À première vue, rien ne distingue un osselet d’un jouet retrouvé dans la poussière. Un enfant le lance, une joueuse attend qu’il s’immobilise, un adulte regarde la face qui apparaît. Pourtant, ce petit os de mouton ou de chèvre a occupé une place remarquable dans les mondes grec et romain. On le retrouve dans les maisons, les tombes et les images anciennes. Dans certaines villes d’Asie Mineure, son mouvement était même interprété comme une réponse donnée par les dieux. Le hasard d’un objet presque insignifiant pouvait alors entrer dans le langage solennel d’un oracle. C’est ce passage du jeu vers la parole divine qui rend l’histoire des osselets si passionnante.
Les Grecs appelaient ces pièces astragaloi, les Romains tali. Les termes désignent une réalité matérielle précise, l’astragale de la patte arrière de certains animaux, avant de renvoyer à ses usages ludiques ou divinatoires. Il faut éviter de raconter une histoire où chaque osselet découvert serait un talisman. La preuve d’une activité religieuse exige davantage qu’un os retrouvé. Les inscriptions, les sources littéraires et les découvertes archéologiques permettent justement de distinguer ce qui relève d’un jeu, d’une offrande et d’une véritable consultation du sort.
L’astragalomancie est la divination qui associe la chute de ces petits os à des réponses préétablies ou interprétées dans un contexte religieux. Elle ne fut ni un divertissement général pour tous les fidèles ni une méthode uniforme sur plusieurs siècles. Les renseignements les plus précis proviennent notamment de la Pisidie et de régions voisines de l’Anatolie à l’époque romaine. On y voit un monde dans lequel le hasard ne s’oppose pas nécessairement au sacré : il peut devenir l’événement par lequel une question humaine trouve une réponse attribuée à une puissance supérieure.
Les quatre faces d’un objet hérité du monde animal
L’astragale appartient à l’articulation postérieure du mouton, de la chèvre et d’autres animaux. Une fois séparé de la patte, il offre un objet compact, dur, facile à saisir et suffisamment régulier pour être jeté. Sa structure anatomique ne forme pas un cube. Elle présente quatre faces sur lesquelles l’os peut généralement se stabiliser, avec des reliefs et des dimensions différentes. Ce détail explique le fonctionnement des jeux et de la divination par astragales. Le lancer possède sa logique propre : chaque face ne se présente pas nécessairement avec une fréquence équivalente. Les anciens n’ignoraient pas entièrement cette irrégularité, puisqu’ils manipulaient et reproduisaient de tels objets dans des matériaux variés.
Le Metropolitan Museum of Art conserve à New York un astragale de bronze daté entre le 3ème siècle avant notre ère et le 2ème siècle de notre ère. L’institution rappelle que les exemplaires naturels provenaient d’animaux domestiques et servaient aux jeux de dés aussi bien qu’à des jeux d’adresse. Elle possède également des pièces hellénistiques en verre, notamment un exemplaire bleu cobalt. Ces objets montrent que l’astragale était devenu une forme familière, capable d’être reproduite par un artisan indépendamment de son origine animale. Une imitation en bronze ou en verre ne prouve pas à elle seule une vocation religieuse, mais elle révèle la place reconnue de cette silhouette dans la culture matérielle antique.
Les valeurs attribuées aux faces d’un astragale sont généralement présentées sous les nombres 1, 3, 4 et 6. L’ordre ne suit pas la suite d’un dé ordinaire, et les pièces ne portent pas nécessairement de chiffres visibles. C’est la convention adoptée par les joueurs ou les consultants qui relie la position de l’os à une valeur numérique. Pour l’archéologue, cette différence complique l’interprétation d’un vestige isolé. Un petit os sans inscription peut être issu d’un repas, d’un jeu, d’un dépôt intentionnel ou d’un mobilier déplacé. Seul le contexte permet de décider si l’on peut parler d’une pratique sociale ou spirituelle.
