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La chiromancie, la science de la Main

La chiromancie, la science de la Main

AU SOMMAIRE...

 

Aux sources orientales : l’Inde et l’Antiquité classique
Savoirs arabes et transmission médiévale en Occident
Renaissance humaniste : entre occultisme et savoirs savants
Fortune et infortune de la chiromancie en France


La Diseuse de bonne aventure, peinte par Le Caravage à la fin du 16ème siècle, représente une bohémienne lisant les lignes de la main d’un jeune homme. Cette scène illustre l’attrait ancien et persistant de la chiromancie, l’art divinatoire fondé sur l’interprétation des paumes. Pratique plurimillénaire, la lecture des lignes de la main n'a jamais vraiment disparu. Histoire.

Aux sources orientales : l’Inde et l’Antiquité classique

Les racines de la chiromancie plongent dans l’Antiquité orientale. Selon la tradition, l’art de lire les mains prend forme il y a plusieurs millénaires dans le sous-continent indien. Des textes hindous anciens rattachent la chiromancie au Samudrika Shastra, un corpus qui étudie les marques du corps humain, la paume (hast-samudrika) y occupant une place importante. De l’Inde, cette pratique divinatoire se serait diffusée vers l’Asie centrale et orientale, notamment en Chine et au Tibet, avant d’atteindre le monde méditerranéen.

Les auteurs de l’Antiquité classique évoquent également la lecture de la main. Le mot chiromancie vient du grec kheir (main) et manteia (divination), signe d’une possible familiarité hellénique avec cet art. La tradition rapporte qu’Anaxagore (5ème siècle av. J.-C.) s’y serait intéressé. Une légende célèbre raconte en outre que le philosophe Aristote découvrit un jour un traité de chiromancie déposé sur un autel d’Hermès, et qu’il l’offrit à Alexandre le Grand. Le conquérant macédonien aurait dès lors examiné les mains de ses officiers pour en déduire leur caractère et leur destin. Bien que ce récit soit apocryphe – le texte en question n’appartenant pas au corpus authentique d’Aristote – il illustre la conviction ancienne que la main pouvait « engraver des caractères lisibles » révélant le sort ou la nature d’un individu.

Savoirs arabes et transmission médiévale en Occident

Après l’Antiquité, la trace de la chiromancie s’estompe dans les sources occidentales jusqu’au Moyen Âge central. C’est dans le monde arabo-musulman médiéval que l’on retrouve des pratiques de lecture de la main qui feront le pont avec l’Europe chrétienne. Les savants arabes du Moyen Âge classent la chiromancie parmi les sciences occultes populaires, aux côtés de la physiognomonie (analyse du visage) et de l’astrologie. En arabe, on distingue ʿilm al-kaf (la “science de la paume”, étudiant la forme de la main) et ʿilm al-asārīr (la chiromancie stricto sensu, qui interprète les lignes de la main). Bien que le Coran et les hadiths déconseillent la divination, ces techniques perdurent de façon tolérée ou souterraine selon les époques, faisant partie du riche patrimoine ésotérique du monde islamique médiéval. Les connaissances ainsi accumulées vont, via les traductions et voyages, préparer le retour de la chiromancie en Occident latin.

En Europe, c’est vers le 12ème siècle que la chiromancie refait surface dans les textes. Le clerc anglais Jean de Salisbury, dans son Policraticus (1159), la mentionne comme un art nouveau apparu de son temps, preuve que la pratique venait d’être introduite dans la chrétienté. Il en donne une définition sans équivoque : « Les chiromanciens sont ceux qui prédisent les choses cachées en inspectant les lignes de la main ». Peu de temps après, vers 1160, un premier traité latin de chiromancie est rédigé en Angleterre – possiblement adapté par le savant itinérant Adélard de Bath – et recopié dans le scriptorium de Canterbury. Ce manuscrit, inséré à la fin du Psautier d’Eadwine, atteste la mise en écrit d’une tradition probablement transmise jusque-là par voie orale. Fait notable, son contenu semble destiné à un ecclésiastique, puisqu’il explique qu’une certaine marque en forme de c au bas d’une ligne de la main présage qu’un homme « deviendra évêque ». Cette précocité anglaise s’accompagne de la première mention d’un consultant célèbre : Jean de Salisbury rapporte en effet que son correspondant Thomas Becket, alors chancelier du roi Henri II, consulta un chiromancien en 1157 avant une expédition militaire. Cette anecdote montre que l’art de la main, bien qu’aux marges du savoir officiel, avait su intriguer les puissants dès son apparition en Europe.

