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Les pierres de foudre, quand les haches préhistoriques devenaient des talismans
Haches polies néolithiques de Kerham conservées à Carnac, pierres similaires aux céraunies

De Dagboeken van Aeternum

Les pierres de foudre, quand les haches préhistoriques devenaient des talismans

19 min leestijd

Une hache de pierre enfouie dans un champ n’a pas toujours été reconnue comme un instrument de la préhistoire. Pendant des siècles, les paysans, les propriétaires de maisons et même des érudits ont identifié certains objets trouvés dans le sol comme des vestiges de la foudre. La lame, sa matière inhabituellement dure, son tranchant poli et sa présence au milieu d’une terre labourée paraissaient révéler une origine hors du commun. On parlait de pierres de foudre, de pierres de tonnerre ou, dans le vocabulaire savant, de céraunies.

Ces pierres ne sont pas seulement des curiosités de l’histoire rurale. Des auteurs antiques ont évoqué leurs pouvoirs, les lapidaires médiévaux leur ont accordé une place et des exemplaires préhistoriques ont été retrouvés dans des constructions romaines ou postérieures. Certaines haches possèdent même des inscriptions magiques apposées des millénaires après leur fabrication. La même matière a connu deux vies : outil humain d’abord, talisman ou objet remarquable ensuite. L’histoire de cette transformation nous fait entrer dans une tradition qui associe l’origine supposée d’une pierre à sa capacité de protection.

Pour comprendre ces objets, il ne suffit donc pas de demander de quelle roche ils sont faits. Il faut aussi retrouver les mots de ceux qui les ont conservés, les dangers qu’ils cherchaient à écarter et les circonstances dans lesquelles une hache ancienne est devenue une pierre réputée venue du ciel.

Une hache néolithique retrouvée dans la terre

Imaginez un cultivateur découvrant dans une terre retournée un objet gris ou verdâtre, à la surface lisse et à la forme régulière. Il possède un bord tranchant mais ne ressemble pas aux outils de fer employés pour les travaux de la ferme. Aucun artisan du voisinage ne fabrique de lames de cette manière. Quand l’objet est découvert après une tempête, le souvenir du tonnerre apporte une explication immédiatement intelligible. La pierre serait arrivée avec l’éclair, restée dans la terre avant d’être ramenée au jour.

Nous savons aujourd’hui que de nombreuses pierres de foudre sont des haches du Néolithique. Ces instruments furent fabriqués pour travailler le bois, préparer des pièces de construction et accomplir des tâches que les archéologues reconstituent à partir des traces d’usure. Leur polissage n’était pas seulement esthétique : il modifiait la forme du tranchant et certaines propriétés de résistance. Des exemplaires de grande taille, réalisés dans des roches rares, ont également servi d’objets de prestige et circulé très loin de leurs lieux de fabrication.

Les haches conservées au musée de Préhistoire de Carnac, dont celles de Kerham, montrent la maîtrise technique des communautés néolithiques. Plusieurs datent du 5ème millénaire avant notre ère. Leur surface ne laisse aucun doute sur le travail humain qui les a façonnées. Mais une fois perdu le souvenir de cette technique, la même perfection peut devenir une énigme. Le tranchant ne rappelle plus un métier ; il suggère une origine exceptionnelle. Une pierre qui semblait impossible à produire localement devenait le témoin d’une force venue d’ailleurs.

La catégorie de pierre de foudre ne recouvre pourtant pas toutes les haches préhistoriques, ni seulement les haches. Des pointes anciennes et des bifaces du Paléolithique ont été intégrés à ce répertoire, tandis que certains fossiles ont également reçu des noms liés au tonnerre. Cette variété est importante : l’expression appartient à l’histoire des interprétations, pas à celle d’un matériau précisément défini. Une céraunie est un objet auquel on attribue une origine céleste, même si l’archéologie peut ensuite démontrer une fabrication humaine.

Le mot français reprend le latin ceraunia, issu du grec keraunós, qui désigne la foudre. Le nom place la pierre dans une relation directe avec le ciel. L’éclair frappe le sol et semble pouvoir lui laisser une matière, comme si la puissance céleste s’était condensée en objet. Cette origine supposée explique que les lieux frappés par la foudre aient été réputés favorables à la découverte de telles pierres. Le raisonnement suit le phénomène naturel : un événement extraordinaire doit avoir produit une trace extraordinaire.

