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La mandragore, la racine qui ressemblait trop à un homme
Mandragore à forme humaine attachée à un chien, enluminure médiévale du Pseudo-Apuleius, Wellcome MS 573

De Dagboeken van Aeternum

La mandragore, la racine qui ressemblait trop à un homme

20 min leestijd

À regarder certaines pages des herbiers médiévaux, on pourrait croire que la mandragore appartient à une espèce humaine oubliée. Sous une couronne de feuilles, les enlumineurs représentent un petit corps : une tête, des bras, un ventre et des jambes que le sol retient prisonniers. Un chien tire sur une corde attachée à ses pieds. Cette scène raconte l'une des légendes végétales les plus célèbres de l'Europe : on assurait que la mandragore poussait un cri terrible lorsqu'elle quittait la terre, et que celui qui l'entendait risquait de perdre la raison ou la vie.

Pourtant, la mandragore n'est pas née dans les marges d'un manuscrit. C'est une plante véritable, connue des médecins de l'Antiquité, familière aux régions méditerranéennes et dotée de propriétés physiologiques puissantes. Les anciens l'ont associée à la douleur, au sommeil, à la fécondité et à l'amour. D'autres lui ont confié un rôle de talisman protecteur. Puis sa réputation s'est déplacée dans les officines et sur les marchés, où des racines sculptées ont fini par prendre la place des véritables mandragores pour répondre aux attentes des acheteurs.

Peu de végétaux permettent de suivre aussi nettement la circulation d'un savoir entre botanique, médecine, récit religieux, magie et commerce. La même racine a été décrite par Dioscoride, commentée dans les traductions de la Bible, dessinée dans des herbiers latins, reproduite dans des manuscrits arabes et représentée sous les traits d'un petit être humain. Au fil des siècles, la mandragore est devenue bien davantage qu'un ingrédient : une présence dotée d'un visage et d'une histoire.

Comprendre ce parcours demande de respecter les traditions sans confondre leurs récits avec des observations botaniques. Le but n'est pas de donner une méthode de récolte ou d'usage d'une plante toxique, mais de retrouver ce que ses images, ses noms et ses transmissions nous enseignent sur la magie ancienne.

Une plante réelle derrière le visage humain

Le nom de mandragore désigne des plantes du genre Mandragora, appartenant à la famille des Solanacées. Le genre compte plusieurs espèces acceptées par les jardins botaniques royaux de Kew, parmi lesquelles Mandragora officinarum et Mandragora autumnalis. Leur étude doit tenir compte d'une histoire botanique compliquée : des auteurs ont autrefois réuni des espèces que d'autres ont distinguées, et le mot « mandragore » présent dans une source ancienne ne permet pas toujours de connaître précisément le végétal observé.

Une mandragore vivante n'a pas l'apparence spectaculaire que lui prêtent les miniatures. Elle présente une rosette de feuilles près du sol, des fleurs et des fruits charnus. La partie qui lui a donné sa célébrité se trouve sous terre : une racine volumineuse, charnue, capable de se prolonger en ramifications. Certaines racines se divisent en deux branches qui évoquent des jambes ; d'autres présentent des reliefs interprétés comme des bras ou un torse. Mais la plupart ne ressemblent pas spontanément à de petits personnages complets.

Les herbiers ont transformé cette possibilité en modèle. Là où une racine réelle présente des irrégularités, un enlumineur trace des épaules et une taille. Là où les prolongements se mêlent sans ordre, il dessine des pieds. Les feuilles deviennent une chevelure. Le résultat est une figure humaine dont la silhouette paraît presque naturelle au lecteur habitué à ces représentations. Ce passage de la forme observée à l'image héritée permet de comprendre toute une part de la magie talismanique.

Dans certains textes anciens, on rencontre des mandragores « mâles » et « femelles ». Les descriptions distinguent des racines, des fleurs, des couleurs et des formes. Il ne faut pas imaginer pour autant que les plantes possèdent naturellement un corps masculin ou féminin caché sous terre. Ces catégories appartiennent à une botanique pré-moderne et à une symbolique qui reconnaît dans les formes naturelles des caractères humains. Leur répartition a d'ailleurs changé selon les auteurs et les époques.