La position de l’Église médiévale face à ces pratiques fut d’emblée critique. Jean de Salisbury lui-même, tout en documentant la chiromancie naissante, la range parmi les erreurs superstitieuses dénuées de fondement rationnel. Dans le Policraticus, il condamne la croyance que « des vérités se cachent dans les plis des mains », estimant inutile de la réfuter par la raison puisque « ceux qui s’en vantent ne s’appuient pas sur elle ». En creux, cette sévérité laisse entendre que la chiromancie, associée aux arts divinatoires païens, contrevenait à l’orthodoxie chrétienne. Au fil des 13ème–14ème siècles, l’Église multiplie les interdits contre les pratiques divinatoires : conciles et synodes locaux fulminent notamment contre l’astrologie judiciaire et les sortilèges, catégories englobant implicitement la chiromancie. Malgré ces désaveux, la lecture des paumes continue d’être pratiquée de façon diffuse. Elle circule dans le merveilleux populaire, mais aussi au sein de courants ésotériques plus instruits – chez certains kabbalistes juifs du début du 13ème siècle, qui développent une chiromancie ésotérique liée à leur mystique des lettres.

Renaissance humaniste : entre occultisme et savoirs savants

À la Renaissance, la chiromancie connaît un essor notable, à la faveur de l’engouement humaniste pour les sciences occultes antiques. Entre le 15ème et le 17ème siècle, de nombreux ouvrages lui sont consacrés en Europe, en lien avec l’astrologie et la physiognomonie. Ces traités cherchent à légitimer l’art de la main en l’intégrant aux savoirs savants de l’époque, tout en affrontant la persistance des interdictions religieuses.

Dès le début du 16ème siècle, des publications posent les bases d’une chiromancie « savante ». En 1504 à Bologne, Bartolomeo della Rocca, dit Coclès, publie un Compendium de physiognomonie et de chiromancie (Chiromantie ac physionomie anastasis). Il y combine l’examen des traits du visage et des mains pour établir des diagnostics sur la santé et le destin, destinant même ses prédictions à des princes (Coclès ose ainsi dresser le sombre portrait chiromantique du roi de France Louis XII dans son livre). En 1522, l’érudit allemand Jean d’Indagine (Johannes ab Indagine), moine converti aux idées humanistes, fait paraître à Strasbourg un ouvrage marquant : Introductiones apotelesmaticae, un traité qui fusionne chiromancie, physiognomonie et astrologie en un seul système. Indagine propose une véritable méthode synthétique : il assigne à chaque mont de la main une planète tutélaire, relie la morphologie de la paume aux quatre tempéraments de la médecine humorale, et utilise les lignes pour déceler le caractère comme les tendances futures d’une personne. L’ambition est d’embrasser l’homme dans sa totalité – corps, tempérament, influences astrales – à travers l’étude de sa main. Traduit en allemand dès 1523 puis en français en 1556, le livre d’Indagine témoigne de la réception de ces savoirs occultes en France : il est publié à Lyon par le prestigieux imprimeur Jean de Tournes et préfacé par l’humaniste Antoine Du Moulin, preuve de l’intérêt des élites lyonnaises pour ces arts divinatoires.