Les osselets ont été trouvés dans des lieux d’habitation, dans des sépultures et auprès de sanctuaires. Leur présence auprès d’un mort peut rappeler les distractions de l’enfance, accompagner un défunt sous forme d’objet familier ou remplir une fonction aujourd’hui difficile à retrouver. Le musée new-yorkais signale cette dimension funéraire sans assimiler chaque pièce à un instrument prophétique. Cette retenue est essentielle. Le même os pouvait être joué pendant des années, puis enterré ; sa dernière destination ne révèle pas à elle seule tous ses emplois antérieurs. En matière de divination, la matière ne suffit jamais : il faut rechercher un lien attesté entre la chute et un système de réponses.
Des groupes de figurines grecques représentent des femmes accroupies autour d’osselets. Un remarquable ensemble de terre cuite conservé au British Museum, daté vers 330–300 avant notre ère, témoigne de la place du jeu dans les représentations de l’époque hellénistique. Les artistes s’intéressaient aux corps penchés, aux mains qui avancent et au moment suspendu avant le résultat. On serait tenté d’y lire une scène oraculaire, mais rien ne permet de l’affirmer. Le sujet figuré appartient au monde des loisirs et de la vie sociale. L’histoire des arts nous aide ici à reconnaître le geste, tandis que les inscriptions d’autres régions permettent de documenter son éventuel sens religieux.
Les osselets rappellent que les instruments chargés d’une valeur spirituelle ne sont pas nécessairement faits de matières rares. Une forme naturelle pouvait être transformée en outil culturel par la répétition du geste et par la connaissance des résultats possibles. Les surfaces irrégulières de l’astragale rendent visibles les limites de toute volonté humaine de commander exactement la chute. Cette part d’incertitude se prêtait au jeu comme à la consultation. On comprend ainsi pourquoi un objet issu du monde animal pouvait passer du quotidien à un univers religieux, à condition de changer de lieu, de finalité et de cadre d’interprétation.
Les plaisirs du jeu et les premières images du destin
Dans le premier livre de ses Histoires, Hérodote rapporte une légende lydienne qui associe l’invention de plusieurs jeux à une période de famine. Les habitants auraient alterné des journées de nourriture et des journées de distraction pour supporter le manque. Ce récit appartient au registre des origines légendaires ; il ne date pas réellement l’invention des osselets. Il montre néanmoins la place que ces objets occupaient dans l’imagination des auteurs antiques. Jouer pouvait être plus qu’un passe-temps : c’était une manière de traverser le temps, de partager une épreuve collective et de donner un rythme à la vie quotidienne.
Les règles ne se réduisaient pas au résultat d’une face tournée vers le ciel. Dans certains jeux d’adresse, des pièces étaient jetées puis rattrapées sur le dos de la main. Ailleurs, elles servaient à compter des points ou à comparer des combinaisons. Les images antiques montrent des enfants, mais aussi des femmes et des adultes absorbés par le jeu. Nos reconstitutions restent partielles, puisque les règles variaient et que les textes ne décrivaient pas tous les gestes. Parler du « jeu des osselets » comme d’une activité parfaitement uniforme serait donc trompeur. L’objet rassemblait plusieurs activités qui avaient en commun la manipulation de petites pièces et l’attente d’un résultat.
Le Musée archéologique national de Naples possède une peinture sur marbre trouvée à Herculanum en 1746, signée Alexandros d’Athènes. Deux jeunes personnages y jouent aux astragales, tandis que la composition évoque l’histoire mythologique de Niobé et de Léto. L’Institute for the Study of the Ancient World situe la réalisation entre le 1ème siècle avant notre ère et le 1ème siècle de notre ère. Les inscriptions grecques identifient les figures. Ce tableau est d’une importance particulière, car il associe un geste de la vie ordinaire à un récit divin. Il ne montre cependant pas une séance d’astragalomancie démontrable. Sa puissance est d’illustrer la familiarité culturelle du jeu.
Dans les pratiques romaines, les tali ne doivent pas être confondus avec les tesserae, dés cubiques munis de six faces. L’Oxford Classical Dictionary souligne que quatre osselets étaient fréquemment employés dans les parties de hasard. Une combinaison montrant les quatre faces différentes recevait le nom prestigieux de Vénus et avait une réputation favorable. Le « chien », ou canis, désignait au contraire un mauvais résultat, même si les détails exacts des jeux ne se laissent pas reconstituer partout. Ce vocabulaire montre comment les noms de divinités et les figures animales pouvaient pénétrer le langage ludique sans transformer chaque partie en acte cultuel.