La forme joue également un rôle. Une hache de pierre allongée, biseautée et polie se distingue d’un galet ordinaire. Certaines roches vertes, telles les jadéitites exploitées dans les Alpes, renforcent l’impression de rareté. Le Clemens Sels Museum de Neuss conserve des lames néolithiques en jadéite qui montrent le prestige de ces matières dès leur première utilisation. Une découverte tardive peut ajouter une réputation magique à une valeur qui existait déjà dans la société qui avait fabriqué la pierre.

L’origine céleste ne signifie pas que ces objets seraient de véritables produits physiques de la foudre. Il existe des fulgurites, formées lorsqu’un éclair porte localement certains sols riches en silice à une température très élevée. Elles peuvent être des traces matérielles de l’impact. Une hache polie est une chose différente : sa régularité vient du travail humain. Confondre une fulgurite et une hache néolithique serait confondre deux histoires naturelles et techniques. Les traditions peuvent leur associer le même phénomène sans que leur formation réelle soit identique.

Cette découverte transformée en récit nous renseigne sur la transmission familiale. Une pierre ramassée au retour d’un orage ne restait pas forcément une curiosité de passage. Elle pouvait entrer dans la maison et recevoir un statut protecteur. Sa provenance précise, le lieu où elle avait été trouvée et le souvenir de la personne qui l’avait conservée participaient alors à sa valeur. La puissance attribuée à la pierre venait autant de l’histoire de sa rencontre avec le ciel que de sa matière.

Les céraunies de Pline et les amulettes de l’époque romaine

La référence antique la plus connue apparaît dans l’Histoire naturelle de Pline l’Ancien. Au livre 37, chapitre 51, l’auteur évoque plusieurs pierres nommées cerauniae. Certaines descriptions parlent de transparence et de reflets, d’autres de formes comparables à des haches. Le passage rassemble manifestement des traditions qui ne renvoient pas toutes au même objet. Cette variété empêche d’identifier chaque pierre citée par Pline à une hache néolithique ; elle confirme cependant l’existence d’un vocabulaire ancien reliant certaines matières à la foudre.

Pline rapporte notamment des informations attribuées à Sotacos, auteur grec connu par des citations indirectes. Certaines de ses pierres sont rouges ou noires et ressemblent à des haches. Il distingue des objets arrondis rapprochés des bétyles et des formes allongées appelées céraunies. Il évoque également une pierre très recherchée par les magi dans des lieux marqués par l’éclair. Ce dernier détail relie trois éléments essentiels : une matière singulière, un événement céleste et une recherche effectuée par des hommes versés dans les savoirs rituels.

Le passage ne livre pas une méthode pour se protéger de l’orage. Il décrit des pierres auxquelles on prête des qualités extraordinaires. Le sens de leur nom, leur forme et leur localisation les rendent intéressantes aux yeux des auteurs anciens. Dans le monde gréco-romain, les objets de pierre peuvent appartenir à l’histoire naturelle, aux pratiques de protection ou aux usages religieux. L’exemple des céraunies révèle la proximité de ces domaines, sans qu’il faille les confondre avec une doctrine parfaitement uniforme.

La logique magique la plus connue consiste à demander à une pierre issue de la foudre de préserver de la foudre. Le lien repose sur l’origine supposée de la matière. Une puissance serait capable d’écarter les manifestations du domaine auquel elle appartient. On retrouve là une forme de magie apotropaïque, c’est-à-dire destinée à éloigner un danger. Les pierres de tonnerre sont ainsi associées à la protection des personnes et des lieux, avant même de recevoir une inscription ou une monture.

La recherche de Christopher A. Faraone, publiée dans la revue Kernos en 2014, offre un témoignage matériel particulièrement éclairant. L’auteur étudie des haches préhistoriques sur lesquelles ont été gravées, à l’époque romaine, des inscriptions grecques et des images empruntées à plusieurs traditions de la Méditerranée orientale. Ces objets ne sont plus seulement des pierres ramassées et conservées : ils ont reçu une seconde intervention humaine, destinée à les intégrer à un langage rituel.

Les exemplaires étudiés comprennent de grandes haches dont les dimensions conviennent à la protection d’une maison, mais aussi de petites pièces qui pouvaient être portées sur soi. Certaines ont été percées afin de permettre leur suspension. Ces caractéristiques permettent de distinguer une fonction d’amulette personnelle d’un dépôt domestique. Dans les deux cas, la forme préhistorique est conservée. L’ajout de noms divins ou de figures symboliques ne remplace pas la réputation de la matière : il lui donne une nouvelle place dans les pratiques de l’époque romaine.

