qui ne doit pas être réduite à une liste de spécialités. Les fidèles invoquaient une figure honorée dans leur région, connue de leur famille ou associée à certaines épreuves. Sainte Rita de Cascia est ainsi vénérée dans des situations jugées difficiles. Le lien avec un saint pouvait relever d’une tradition locale aussi bien que d’un engagement personnel. La forme de l’ex-voto dépendait alors de l’histoire du donateur et des coutumes du lieu.

De nombreux objets dévotionnels accompagnent les fidèles au quotidien, mais tous ne sont pas des ex-voto. Une médaille portée sur soi, un cierge, une prière inscrite ou un sacramental peuvent avoir des fonctions distinctes. L’ex-voto exprime principalement un vœu ou un remerciement rendu visible dans un lieu partagé. Cette distinction évite d’attribuer à la même matière un sens fixe et universel. La cire d’un Agnus Dei et celle d’un bras moulé appartiennent à deux traditions qui ne se confondent pas.

Les transformations de la société ne font pas disparaître le don votif. Aux tableaux anciens se sont ajoutés des objets contemporains, des plaques et des représentations de métiers modernes. Les sanctuaires continuent de recevoir des témoignages dans des formes qui reflètent leur époque. La permanence se situe dans la gratitude et dans la volonté de ne pas perdre la mémoire de l’épreuve. L’histoire des ex-voto montre ainsi une transmission vivante, capable d’emprunter de nouveaux matériaux sans renoncer à sa signification.

Un visiteur peut enfin découvrir dans les ex-voto une véritable géographie des relations humaines. Les noms d’un village, d’un port ou d’un saint relient les personnes à leur territoire. Le pèlerinage transporte leur histoire vers un lieu vénéré ; la peinture et l’inscription la confient aux générations suivantes. Les musées préservent aujourd’hui ce patrimoine, mais sa source demeure le geste d’un homme ou d’une femme désirant remercier. Derrière chaque objet se trouve une parole que son auteur a voulu rendre durable.

Les ex-voto sont donc bien davantage que des ornements suspendus aux murs. Ils traduisent une expérience intime en signe public, relient l’histoire des corps à celle des sanctuaires et donnent un visage à la reconnaissance. La cire vieillit, les navires disparaissent et les noms peuvent devenir illisibles. Leur présence rappelle néanmoins ce que le donateur voulait transmettre : la mémoire d’une épreuve et la conviction que son salut méritait d’être confié au monde saint.

Sources et références

Crédit de couverture : Marcello Baschenis (1829-1888), Ex-voto maritime, 1881, sanctuaire de Nostra Signora della Guardia, Gênes. Reproduction d’une peinture du domaine public disponible sur Wikimedia Commons, recadrée en 16:9.

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