Le jeu pouvait également devenir un pari. Les écrivains romains évoquent des mises, des plaisirs excessifs et le goût des dés chez des personnages de haut rang. Il convient de distinguer le joueur qui souhaite remporter une somme de l’homme qui demande aux dieux une orientation pour sa vie. Tous deux acceptent la part imprévisible du geste, mais leur intention et leur manière de lire le résultat diffèrent. Dans une partie, la victoire est définie par des règles convenues entre humains. Dans une consultation oraculaire, la réponse est comprise comme venant d’une autorité religieuse. Cette différence de finalité permet de ne pas confondre histoire du jeu et histoire de la divination.
La littérature grecque fait à certaines occasions passer le jeu du côté du symbole. Au troisième livre des Argonautiques, Apollonios de Rhodes représente Éros jouant aux osselets avec Ganymède. L’épisode donne au hasard de l’enfance un écho dans l’histoire de l’amour et de ses effets sur les êtres. Le philologue Salvatore Costanza a étudié cette scène et ses relations avec l’imaginaire de la fortune. Le texte n’est pas la transcription d’une cérémonie. Il révèle plutôt que le public pouvait percevoir dans un jeu une image du sort humain. L’enfance des dieux et les incertitudes des adultes se rejoignent autour de petits objets jetés sur une surface.
Le tableau de couverture, Les Joueuses d’osselet de Paul Leroy, appartient quant à lui à la fin du 19ème siècle. Il représente deux femmes manipulant des osselets dans un décor orientaliste. Son statut doit être clair : c’est une œuvre moderne consacrée à un jeu ancien, et non une peinture retrouvée sur le mur d’une villa romaine. Elle témoigne de la continuité de ce motif dans l’histoire de l’art. Pour mieux situer les supports très différents auxquels les sociétés ont confié leurs questions, notre article Comprendre la divination à travers les âges offre un prolongement historique sans confondre les origines de chaque méthode.
Le hasard transformé en parole divine
La divination par le sort appartient à une famille ancienne de consultations dans lesquelles le résultat d’un geste échappe à la décision volontaire de la personne qui interroge. Le mot cléromancie peut désigner au sens large cette famille. L’astragalomancie en représente une forme particulière : le petit os fournit des valeurs déterminées par sa chute, et ces valeurs sont reliées à une réponse. Le caractère sacré ne se trouve pas dans l’os pris isolément. Il repose dans l’ensemble constitué par le consultant, la question, l’autorité religieuse reconnue et la parole attribuée aux dieux. Sans ce contexte, il ne reste qu’un jeu ou une manipulation de pièces.
Les récits relatifs à la divination grecque distinguent plusieurs manières de recevoir un signe. Dans certains sanctuaires, une parole prophétique était prononcée par une personne reconnue. Dans d’autres circonstances, une réponse se rattachait à un objet, à un tirage ou à un événement observé. Les pratiques ne formaient pas une seule doctrine applicable dans toute la Méditerranée. Les usages les mieux documentés des astragales oraculaires proviennent surtout des villes du sud-ouest anatolien sous l’Empire romain. Il serait excessif de projeter leurs règles sur toutes les communautés grecques de l’époque archaïque. L’histoire de l’astragalomancie est géographiquement précise malgré la célébrité plus large du jeu.
Le Cambridge University Press a consacré une étude à la divination technique dans le volume Technologies of the Marvellous in Ancient Greek Religion. Elle met en évidence les relations entre l’aléatoire, les conventions numériques et la fabrication d’objets suffisamment réguliers pour que leurs résultats soient reconnus. L’intérêt religieux de la chute ne supprimait pas la nécessité d’un dispositif intelligible. Une communauté devait savoir quel résultat était apparu et comment le relier à une réponse. Il existait donc un savoir technique autour de l’incertitude, sans qu’il faille y voir une science moderne des probabilités. La part imprévisible du jet était admise et encadrée.
