Hildegarde de Bingen est l’une des femmes les mieux documentées du Moyen Âge occidental. Née en 1098 et morte en 1179, cette religieuse bénédictine fut responsable de communauté, fondatrice de monastères, autrice de trois grandes œuvres visionnaires, compositrice, épistolière, prédicatrice et observatrice du monde naturel. Sa postérité moderne lui a encore attribué d’autres identités : herboriste, médecin, précurseure de l’écologie, inventrice d’une médecine « holistique », voire fondatrice de la naturopathie. Une partie de ces rapprochements repose sur son œuvre réelle ; une autre projette sur le 12ème siècle des catégories beaucoup plus récentes.
Pour comprendre Hildegarde, il faut entrer dans son propre monde. Elle n’est pas une occultiste au sens que ce mot prendra au 19ème siècle : elle est une moniale chrétienne pour laquelle Bible, liturgie, théologie, cosmologie, médecine et contemplation de la création appartiennent encore au même ordre sacré. Ses visions ne sont pas à côté de son œuvre ; elles en sont l’une des sources les plus profondes et donnent à son regard sur le monde cette intensité lumineuse qui traverse ses textes.
C’est précisément ce contexte qui rend son parcours remarquable. Très peu de femmes du 12ème siècle ont laissé un corpus comparable par son ampleur : traités visionnaires, chants, drame liturgique, lettres, textes sur la nature et la santé, vies de saints et même un lexique de mots inventés. En 2012, près de neuf siècles après sa mort, Benoît XVI étend officiellement son culte à l’Église universelle puis la proclame Docteur de l’Église.
Une naissance dans la noblesse rhénane
Hildegarde naît en 1098 dans une famille noble de la région rhénane. La tradition situe sa naissance à Bermersheim, même si les détails de ses premières années restent moins assurés que ceux de sa vie adulte. Les sources médiévales la présentent comme le dixième enfant de ses parents, Hildebert et Mechthild, donnée qui a parfois été interprétée symboliquement comme l’offrande d’une « dîme » à Dieu. Les historiens restent prudents devant ce type de reconstruction hagiographique.
La future abbesse affirme avoir connu dès l’enfance des expériences visuelles particulières. Dans les textes où elle revient sur son parcours, elle décrit une perception lumineuse reçue à l’état de veille, sans perte de conscience. Elle insiste sur le fait qu’elle ne voit pas avec les yeux du corps comme lors d’une vision ordinaire et qu’elle ne tombe pas en extase. Cette manière de décrire ses expériences jouera un rôle essentiel dans la légitimité qu’elle leur donnera plus tard.
Depuis le début du 20ème siècle, certains auteurs ont voulu expliquer ses visions par la migraine avec aura. L’historienne Katherine Foxhall a montré combien cette lecture rétrospective reste fragile. Rien n’oblige donc à réduire les images de Hildegarde à un symptôme : dans ses propres textes, elles sont vécues comme une lumière intérieure, une connaissance reçue et une expérience spirituelle d’une puissance exceptionnelle.
Jutta de Sponheim et l’entrée à Disibodenberg
Le 1er novembre 1112, à l’âge d’environ quatorze ans, Hildegarde entre officiellement dans une petite communauté féminine établie auprès du monastère bénédictin de Disibodenberg. Elle y vit sous la direction de Jutta de Sponheim, femme noble qui avait choisi une vie religieuse retirée.

Source iconographique : My Catholic Life.
Jutta joue un rôle déterminant dans la formation de Hildegarde. La jeune religieuse apprend le psautier, la lecture liturgique et la pratique de la vie bénédictine. Sa formation ne ressemble pas à celle d’un clerc passé par les écoles cathédrales ; Hildegarde insistera d’ailleurs sur son absence de grande instruction savante. Cela ne signifie pas qu’elle soit illettrée ou étrangère à la culture de son temps. Ses écrits montrent une assimilation considérable de la Bible, de la liturgie et d’auteurs chrétiens, aidée aussi par les hommes lettrés qui travaillent avec elle.
La communauté féminine de Disibodenberg dépend alors du monastère masculin. Hildegarde n’en est pas encore « abbesse » au sens institutionnel plein. À la mort de Jutta, en 1136, les religieuses l’élisent magistra, c’est-à-dire responsable de leur communauté. C’est à partir de cette position qu’elle va progressivement acquérir une autonomie remarquable.
1141, l’ordre d’écrire les visions
L’année 1141 constitue le grand tournant de sa vie littéraire. Hildegarde raconte qu’à quarante-deux ans elle reçoit l’ordre de mettre par écrit ce qu’elle voit et comprend depuis longtemps. Elle hésite, tombe malade selon son propre récit, puis commence la composition du Scivias.