La géographie renforce ce phénomène. Les mandragores associées à la tradition antique appartiennent surtout au monde méditerranéen et proche-oriental. Un apothicaire ou un collectionneur de l'Europe du Nord pouvait connaître parfaitement le nom de la racine sans en rencontrer une vivante dans les campagnes voisines. Les livres et les images devenaient alors ses principales références. On pouvait rechercher un personnage végétal conforme à une gravure sans disposer d'un spécimen botanique qui permette de contrôler ce qu'on achetait.

Une enquête ethnobotanique publiée en 2021 dans le Journal of Ethnobiology and Ethnomedicine illustre la richesse de cette transmission. Les chercheurs ont étudié près de trois cents noms vernaculaires de mandragores dans quarante et une langues. Ils ont retrouvé des noms évoquant la silhouette humaine, la naissance, les propriétés narcotiques, les chiens, les gibets et les êtres invisibles. Ce vocabulaire conserve un véritable inventaire des rapports que les sociétés ont entretenus avec la plante.

Les noms des végétaux ne sont pas de simples étiquettes. Ils transportent des interprétations. Une plante que l'on appelle par un mot associé à l'amour sera spontanément rapprochée du désir ; un nom évoquant un corps humain rendra sa racine plus impressionnante ; un autre, lié à la sorcellerie, pourra susciter la méfiance. Les mêmes espèces ont ainsi été comprises à travers des histoires régionales qui ne coïncident pas entièrement les unes avec les autres.

Il reste une réalité que la fascination pour sa silhouette ne doit jamais masquer : la mandragore est toxique. Elle renferme des alcaloïdes tropaniques, notamment l'hyoscyamine et la scopolamine. Ces substances peuvent provoquer confusion, troubles de la vision, agitation, accélération du rythme cardiaque et intoxication grave. Leurs concentrations ne constituent pas une donnée que l'on peut déduire de l'apparence d'une racine. Les usages anciens ne représentent donc pas une base sûre pour une préparation moderne.

Cette activité physiologique contribue à expliquer la renommée de la mandragore. Une plante capable d'altérer l'état de conscience pouvait entrer dans des récits où sommeil, visions, douleur et monde invisible se rapprochent. Mais il serait excessif de ramener toute sa tradition magique à sa composition chimique. Une racine conservée comme talisman n'était pas nécessairement consommée. Son apparence, sa provenance et les récits qui l'entouraient pouvaient suffire à lui attribuer une fonction.

La mandragore permet ainsi de distinguer plusieurs regards sur une même matière : celui du botaniste qui reconnaît une espèce, celui du médecin ancien qui décrit des effets, celui du marchand qui présente un objet rare et celui de l'occultiste qui voit dans la forme de la racine une relation particulière avec l'être humain. Les plantes de sorcières possèdent d'autres histoires aussi riches, mais la mandragore concentre ces regards d'une manière singulière.

De la Bible aux médecins grecs, une racine liée à la vie

L'une des apparitions les plus anciennes de la mandragore dans la mémoire occidentale se trouve au chapitre 30 de la Genèse. Ruben, fils de Léa, rapporte des plantes trouvées dans les champs. Rachel, qui désire avoir un enfant, souhaite les obtenir. Une négociation s'engage entre les deux femmes. Cette scène place les plantes au cœur d'une histoire de fécondité, d'attente et de rivalité au sein de la famille de Jacob.

Le texte hébreu emploie le terme dûdâ'îm, traditionnellement identifié aux mandragores. De très nombreux commentateurs et traducteurs ont retenu cette lecture. Certains chercheurs ont toutefois proposé d'autres identifications, et la prudence reste de mise lorsque l'on cherche à associer un terme ancien à une espèce précise. Le passage atteste la valeur accordée aux plantes dans le récit biblique ; il ne démontre pas un effet physiologique favorisant une grossesse.