Dans les inscriptions d’oracles aux astragales, les signes conduisaient à des messages déjà gravés. Ce mécanisme diffère d’une prophétie improvisée pour chaque visiteur. Le hasard sélectionnait une parole appartenant à un répertoire public, interprétée en fonction de la question. Les noms divins et les formules associés à certaines réponses témoignent d’une volonté de rattacher le résultat à une puissance légitime. Le consultant ne découvrait pas un chiffre dépourvu d’horizon : il recevait un énoncé susceptible d’éclairer un projet, une crainte ou un déplacement. Les textes conservés ne permettent cependant pas de retrouver les réactions personnelles de chaque visiteur.
Les osselets jetés ne rendaient pas tous les résultats également probables, car leurs surfaces n’ont ni les mêmes dimensions ni les mêmes courbes. Des travaux récents signalent que certains exemplaires étaient travaillés afin de modifier ou de régulariser les possibilités de chute. Cette observation ne permet pas d’accuser les consultations de fraude. Elle révèle un aspect de leur fonctionnement : l’expérience religieuse s’appuyait aussi sur des conventions matérielles connues des usagers. La pierre qui conservait les réponses et l’os qui produisait les combinaisons appartenaient au même dispositif, l’un durable et l’autre mobile.
À l’époque contemporaine, il arrive que l’on rassemble sous le terme de magie du hasard des méthodes éloignées par leur histoire. La comparaison peut aider à réfléchir, mais elle ne doit pas inventer des transmissions. La géomancie aux seize figures, par exemple, organise elle aussi des signes, mais ses attestations, ses règles et son développement appartiennent à d’autres contextes. Les osselets anatoliens doivent être compris à partir de leurs propres inscriptions. Un système complet de correspondances ne peut être ajouté à l’Antiquité au seul motif qu’il paraît cohérent à un lecteur actuel.
La force de cette divination réside dans une idée facile à saisir et difficile à épuiser. Une personne apporte une question qu’elle ne peut résoudre seule ; un petit événement produit un résultat qui n’est pas choisi par elle ; une tradition reconnue donne à cet événement une interprétation religieuse. Dans ce cadre, le hasard n’est pas seulement l’opposé du destin. Il peut devenir l’espace à travers lequel le destin paraît se faire entendre. Cette lecture n’implique aucune preuve que les réponses aient annoncé les événements futurs. Elle montre comment les anciens ont organisé un rapport entre l’incertitude humaine et la parole divine.
Les monuments de Pisidie et les cinquante-six réponses
Des inscriptions découvertes dans les régions de Pisidie, de Pamphylie, de Lycie et de Phrygie méridionale constituent les témoignages les plus convaincants de cette pratique oraculaire. Durant les 2ème et 3ème siècles de notre ère, plusieurs villes ont exposé des séries de réponses associées à la chute d’astragales. Ces textes se trouvaient sur des piliers, des bases et des monuments placés dans des espaces accessibles. Ils appartenaient au paysage religieux des cités autant qu’à leur architecture. L’oracle n’était pas forcément une consultation discrète à l’intérieur d’une habitation. La parole attendue se lisait sur une pierre visible par d’autres habitants.
Le dispositif épigraphique le mieux connu repose sur cinq astragales et cinquante-six combinaisons possibles lorsque l’ordre des faces n’est pas retenu. Cette série se comprend à partir des quatre types de faces de chaque pièce. Des réponses formulées à l’avance correspondaient aux combinaisons possibles. L’organisation révèle un savoir des résultats numériques, mais elle n’efface pas la valeur religieuse donnée à chacun d’eux. Certains textes invoquent des figures comme Apollon ou Hermès, dont la place dans les traditions de l’oracle et des signes est bien attestée. Les noms et les vers gravés donnent aux messages leur autorité locale.
À Sagalassos, en Pisidie, les archéologues ont identifié un pilier calcaire portant une inscription de cet ordre. La pierre fut retrouvée en remploi dans une fortification tardive près d’une porte urbaine. Sa place d’origine n’est pas certaine, mais des comparaisons avec d’autres villes suggèrent un monument autrefois installé près de l’agora. Cette différence entre lieu de découverte et lieu d’utilisation est capitale. Un bloc sorti d’une muraille n’a pas nécessairement été créé pour cette muraille. L’archéologie suit les différentes vies de la pierre, ce qui permet d’éviter des reconstructions simplistes de l’ancien paysage religieux.