Cette intégration de la chiromancie aux connaissances de l’époque s’accompagne de liens étroits avec la médecine et l’astrologie, disciplines alors entremêlées. Les auteurs de la Renaissance cherchent à présenter la chiromancie non comme une magie superstitieuse, mais comme un art « naturel » fondé sur des correspondances physiques. Ainsi, le traité d’Indagine consacre de longs développements aux « règles astrologiques et médicales » permettant de déterminer l’état de santé d’un individu et les remèdes appropriés en fonction des signes observés dans sa main. L’ouvrage explique, schémas à l’appui, comment un chiromancien-expert peut déterminer la complexion et la « nature » d’une personne d’après la planète dominante indiquée par sa paume, puis conseiller le médecin sur le régime à suivre en fonction de l’horoscope du moment. La main est ainsi envisagée comme un condensé du microcosme humain – « la mère de tous les organes, l’organe des organes », écrira Coclès – dont l’examen attentif complète celui du pouls ou de l’urine dans le diagnostic médical. En mêlant la chiromancie aux savoirs astrologiques et physiologiques hérités d’Hippocrate et de Galien, les humanistes espèrent la hisser au rang de science auxiliaire de la médecine et de la psychologie naissante.

Malgré ces tentatives de légitimation, la chiromancie reste contestée et fréquemment réprimée pendant la Renaissance. Du point de vue religieux, elle demeure assimilée à la divination occulte prohibée par l’Église. En 1560, le Concile de Trente et l’Inquisition catholique renforcent la censure des artes magicae : la chiromancie figure parmi les sept arts divinatoires interdits, aux côtés de la nécromancie, la géomancie, l’hydromancie et autres mantiques suspectes. Le pape Paul IV inscrit dès 1559 plusieurs livres de chiromancie à l’Index librorum prohibitorum, les qualifiant de « divinations diaboliques » contraires à la foi. Un auteur comme Indagine, pourtant moine, voit son traité mis à l’Index et doit sa postérité à des copies conservées discrètement dans des bibliothèques princières. De même, l’Inquisition espagnole condamne en 1583 l’Opus Mathematicum (1562) de Jean Taisnier, qui mêlait astrologie, chiromancie et arithmétique sacrée, et en ordonne la purge. La chasse aux sorcières qui sévit alors nourrit aussi la méfiance : on en vient à examiner les mains des accusées pour y traquer les marques du Diable, taches ou signes naturels que les inquisiteurs interprètent comme le sceau d’un pacte satanique. Paradoxalement, la chiromancie sert ainsi d’outil aux persécutions mêmes qui la condamnent.

Cependant, loin de disparaître, l’art de la main s’ancre à la fois dans la culture populaire et chez certains lettrés jusqu’à l’époque classique. En France, plusieurs ouvrages de chiromancie paraissent aux16ème–17ème siècles, témoignant d’une pratique à cheval entre érudition et tradition orale. Le Compendion de chiromancie du moine Robert Fludd (1603) ou l’Instruction familière pour apprendre les sciences de chiromancie (1619) du curé Jean Belot montrent que même des clercs s’adonnent à cet art, parfois en le rationalisant dans un cadre chrétien acceptable. Sous le règne de Louis XIII et de Louis XIV, le médecin et philosophe Martin Cureau de La Chambre intègre la chiromancie dans ses études de physiognomonie (L’Art de connaître les hommes, 1660), cherchant à distinguer la lecture naturelle des mains (pour révéler les inclinations de l’âme) d’une divination illicite du futur. Ces appropriations « scientifiques » par des auteurs respectés – parfois membres de l’Académie ou médecins du roi – témoignent d’une forme de tolérance intellectuelle : la chiromancie, dépouillée de ses aspects trop prophétiques, peut être récupérée comme art d’observation du tempérament humain, proche de la métoposcopie (lecture des rides du front) ou de la phrénologie à venir. Néanmoins, dans l’opinion dominante des Lumières, elle reste reléguée au rang de superstition. Diderot et d’Alembert, dans l’Encyclopédie (1751), réfutent fermement l’astrologie judiciaire et, par extension, toutes les divinations du destin, qualifiées de « préjugé ridicule » encore répandu chez les ignorants. À la fin du 18ème siècle, la mode est au rationalisme et la chiromancie survit surtout dans les cabinets de curiosité ou chez les diseuses de bonne aventure, perpétuant un savoir-faire traditionnel en marge de la science éclairée.