Dans le Cantique des Cantiques, les mandragores appartiennent au langage des jardins, des parfums et du désir. Cette présence dans les textes religieux a eu une longue postérité. Elle permet de comprendre pourquoi la racine pouvait être envisagée comme liée à l'amour et à la fécondité dans des milieux qui ne se seraient pas nécessairement reconnus dans des pratiques de sorcellerie. La mandragore n'a jamais appartenu exclusivement à une tradition marginale.

Les auteurs grecs ajoutent une autre dimension. Théophraste, dont les travaux de botanique appartiennent à l'Antiquité classique, rapporte déjà des usages et des récits liés aux racines. Il témoigne d'un monde où l'observation des propriétés d'une plante peut côtoyer des précautions symboliques. L'existence de ces descriptions anciennes montre que la légende médiévale n'a pas été créée intégralement par les copistes du Moyen Âge.

Au 1er siècle, Dioscoride donne une place importante à la mandragore dans le De materia medica, ouvrage majeur de la pharmacopée antique. Il distingue plusieurs formes et rapporte des propriétés liées au sommeil et à l'atténuation de la douleur. Ses textes ont été recopiés et commentés pendant des siècles. Des manuscrits illustrés en grec, en latin et en arabe témoignent de cette transmission qui passe d'un environnement médical et linguistique à un autre.

Les historiens de l'anesthésie ont porté une attention particulière à ces passages. Marta Mion, dans une étude parue en 2017, replace la mandragore parmi les substances auxquelles les médecins anciens attribuaient des effets soporifiques. Certains recueils médiévaux évoquent aussi des préparations destinées à favoriser le sommeil au moment d'interventions douloureuses. On peut étudier cette continuité documentaire sans confondre les moyens employés alors avec la sécurité, la mesure et les protocoles de la médecine actuelle.

Pline l'Ancien consacre lui aussi des passages à la mandragore dans son Histoire naturelle. Son œuvre juxtapose des descriptions, des informations empruntées à d'autres auteurs et des usages rapportés comme appartenant aux traditions de son temps. Le lecteur moderne est tenté de séparer immédiatement les données médicales et les prescriptions symboliques. Le monde antique ne les distribuait pas de cette manière : une matière pouvait être décrite pour son aspect, son effet sur le corps et la façon dont il convenait de l'approcher.

La plante se situe alors au point de rencontre de deux ordres de connaissance. Dans le premier, ses substances sont associées à des états corporels : sommeil, douleur, vertige ou agitation. Dans le second, sa forme et sa relation supposée aux forces naturelles lui donnent une place dans les actes de protection, de désir ou de fécondité. L'erreur serait d'utiliser l'existence du premier ordre comme une preuve automatique du second. Leur coexistence historique est réelle ; leurs affirmations demandent des niveaux de vérification différents.

Les traductions arabes des ouvrages botaniques grecs assurent une partie essentielle de la transmission. La British Library présente une illustration de mandragores dans une version arabe du De materia medica conservée dans un manuscrit de Bagdad du 14ème siècle. Les plantes y figurent avec leurs feuilles, leurs parties souterraines et les caractéristiques attendues d'un herbier. Ce document rappelle que l'histoire de la mandragore ne passe pas directement de la Grèce antique à l'Europe de la Renaissance : elle emprunte des chemins savants qui traversent aussi le monde islamique.

Une synthèse ethnopharmacologique publiée en 2023 étudie l'évolution des emplois médicaux de la mandragore à travers un vaste corpus historique. Elle montre à quel point les traditions anciennes ont persisté, tout en retraçant les transformations qui ont conduit la médecine à abandonner l'emploi courant de la plante entière. Les alcaloïdes auxquels sont liés ses effets sont aujourd'hui étudiés et, pour certains, utilisés dans des cadres pharmaceutiques contrôlés. Cela n'autorise aucun usage domestique de la mandragore.