Des objets comportent des lettres grecques, des noms sacrés et des images inspirées de l’Égypte. Il serait anachronique de prétendre que les fabricants néolithiques leur avaient donné ces signes. Les inscriptions appartiennent à la seconde vie de l’objet, des milliers d’années plus tard dans certains cas. On voit ainsi comment une pierre ancienne pouvait entrer dans la magie d’un autre peuple et d’un autre temps, non comme relique dont le sens originel aurait été intégralement préservé, mais comme matière à laquelle une nouvelle efficacité était attribuée.

La présence de haches préhistoriques dans des constructions romaines élargit encore cette histoire. Des exemplaires ont été découverts en contexte domestique, militaire ou cultuel. Leur position peut suggérer une protection, notamment lorsqu’un objet a été placé en hauteur ou dans une structure peu accessible. Elle ne permet cependant pas de conclure automatiquement à une fonction talismanique : des usages matériels, des offrandes ou de simples conservations restent possibles selon les situations.

Cette nuance a été développée par Benjamin Bober dans une étude de 2023 portant sur 73 sites gallo-romains où des haches polies ont été retrouvées. Il souligne que la « pierre de foudre » ne doit pas devenir l’explication universelle de tous ces vestiges. Une hache peut évoquer la protection, la fertilité, le souvenir d’un passé prestigieux ou n’être qu’un objet réutilisé. L’importance du phénomène n’est donc pas d’avoir fourni un seul sens à toutes les haches anciennes, mais d’avoir permis à certaines d’acquérir une fonction protectrice attestée par les textes et par leurs transformations matérielles.

L’époque romaine laisse ainsi un dossier particulièrement précieux. Elle nous offre des mots hérités de la culture grecque, des compilations de propriétés minérales, des amulettes gravées et des découvertes dans des bâtiments. Ces catégories de preuves ne disent pas exactement la même chose, mais leur rencontre éclaire une tradition de longue durée. La céraunie n’est pas un simple souvenir inventé par les collecteurs de contes modernes : elle appartient bien à l’histoire ancienne des objets investis d’une vertu protectrice.

Une protection des maisons transmise par les lapidaires médiévaux

Les lapidaires de l’Antiquité tardive et du Moyen Âge ont assuré une partie de la transmission de ces propriétés. Ils rassemblent des descriptions de pierres, de leurs origines supposées et des vertus que la tradition leur attribue. La frontière entre histoire naturelle, médecine et propriétés magiques y est moins nette qu’aujourd’hui. La pierre n’est pas seulement évaluée pour sa dureté ou sa couleur : son comportement, son lieu de découverte et la réputation qu’elle porte participent de sa définition.

Le traité latin attribué à Damigéron et Évax évoque la pierre de foudre comme un objet capable de préserver une personne et une habitation des coups de l’éclair. Dans ce texte, la protection s’étend aussi à d’autres périls, notamment au voyage. La portée de la pierre s’élargit : l’association directe avec l’orage demeure, mais l’objet est désormais présenté comme une défense contre plusieurs formes de danger. Le lapidaire conserve donc un héritage tout en lui donnant une formulation transmissible à ses lecteurs.

Timothée de Gaza, auteur de l’Antiquité tardive, rapporte également la conservation d’une pierre de foudre protectrice dans la maison. Son témoignage associe la pierre à des lettres magiques, montrant le rapprochement entre vertu attribuée à la matière et puissance reconnue aux signes écrits. Il ne s’agit pas du simple ornement d’un objet précieux : l’inscription fait partie de la façon dont le pouvoir protecteur est conçu dans la tradition rapportée.

Au 7ème siècle, Isidore de Séville parle dans ses Étymologies de pierres liées à la foudre, sous des noms tels que brontea et ceraunia. Il les situe dans le cadre d’une histoire naturelle où les matières portent des propriétés caractéristiques. Le savoir antique trouve ici un relais dans la culture lettrée chrétienne. Cette transmission interdit d’imaginer que les pierres de tonnerre auraient appartenu exclusivement à des milieux marginaux ou clandestins.