Fortune et infortune de la chiromancie en France

Malgré son discrédit scientifique, la chiromancie connaît un surprenant renouveau au 19ème siècle, particulièrement en France et en Angleterre. L’intérêt pour l’occultisme, très vif sous le Second Empire et la Troisième République, s’accompagne d’une tentative de scientifiser la lecture des mains. En 1839, un capitaine français en retraite, Casimir d’Arpentigny, publie La Chirognomonie, un ouvrage fondateur qui jette les bases de la « chirologie » moderne. D’Arpentigny y développe une classification systématique des types de mains (carrée, conique, spatulée,...) et en déduit des correspondances avec les aptitudes et le caractère des individus. Son approche, non prédictive, vise à donner à la chiromancie une allure de discipline empirique étudiant la corrélation entre la morphologie de la main et la personnalité – débarrassée de l’accusation de magie. Dans son sillage, Adolphe Desbarolles, mentor de Madame de Thèbes, artiste et ésotériste français, publie Les mystères de la main (1869), qui synthétise l’art ancien et les observations contemporaines. Desbarolles popularise la lecture des lignes majeures (vie, tête, cœur, Saturne,...) et mineures, tout en mêlant des anecdotes sur la main de figures célèbres de son temps. Grâce à ces auteurs, la chiromancie – renommée chirologie – s’invite dans les salons mondains du 19ème siècle. Elle fascine une partie de la bourgeoisie cultivée, en quête de mystère et de connaissance de soi dans un siècle épris de spiritisme. En Angleterre, l’Irlandais William John Warner, dit Cheiro, devient le chiromancien attitré de l’élite londonienne autour de 1900, ajoutant à la vogue européenne.

En France, la chiromancie reste également bien implantée dans la culture populaire. Les bohémiens (Roms) itinérants, surnommés diseuses de bonne aventure, en perpétuent la pratique dans les foires et les marchés depuis l’époque moderne, contribuant à son folklore. De la gitane de Victor Hugo lisant la main d’Esmeralda aux petites annonces de devineresses parues dans les journaux du 19ème, la lecture des paumes s’inscrit aux côtés de la cartomancie parmi les arts divinatoires accessibles au grand public. Les autorités continuent de la surveiller d’un œil méfiant : en 1835, une loi française sur la vagabondage et l’escroquerie permet de poursuivre les tireuses de cartes et liseuses de mains non déclarées, assimilées à des charlatans. Néanmoins, ces pratiques divinatoires populaires prospèrent jusque dans les campagnes les plus reculées, où la bonne aventure fait partie des conseils auxquels on recourt en secret pour des questions de cœur ou de fortune.

Avec le 20ème siècle et le triomphe de la science positiviste, la chiromancie décline comme savoir savante mais continue d’exercer un attrait tenace. Des psychiatres et psychologues s’y intéressent ponctuellement sous l’angle du caractère : Carl Jung y voit par exemple un riche réservoir de symboles archétypiques, sans toutefois valider sa prétention prédictive. Globalement, la communauté scientifique range désormais la chiromancie parmi les pseudo-sciences, notant qu’aucune étude rigoureuse n’en a corroboré les principes. Il n’en demeure pas moins que la main humaine, objet d’étude, révèle bel et bien certaines réalités objectives – signes de l’âge, de la profession ou de la santé (callosités, tremblements, coloration) – sans qu’il soit besoin d’y voir une magie du destin. C’est peut-être cette part d’observation réelle, mêlée à la suggestivité de l’interprétation, qui explique la longévité de la chiromancie. Entre le sérieux et le ludique, la « science de la main » a su se réinventer à chaque époque pour s’adapter aux mentalités. En ce sens, l’ancienne mancie des paumes reste un objet d’histoire culturelle fascinant : celle d’une pratique humaine universelle pour tenter d’élucider le mystère de notre destinée inscrite... au creux de la main.

Olivier d’Aeternum
Par Olivier d’Aeternum

Passionné des traditions ésotériques et de l'histoire de l'occulte des premières civilisations jusqu'au 18ème siècle, je partage quelques articles sur ces sujets. Je suis également co-créateur du magasin ésotérique en ligne Aeternum.

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