Pour comprendre sa place dans les anciennes conceptions de la nature, on peut prolonger cette lecture avec notre article sur la magia naturalis. La mandragore a précisément bénéficié d'un monde intellectuel où l'on cherchait à saisir les relations entre formes, matières et effets, sans imposer les frontières disciplinaires auxquelles nous sommes habitués.

Le cri de la mandragore et le chien des herbiers

La scène la plus mémorable n'est pas celle d'un laboratoire antique, mais celle d'un herbier médiéval. Dans un manuscrit du Pseudo-Apuleius, conservé à la Wellcome Collection sous la cote MS 573, une racine à silhouette humaine est reliée par une corde à un chien. Le végétal n'est pas dessiné comme un simple spécimen. Sa racine possède un corps et ses feuilles forment une chevelure. L'animal semble sur le point de l'entraîner hors du sol.

Les manuscrits de la British Library conservent d'autres versions de cette histoire, notamment Harley MS 1585 et Cotton MS Vitellius C III. Le récit transmis par ces images est connu : on attribuait à la mandragore un cri si terrible, au moment de son arrachement, qu'il pouvait frapper de folie ou de mort celui qui l'entendait. Le chien figurait dans la légende comme celui qui serait exposé au danger à la place de l'homme. Ces images ne sont pas des guides de récolte à suivre ; elles sont les témoins d'une représentation ancienne.

Pourquoi donner une voix à une racine ? La ressemblance humaine ouvre une première explication symbolique. Lorsqu'une plante est dessinée comme un petit homme, sa séparation d'avec la terre ressemble davantage à une blessure ou à une naissance qu'à un simple acte de jardinage. Le cri donne à la racine une sensibilité. Elle semble résister à celui qui veut la posséder, et sa valeur vient en partie de cette résistance.

Les images mettent cette idée en scène avec une force étonnante. Certaines racines possèdent des bras étendus ou des membres presque anatomiques. D'autres présentent des caractères masculin ou féminin. Le chien, lui, introduit un mouvement dramatique dans une page consacrée aux plantes. La miniature ne représente pas seulement ce qu'est une mandragore selon le texte : elle raconte une histoire que le lecteur peut retenir sans en connaître chaque mot.

On rencontre des éléments du récit de récolte dans des sources antiques, mais les versions médiévales accumulent de nouveaux détails. L'étude des noms vernaculaires réalisée par Amots Dafni et ses collaborateurs montre que les motifs du chien, du gibet, de la silhouette humaine et du danger ne possèdent pas nécessairement une origine commune. Ils se sont associés au fil des transmissions. Présenter l'ensemble comme un rite identique pratiqué sans interruption depuis l'Antiquité serait simplifier excessivement les sources.

La doctrine des signatures permet d'expliquer la place accordée au corps figuré par la racine. Dans cette pensée traditionnelle des correspondances, la forme d'une matière peut indiquer la relation que les anciens lui attribuent à un organe, à une fonction ou à une qualité humaine. Une plante qui ressemble à une personne entière offre alors un terrain particulièrement riche d'interprétation. Les récits de fécondité, de vie et de protection trouvent un appui dans cette image, non dans une observation médicale reproductible.

La mandragore est également liée, dans certaines traditions européennes, aux gibets. On racontait qu'elle pouvait naître dans la terre touchée par la mort d'un supplicié. Le végétal devenait alors le produit imaginé d'un lieu de violence, de justice et de passage vers le monde des morts. Ces histoires ne décrivent aucune origine botanique ; elles inscrivent la racine dans une géographie chargée de forces inquiétantes.

Ce récit du gibet a nourri la littérature beaucoup plus tardive. Les textes européens modernes ont gardé l'image d'une plante issue d'un lieu d'exécution ou liée à la mort violente. Elle réunit deux contraires : le désir d'obtenir une racine favorable et la crainte de l'origine qu'on lui prête. La force de la mandragore serait née précisément de ce que l'homme ordinaire ne souhaite pas rencontrer.