Des exemples comparables sont signalés à Termessos et dans d’autres cités du sud-ouest anatolien. Les inscriptions pouvaient être assez importantes pour entrer dans la politique des bienfaits offerts à la communauté. Un notable qui finançait un monument sacré manifestait ainsi sa place dans la ville. Les réponses gravées n’étaient donc pas une simple curiosité isolée. Elles participaient à des réseaux sociaux, religieux et urbains. Leurs textes, accessibles à ceux qui savaient les lire ou qui pouvaient recevoir une lecture, fixaient un langage partagé pour affronter l’incertitude. Le support monumental donnait à de petits jets répétés une stabilité que n’aurait jamais possédée l’os isolé.
L’étude des inscriptions continue de renouveler nos connaissances. Une recherche publiée en octobre 2026 dans la revue Gephyra examine une nouvelle inscription oraculaire découverte en 2024 dans une construction de l’agora de Kibyra. Les auteurs la rapprochent d’autres monuments utilisés au cours de l’époque impériale, notamment entre 120 et 210 de notre ère. Cette découverte récente rappelle que la documentation n’est pas close. Les pierres encore fouillées et relues peuvent modifier la cartographie d’un usage longtemps connu seulement par des textes fragmentaires. Il importe donc de ne pas présenter l’astragalomancie comme une énigme entièrement résolue.
Même lorsqu’un monument conserve ses formules, de nombreuses questions demeurent. Nous ne savons pas toujours qui accompagnait les consultants, si une somme était demandée, ni quelle part des réponses était expliquée oralement. Certains blocs ont été déplacés ou retaillés, et des inscriptions sont incomplètes. Les phrases gravées indiquent les réponses accessibles, pas toutes les circonstances concrètes de leur consultation. On ne peut reconstituer un mode opératoire exact en comblant ces lacunes à l’aide d’hypothèses présentées comme des certitudes. L’intérêt historique de la pierre tient à sa réalité matérielle et à ses messages, non à la possibilité de réinventer artificiellement une cérémonie.
Le remploi des monuments dans les constructions tardives raconte à son tour une transformation religieuse et urbaine. Des lieux consacrés à l’interrogation du sort ont perdu leur fonction et leurs matériaux ont servi à d’autres ouvrages. La présence d’une inscription oraculaire dans une muraille ne rend pas les nouvelles fortifications sacrées : elle témoigne du changement de destination d’un ancien support. La transition entre le monde des cultes traditionnels et les sociétés de l’Antiquité tardive se voit ainsi jusque dans la pierre. Ce qui portait autrefois une réponse attribuée aux dieux devient un bloc de construction que de nouveaux habitants regardent autrement.
Les tombes, les sanctuaires et la mémoire des osselets
La recherche archéologique permet de replacer les oracles dans une histoire matérielle plus vaste. Les osselets retrouvés dans les sépultures ne doivent pas tous être appelés instruments divinatoires. Ils peuvent être liés aux jeux de l’enfance, aux habitudes personnelles ou au désir des proches d’accompagner un mort d’objets qu’il connaissait. Le Metropolitan Museum rappelle la présence de ces pièces dans des tombes. Cette observation atteste leur importance dans la vie et dans le rapport aux défunts, sans transmettre la signification exacte de chaque dépôt. La prudence n’efface rien du caractère émouvant de ces vestiges : un petit os peut garder le souvenir d’une vie entière.
À proximité des sanctuaires, la même prudence s’impose. Des osselets peuvent provenir de jeux, d’offrandes ou d’activités différentes. Leur interprétation dépend de l’emplacement exact, des autres objets associés et de la présence éventuelle d’inscriptions. Il existe bien une tradition de divination attestée par les pierres anatoliennes, mais elle ne doit pas absorber tout l’inventaire archéologique. L’histoire matérielle de l’Antiquité a besoin de distinguer l’objet et son usage. Cette méthode évite de transformer chaque trace de la vie ancienne en pratique secrète et rend aux communautés leur capacité de jouer, de travailler, de se divertir et de prier dans des moments distincts.