Marbode, évêque de Rennes mort en 1123, participe lui aussi à cette tradition au moyen de son Livre des pierres. Dans son œuvre, les minéraux sont envisagés avec les vertus qui leur sont attribuées par la culture savante. Le cas des céraunies montre que des auteurs ecclésiastiques pouvaient relayer un vocabulaire ancien de propriétés naturelles et protectrices. Leur présence dans les lapidaires n’implique pas une approbation de toutes les pratiques rituelles, mais elle atteste une transmission des noms et des qualités reconnues aux objets.

Dans les campagnes, la protection contre la foudre avait une importance très concrète. La toiture d’une ferme, une grange pleine de récoltes, un bâtiment abritant le bétail ou une embarcation exposée aux intempéries pouvaient subir des dommages irréparables. Le talisman ne correspondait donc pas à une simple curiosité : il apportait une réponse symbolique à des risques familiers. Une pierre réputée issue du tonnerre constituait, dans cette logique, un objet particulièrement approprié pour protéger ce que l’on possédait.

Les traditions ethnographiques mentionnent des pierres gardées dans les maisons, près de certaines structures ou parmi les biens familiaux. L’emplacement importe, car il peut relier l’objet à la zone qu’il est supposé défendre. Les toits sont exposés à l’orage, les seuils marquent une entrée et les granges protègent les réserves. Les études archéologiques de bâtiments médiévaux ou modernes rendent ces usages plausibles dans certains cas, mais seule une association précise de textes et de contexte permet de comprendre la fonction d’un objet retrouvé.

Tomasz Kurasiński a montré dans des travaux publiés en 2021 que le rôle attribué aux pierres de tonnerre dépassait la seule protection des bâtiments. Les sources européennes recensent aussi des qualités associées au soin, à la préservation de la fécondité et à la défense des animaux contre certains maux. Chaque usage doit cependant être rapporté à sa région et à sa période. Une attribution connue dans un ensemble de témoignages ne transforme pas toutes les céraunies en objets possédant exactement les mêmes vertus.

Ces propriétés appartiennent à l’histoire des usages magiques et médicaux, non à celle des traitements efficaces vérifiés aujourd’hui. Le détenteur d’une pierre pouvait lui donner une place dans ses façons de comprendre la maladie, l’accident ou la perte des récoltes. L’historien cherche à comprendre cette fonction sans prétendre que l’objet remplace un soin. Le lecteur intéressé par les classifications minérales modernes peut consulter séparément notre article sur l’histoire et les usages de la lithothérapie, dont le cadre n’est pas celui des vieux lapidaires.

La pierre de foudre devient aussi, au fil des générations, un objet de mémoire. Son origine racontée, le nom de son découvreur et la place qu’elle occupe dans la maison peuvent contribuer à sa valeur. Une famille conserve un objet dont elle connaît l’histoire sans en connaître l’âge véritable. Lorsqu’une nouvelle génération le reçoit, elle transmet à la fois la matière et l’interprétation protectrice. Cette mémoire domestique explique une partie de la longévité des pierres de tonnerre après la disparition de leurs usages techniques.

Des vestiges préhistoriques dans les édifices et les cabinets de curiosités

Les fouilles archéologiques révèlent fréquemment des objets plus anciens que le lieu dans lequel ils sont retrouvés. Une hache néolithique peut apparaître dans une couche romaine, un bâtiment médiéval ou une collection formée bien plus tard. Ce décalage ne suffit pas à prouver une intention magique, mais il impose une question : pour quelle raison quelqu’un a-t-il ramassé et conservé cet objet après la disparition de sa première fonction ? L’histoire des pierres de foudre fait partie des réponses documentées.

En Grande-Bretagne, une hache de pierre ancienne a été découverte parmi les décombres d’une villa romaine, dans une position interprétée comme pouvant provenir d’un toit. Les chercheurs y ont vu un possible objet protecteur conservé en hauteur. Cette lecture rejoint la tradition des pierres destinées à préserver les bâtiments de l’orage. Elle reste une hypothèse de contexte : la découverte ne livre pas le témoignage direct de celui qui avait placé la pierre.

Dans d’autres situations, une hache porte un trou de suspension, des inscriptions ou une usure qui n’appartient pas à son premier usage. Ces marques offrent des preuves beaucoup plus précises de son réemploi. Une pierre gravée pendant l’époque romaine ne peut pas être interprétée uniquement à partir de sa fabrication néolithique. Il faut tenir compte des deux époques. L’une explique sa forme ; l’autre révèle une nouvelle manière de la considérer et de l’utiliser.