Shakespeare évoque à son tour les cris des mandragores arrachées de terre dans Roméo et Juliette. Le passage n'invente pas la légende. Il emploie une image dont le public comprend déjà la puissance. La racine hurlante appartient au langage des peurs familières, au même titre que les morts, les tombeaux et les présences nocturnes.

La miniaturisation de la mandragore en petit personnage contribue enfin à expliquer son succès durable. Une représentation pouvait passer d'un herbier médical à un ouvrage de curiosités, d'un récit religieux à une gravure, puis à une histoire populaire. Chaque nouvelle image confirmait l'ancienne. Les gens connaissaient déjà une mandragore dessinée avant d'en voir une dans un jardin.

Cette tradition iconographique est un véritable objet d'histoire. Elle nous apprend comment un savoir magique peut être conservé par le dessin, même lorsque le texte change de langue et de lectorat. Le chien et l'être-racine sont devenus les deux personnages d'une scène dont la signification traversait les siècles.

Alraunes, racines sculptées et commerce des faux talismans

La mandragore possède un autre visage dans l'Europe centrale et septentrionale : celui de l'Alraune. Le mot allemand sert à désigner la plante, mais aussi des objets-racines conservés comme amulettes ou petites figures chargées d'une réputation magique. Son étymologie est discutée par les chercheurs. Plusieurs hypothèses la rattachent à des mots du secret ou du murmure, mais aucune ne résout toute l'histoire de ce nom.

Le sens donné à l'alraune dépasse la simple identification botanique. Certaines traditions lui attribuent la capacité d'apporter prospérité, protection, amour ou fécondité. Elle devient un objet que l'on peut conserver dans une maison, transmettre ou présenter comme précieux. La racine ne vaut plus seulement par une propriété naturelle présumée. Elle reçoit une histoire personnelle : celle de sa provenance, des personnes qui l'ont possédée et des vertus que celles-ci lui ont reconnues.

Cette réputation crée une demande sur des marchés où la mandragore méditerranéenne n'est pas aisément disponible. Une racine véritable peut s'y vendre comme objet rare. Mais la forme humaine demandée par les acheteurs pose un autre problème : toutes les mandragores ne produisent pas naturellement les bras et les jambes attendus. L'écart entre plante réelle et image traditionnelle ouvre la voie aux transformations et aux substitutions.

La Wellcome Collection décrit ainsi le commerce de fausses mandragores façonnées dans des racines de bryone. La bryone appartient à une autre famille botanique. Sa partie souterraine peut cependant être grosse et charnue, ce qui permet de lui donner une silhouette humaine. Un marchand ou un artisan pouvait présenter l'objet façonné comme une racine conforme aux dessins anciens. Cette pratique est attestée dans le contexte britannique, où la mandragore méditerranéenne n'était pas familière à tous les acheteurs.

La fausse mandragore n'était pas nécessairement réalisée avec l'intention que nous appellerions aujourd'hui une escroquerie. Un objet pouvait être confectionné ouvertement comme une amulette figurative. Dans d'autres cas, la transformation était probablement destinée à convaincre un acheteur qu'une forme extraordinaire avait été découverte telle quelle. Il ne faut donc pas attribuer la même intention à chaque racine sculptée conservée dans les collections.

Le Science Museum de Londres possède des objets associés à cette histoire, dont une racine datée entre 1501 et 1700 dont la silhouette semble avoir été accentuée pour ressembler à l'être humain. Une telle pièce offre aux chercheurs une trace matérielle précieuse. La question n'est plus seulement de savoir ce qu'un texte affirmait à propos de la mandragore, mais d'observer ce que des mains ont réellement fait à une racine afin qu'elle corresponde à la figure attendue.

Les alraunes montrent aussi qu'un talisman peut être pensé comme un être plutôt que comme un simple objet. Une racine à apparence humaine invite à imaginer des relations de proximité, de garde ou de transmission. Cela ne signifie pas que toutes les traditions l'ont considérée comme vivante. Mais cette personnification explique pourquoi elle pouvait occuper une place particulière parmi les biens d'une maison.