Les images donnent une autre dimension à l’enquête. La peinture d’Alexandros d’Athènes, les figurines du British Museum et les reliefs représentant des joueurs montrent que l’astragale circulait à travers les milieux sociaux. Les mains des personnages, leurs regards et leur attente transforment le petit jeu en un sujet esthétique. Dans certains récits, comme celui d’Éros chez Apollonios de Rhodes, ce jeu peut même signifier l’emprise de la fortune sur les humains. L’objet acquiert alors une portée symbolique sans quitter le registre littéraire. Ce passage constant entre usage, image et récit explique pourquoi il est nécessaire de lire les sources plutôt que d’imposer un seul sens à toutes les représentations.
L’osselet offre également un contraste instructif avec les instruments savants de l’astrologie ancienne. Les calendriers célestes, les figures zodiacales et les heures planétaires supposent une organisation précise des mouvements du ciel. La divination par astragales utilise l’événement terrestre d’une chute. Ces voies peuvent coexister au sein des traditions antiques sans provenir d’un même système. Notre article sur les trente-six décans des astrologues décrit une autre manière de relier des signes au destin. Les rapprocher permet d’apprécier l’étendue du savoir antique, et non d’effacer leurs différences historiques.
Derrière l’apparente simplicité de la chute se cache une réalité sociale. Les réponses des oracles n’étaient pas gravées dans le bois d’un jouet personnel, mais sur des pierres capables de réunir une mémoire collective. Ces monuments supposaient des artisans, des inscriptions, des lieux et des personnes qui les entretenaient ou les consultaient. Le jet faisait entrer une situation individuelle dans un répertoire de paroles déjà reconnues par une cité. Une question sur l’avenir rejoignait ainsi la durée plus vaste des traditions locales. Le petit os mobile et la pierre fixe représentent deux dimensions complémentaires de la consultation, l’instant du signe et la permanence de son langage.
Enfin, il faut laisser une place à ce que les documents ne nous disent plus. Les noms de nombreux consultants sont perdus ; leurs craintes et leurs espoirs n’ont pas été gravés aux côtés des réponses. L’historien peut décrire la matière, l’inscription et la géographie des monuments. Il ne peut prétendre connaître toutes les émotions d’une personne antique face à un oracle, ni vérifier que le résultat annonçait réellement son avenir. Le respect d’une tradition religieuse ne demande pas de faire disparaître ces limites. Il consiste aussi à reconnaître la cohérence d’un système de sens dans lequel des êtres humains ont placé leurs décisions et leurs attentes.
Ainsi, les osselets racontent autre chose qu’un jeu oublié. Ils relient les maisons aux sanctuaires, les gestes de l’enfance aux questions des adultes, les os d’un animal aux inscriptions destinées à durer. À travers eux, les Grecs et les Romains ont découvert que l’événement le plus simple pouvait recevoir plusieurs lectures. Leur chute pouvait attribuer une victoire, susciter une émotion ou désigner une parole divine. Comprendre l’astragalomancie, ce n’est pas imiter une consultation antique disparue : c’est retrouver la place que le hasard a occupée dans des cultures où la présence des dieux pouvait être cherchée jusque dans un fragment d’os.
Sources historiques et muséales : Metropolitan Museum of Art, Bronze astragalus et notices des astragales hellénistiques en verre ; Oxford Classical Dictionary, « Dicing », 2015 ; Institute for the Study of the Ancient World, Astragali players, Herculanum ; Cambridge University Press, Technical Divination and Mechanics of Sacred Space ; Kileci, Tüner Önen et Özüdoğru, A New Astragalos Oracle Text from Kibyra, Gephyra, 2026 ; Salvatore Costanza, Cupido ludens, 2021 ; Hérodote, Histoires, I, 94.
Illustration de couverture : Paul Leroy (1860–1942), Les Joueuses d’osselet, vers 1899, huile sur toile, collection privée, Wikimedia Commons, domaine public. Cette scène moderne n’est pas une représentation archéologique de l’Antiquité.






