Une pièce conservée au Musée lorrain de Nancy témoigne admirablement de la vie tardive des haches anciennes. Il s’agit d’une petite hache néolithique en roche dure, d’environ 10,7 centimètres. Elle fut offerte au 17ème siècle à François de Lorraine-Chaligny, évêque de Verdun, par Henri de Gournay de Marchéville, qui l’aurait rapportée d’un séjour dans l’Empire ottoman. Plusieurs millénaires après sa fabrication, l’objet avait encore assez de prestige pour circuler comme présent remarquable.

La notice muséale associe cette hache à des propriétés thérapeutiques attribuées à une matière proche du jade. Il serait donc inexact de la présenter comme une céraunie employée spécifiquement contre les orages : ce point n’est pas établi. Elle montre en revanche comment une hache ancienne pouvait entrer dans un réseau de qualités minérales, de curiosité érudite et de prestige ecclésiastique. La seconde vie de la pierre pouvait prendre d’autres formes que la protection de la toiture.

Une étude publiée dans le Cambridge Archaeological Journal en 2023 présente une piste remarquable dans la peinture. Les chercheurs ont examiné la pierre que tient saint Étienne dans un panneau du Diptyque de Melun, peint par Jean Fouquet vers 1455. Par des comparaisons de forme et d’apparence, ils proposent qu’il puisse s’agir de la représentation d’un biface paléolithique. L’hypothèse demande de la prudence, car un tableau ne peut pas être examiné comme un objet sorti de fouille.

Si cette identification est juste, elle montrerait qu’une pierre très ancienne pouvait apparaître dans l’iconographie chrétienne du 15ème siècle, bien avant que le Paléolithique soit reconnu comme période de l’histoire humaine. La pierre tenue par le saint devient l’instrument figuré de son martyre, sans que son fabricant initial ait nécessairement été connu. Une matière ayant vécu des millénaires peut donc recevoir une signification religieuse qui ne ressemble en rien à son usage premier.

Les traditions grecques fournissent une autre continuité. Le nom astropeléki, littéralement « hache de l’éclair », désigne des objets auxquels des communautés ont attribué des propriétés protectrices. Des témoignages ethnographiques évoquent leur conservation dans les demeures contre la foudre ou le feu. Il faut respecter les variations locales : une ressemblance de vocabulaire ne signifie pas que toutes les populations européennes partageaient le même panthéon ou une seule manière de concevoir ces pierres.

Il serait notamment excessif d’affirmer que toute hache de foudre est un symbole de Thor ou de Jupiter. Ces divinités possèdent des associations précises avec le tonnerre dans leurs traditions respectives, mais une hache conservée dans un mur ou un grenier ne permet pas à elle seule d’identifier un culte. La valeur protectrice de la céraunie peut circuler entre des milieux religieux différents, justement parce que sa réputation est attachée à une matière et à une origine supposée.

La distinction entre dépôt magique, objet de prestige et remploi ordinaire est donc essentielle. Elle évite de transformer chaque trouvaille archéologique en preuve automatique d’une pratique. Elle permet aussi de mesurer l’importance des cas véritablement documentés. Une hache néolithique portant une inscription romaine ou associée à un texte précis possède une richesse historique que l’on perdrait en la rangeant indistinctement dans la catégorie des talismans.

La reconnaissance des outils préhistoriques n’efface pas les pierres de tonnerre

La compréhension des haches anciennes commence à changer lorsque les naturalistes et les antiquaires observent leurs formes et les rapprochent d’instruments fabriqués par des hommes. À la Renaissance, la question de la provenance céleste n’est déjà plus acceptée sans discussion. Le savant Georgius Agricola, au 16ème siècle, conteste l’idée que les céraunies tombent avec l’éclair. Cette objection constitue une étape, mais il faudra longtemps encore pour donner une chronologie sûre à ces objets.

Le naturaliste italien Michele Mercati, mort en 1593, envisage l’origine humaine de plusieurs pierres considérées comme des productions naturelles. La comparaison avec des outils connus dans d’autres régions l’amène à reconnaître des instruments anciens là où la tradition plaçait des pierres de foudre. Ses observations ne seront publiées qu’en 1717, ce qui retardera leur circulation. L’histoire de la reconnaissance des haches préhistoriques ne suit donc pas une ligne continue : un raisonnement pertinent peut rester ignoré pendant des générations.