Le commerce mêlait plusieurs publics. L'apothicaire pouvait chercher une matière médicinale ; le collectionneur recherchait une rareté naturelle ; l'acheteur de talisman s'intéressait au pouvoir attribué à la figure. Les mêmes mots servaient à désigner des objets dont les fonctions étaient différentes. Les vendeurs les moins scrupuleux pouvaient exploiter la confusion entre racine botanique et figurine végétale.

À la fin du 16ème siècle, John Gerard exprime des réserves sur les récits prodigieux entourant la mandragore. Il incarne une tendance à comparer les plantes réelles aux images et aux affirmations héritées. La contestation des exagérations n'est donc pas une invention récente : au sein même de la Renaissance, des naturalistes cherchent à distinguer l'observation de l'histoire merveilleuse. Les deux manières de parler de la mandragore continueront néanmoins de coexister.

Ce dossier rejoint le problème plus large des substitutions végétales. Deux racines peuvent se ressembler sans appartenir au même genre, et le transfert d'un nom ne garantit ni les mêmes qualités, ni les mêmes risques. La bryone est elle-même toxique : une plante vendue comme substitut à une autre ne devient pas pour autant une préparation sûre.

La valeur historique de ces faux talismans est considérable. Ils témoignent du pouvoir d'une représentation collective. Les enlumineurs avaient dessiné une racine qui ressemblait à un homme ; des acheteurs ont ensuite voulu posséder cette racine ; et des artisans ont fini par façonner des objets conformes au dessin. Le marché n'a pas seulement diffusé la légende : il lui a donné un corps matériel.

La mandragore entre médecine, protection et magie végétale

À travers toutes ces transformations, la mandragore conserve un noyau symbolique remarquable : elle relie le corps humain à une matière végétale. Sa réputation ancienne parle de sommeil, de désir, de douleur et de naissance. Sa figure médiévale possède une voix et une silhouette. Les alraunes deviennent des présences domestiques auxquelles on attribue chance ou protection. Ce sont plusieurs usages, et non une doctrine rigide restée identique au fil des âges.

Les talismans de mandragore ne devaient pas nécessairement être consommés. Des traditions rapportées par la Wellcome Collection décrivent des racines conservées à proximité d'une personne ou portées comme objets favorables à l'amour, à la fécondité et à la chance. La matière devient un signe de relation. Sa réputation repose alors sur son apparence, sa provenance et la transmission de ce qu'elle est supposée représenter, plutôt que sur l'action d'une substance dans l'organisme.

Il est essentiel de distinguer cette fonction magique de l'activité chimique de la plante. Une matière peut occuper une place importante dans l'histoire des symboles sans être utilisable dans des soins modernes. La mandragore et les plantes toxiques proches ne doivent pas être préparées, appliquées ou ingérées dans l'espoir de reproduire les pratiques mentionnées dans les anciens traités. L'étude historique n'exige pas l'expérimentation de gestes dangereux.

La ressemblance humaine a également donné à la mandragore une portée particulière parmi les talismans. Une pierre peut représenter un astre, un métal porter une valeur martiale, un sceau rappeler une autorité. Une racine qui semble posséder des bras et des jambes suggère autre chose : la présence d'un double en miniature. Dans les récits qui lui attribuent protection ou fortune, la figure peut ainsi recevoir la place symbolique d'un auxiliaire.

Les anciennes lectures de la nature relient fréquemment la forme et la fonction. Elles ne se réduisent pas à une association automatique entre un dessin et un effet. La provenance d'une matière, sa rareté, le milieu où elle a été rencontrée et les mots employés pour la nommer participent aussi de sa valeur. La mandragore réunit ces dimensions avec une intensité exceptionnelle.

Nous avons récemment abordé les pierres de foudre, anciennes haches de pierre devenues des objets protecteurs dans les traditions européennes. Leur trajectoire éclaire celle de la mandragore. Dans un cas, un outil préhistorique reçoit une origine céleste ; dans l'autre, une racine réelle reçoit une forme humaine. Les objets ne changent pas forcément de matière, mais leur histoire et leur fonction se transforment.