Les collectionneurs des 17ème et 18ème siècles réunissent ensuite des objets venus de régions et de contextes différents. Ces rapprochements permettent de mieux décrire la fabrication, la matière et l’usure des anciennes lames. Les questions évoluent : plutôt que de chercher seulement la propriété d’une pierre, on se demande qui lui a donné sa forme, quel outil elle pouvait constituer et depuis quand elle se trouve dans le sol.

Au 19ème siècle, l’étude des industries lithiques et la formation de l’archéologie préhistorique apportent les comparaisons et les chronologies nécessaires. Les bifaces taillés et les haches polies sont replacés dans des périodes différentes de l’histoire humaine, antérieures aux sociétés qui les ont recueillis comme pierres de foudre. Leur tranchant n’est plus interprété comme un résultat de l’orage, mais comme la trace de gestes techniques transmis au sein de communautés anciennes.

Cette reconnaissance n’a pas provoqué la disparition immédiate des usages populaires. Une hache conservée par une famille pouvait continuer à être regardée comme une protection, alors même que des savants lui donnaient désormais une origine humaine. Les deux questions ne sont pas identiques. L’archéologie explique comment la pierre a été faite ; la tradition révèle ce que des détenteurs postérieurs ont voulu lui faire signifier.

Pour un lecteur intéressé par l’occultisme traditionnel, ce point est central. L’histoire magique d’un objet ne se réduit ni à sa composition chimique ni à la date de sa première fabrication. Une hache peut avoir été produite pour le travail du bois, être oubliée pendant des siècles, puis revenir comme matière protectrice dans une maison. Sa nouvelle signification appartient à l’histoire réelle des hommes qui l’ont recueillie et transmise.

La précision historique reste toutefois indispensable. Les noms commerciaux de « pierre de foudre » employés aujourd’hui ne renvoient pas nécessairement aux céraunies décrites dans les sources anciennes. Une pierre n’acquiert pas une filiation documentée simplement parce qu’elle possède une couleur inhabituelle ou une forme qui plaît. Les objets traditionnels s’expliquent par des mots attestés, des circonstances de découverte et des usages situés dans le temps.

Cette exigence concerne aussi la préservation des découvertes. Une hache préhistorique trouvée dans un champ est un vestige dont la localisation et le contexte peuvent être essentiels. Sa matière renseigne sur les échanges entre communautés anciennes, sa fabrication sur les techniques et sa présence dans une construction plus tardive sur une éventuelle seconde vie. Perdre le lieu où elle a été trouvée revient à effacer une partie de son histoire.

La pierre de foudre réunit ainsi deux formes de mémoire. Elle garde la trace du travail d’un être humain du Néolithique ou du Paléolithique et celle des significations accordées par les générations ultérieures. En devenant talisman, elle ne cesse pas d’être un outil ancien : elle reçoit une place nouvelle dans l’univers d’une maison, d’une famille ou d’une tradition savante. Le nom de céraunie raconte précisément cette métamorphose d’une matière travaillée en signe de la puissance céleste.

C’est ce qui rend ces objets si saisissants. Le talisman pouvait attendre des millénaires dans la terre avant d’être découvert. La personne qui le ramassait ne connaissait pas le nom de son fabricant, mais lui donnait une fonction dans son propre monde. Entre le tranchant néolithique et la protection contre l’orage, l’histoire de la pierre de foudre dévoile l’une des plus longues transformations d’objets que la magie européenne ait conservées.

Sources : Pline l’Ancien, Histoire naturelle, livre 37, chapitre 51 ; Christopher A. Faraone, Inscribed Greek Thunderstones as House- and Body-Amulets in Roman Imperial Times, Kernos, 2014 ; Tomasz Kurasiński, Against Disease, Suffering, and Other Plagues, Fasciculi Archaeologiae Historicae, 2021 ; Benjamin Bober, Les haches de pierre en contexte gallo-romain, 2023 ; Acheulean Handaxes in Medieval France, Cambridge Archaeological Journal, 2023 ; Musée lorrain, hache polie.

Illustration : haches polies de Kerham (4500–4000 avant notre ère), musée de Préhistoire de Carnac, photographie de Szilas, 2019, CC BY-SA 4.0, source de l’image.

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