La mandragore traverse aussi des mondes religieux qui ne l'interprètent pas tous de la même façon. Les récits bibliques lui donnent une place parmi les végétaux liés à la fécondité. Certaines traditions chrétiennes la regardent avec méfiance lorsqu'elle paraît proche de la sorcellerie. Les milieux de guérison, les marchands d'amulettes et les auteurs naturalistes ne cherchent pas le même sens. Il serait injuste de présenter tous ces héritages comme s'ils formaient une pensée unanime.

Le développement de l'observation botanique et de la chimie modifie ensuite importantément la place médicale de la mandragore. Les substances actives finissent par être mieux identifiées, et les méthodes de soin changent. La plante entière sort progressivement de l'usage médical courant, tandis que des composés de cette famille font l'objet d'emplois pharmaceutiques contrôlés. Les légendes, elles, continuent de circuler à travers les images et la littérature.

Au 19ème et au 20ème siècle, les œuvres littéraires et artistiques reprennent la racine criante, l'enfant végétal et l'alraune. Le public reconnaît encore ces caractères sans avoir lu Dioscoride ou consulté un herbier latin. La mandragore appartient désormais à plusieurs patrimoines à la fois : l'histoire des végétaux, celle des soins, celle de la divination des formes et celle des personnages fantastiques.

L'occultiste peut retrouver la cohérence de ces héritages en revenant aux sources : textes grecs, tradition biblique, copies arabes, manuscrits latins, gravures, objets conservés et enquêtes botaniques. Respecter la mandragore ne demande pas de transformer chaque image en fait matériel. Cela demande au contraire de reconnaître les siècles de réflexion et d'imagination qui ont fait de sa racine un objet symbolique majeur.

Notre article sur la magie verte permet de replacer cette histoire dans le rapport plus large entre les matières végétales et la pensée traditionnelle. La mandragore en représente une expression particulièrement forte parce qu'elle rassemble le savoir des plantes et une représentation presque humaine.

La vraie mandragore ne possède pas de visage, ne crie pas et ne pousse pas sous les gibets par une loi secrète de la nature. Mais le personnage que les hommes ont découvert dans sa racine possède une histoire réelle. Des générations y ont lu le sommeil, la fécondité, le danger, la protection et les liens entre le corps et la terre. Une simple forme végétale est devenue un langage magique capable de traverser l'Antiquité, les manuscrits médiévaux et les collections d'aujourd'hui. Voilà ce que transmet la mandragore, bien au-delà de l'image d'une racine ressemblant à un petit homme.

Sources et références

Royal Botanic Gardens, Kew, Plants of the World Online, genre Mandragora. Classification botanique et espèces acceptées.

Kate Quarry et Lalita Kaplish, « Mandrake medicine and myths », Wellcome Collection, 2022. Herbiers médiévaux, racines anthropomorphes, talismans, bryones sculptées et histoire médicale.

Julian Harrison, « How to harvest a mandrake », British Library, 2017. Témoignages manuscrits et représentations médiévales du chien et de la mandragore criante.

Amots Dafni et collaborateurs, « In search of traces of the mandrake myth: the historical, and ethnobotanical roots of its vernacular names », Journal of Ethnobiology and Ethnomedicine, 2021. Histoire et analyse des noms vernaculaires.

Amots Dafni et collaborateurs, « The rise and fall of mandrake in medicine », Journal of Ethnopharmacology, 2023. Histoire des usages et toxicologie.

Marta Mion, « From Circe's Root to Spongia Soporifera: The Role of the Mandrake as True Anesthetic of Ancient Times », Journal of Anesthesia History, 2017. Histoire des préparations soporifiques antiques et médiévales.

Couverture : page de l'Herbarium attribué à Pseudo-Apulée, Wellcome Collection, MS 573, 13ème siècle. Image « Pseudo-Apuleius, Herbarium », photographie Wellcome Library, licence CC BY 4.0 ; fiche et crédit photographique.

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