Elle ne travaille pas seule. Le moine Volmar lui sert de secrétaire, de conseiller et de correcteur latin. Richardis de Stade, religieuse de sa communauté à laquelle Hildegarde est très attachée, participe également au travail. Cette collaboration est importante pour comprendre la matérialité de son œuvre : la voix de Hildegarde est centrale, mais ses livres naissent dans un atelier monastique où dictée, copie, correction et mise en forme mobilisent plusieurs personnes.
Le Scivias, dont le titre peut se comprendre comme « Connais les voies », est achevé vers 1151. Il rassemble vingt-six visions accompagnées d’interprétations théologiques. Création, chute, incarnation, Église, sacrements et fin des temps y sont articulés dans une vaste architecture chrétienne.
Richardis de Stade ne fut pas une simple copiste anonyme. Issue d’une famille aristocratique, elle devient l’une des collaboratrices les plus proches de Hildegarde pendant la rédaction du Scivias. Leur relation apparaît avec une force inhabituelle dans la correspondance conservée.
Vers 1151, Richardis est choisie pour devenir abbesse du monastère de Bassum. Hildegarde s’oppose vigoureusement à son départ. Elle écrit à l’archevêque de Brême, au pape Eugène III et à la mère de Richardis pour tenter d’empêcher la séparation, affirmant qu’elle redoute que cette nomination soit motivée par le rang familial plutôt que par une vocation réelle.
Les démarches échouent. Richardis quitte Rupertsberg et meurt peu après, en 1152. La lettre adressée ensuite à son frère Hartwig révèle la douleur de Hildegarde et donne un rare accès à sa vie affective. L’épisode montre aussi les limites de son pouvoir : son autorité de visionnaire reconnue ne lui permet pas de contrôler les nominations ecclésiastiques ni les stratégies des familles nobles.
Avant de diffuser ses visions, Hildegarde cherche leur reconnaissance. Elle écrit à Bernard de Clairvaux, l’une des grandes autorités religieuses de son époque. Celui-ci l’encourage avec prudence.
La reconnaissance décisive arrive lors du synode de Trèves, en 1147-1148. Des extraits du Scivias sont présentés au pape Eugène III. Selon les sources ecclésiastiques, le pape lit une partie du texte et autorise Hildegarde à poursuivre son travail d’écriture. Cette approbation modifie complètement sa position.
Elle n’est plus seulement la responsable d’une petite communauté rhénane. Sa réputation de visionnaire chrétienne s’étend dans les milieux ecclésiastiques. Des correspondants viennent lui demander conseil, et ses lettres circulent auprès d’abbés, d’évêques, de papes, de princes et d’empereurs.
Le départ de Disibodenberg et la fondation de Rupertsberg
Vers 1150, Hildegarde entreprend de transférer sa communauté à Rupertsberg, près de Bingen, sur le Rhin. La décision provoque des résistances. Le monastère de Disibodenberg perdrait les religieuses mais aussi une partie du prestige et des ressources liés à leur présence.
Hildegarde défend néanmoins son projet et obtient finalement le déplacement. Le nouveau monastère lui donne une autonomie institutionnelle bien plus grande. C’est à Rupertsberg que se développe l’essentiel de son activité d’écriture, de musique, de correspondance et de gouvernement.
Contrairement à l’image romantique d’un lieu isolé du monde, Rupertsberg se situe dans un réseau actif de circulation fluviale, religieuse et politique. Des visiteurs y passent, des lettres en partent, des manuscrits y sont produits et copiés. L’abbaye devient un centre intellectuel féminin dont la production survit en partie grâce à ses scribes.

Source iconographique : Romantischer Rhein.
En 1165, Hildegarde acquiert un ancien établissement augustinien à Eibingen, sur l’autre rive du Rhin. Elle y installe une seconde communauté de religieuses tout en continuant à résider principalement à Rupertsberg.
Cette fondation montre qu’elle n’est pas seulement une autrice enfermée dans l’étude. Elle administre des biens, dirige des communautés, négocie avec des institutions ecclésiastiques et prend des décisions matérielles. Sa réputation religieuse repose donc aussi sur une expérience concrète de gouvernement monastique.
Le Scivias et les images visionnaires
Les enluminures associées au Scivias comptent aujourd’hui parmi les images médiévales les plus facilement reconnaissables. Cercles de feu, architectures symboliques, figures cosmiques et formes lumineuses ont été reproduits dans d’innombrables ouvrages consacrés à Hildegarde.
Il faut pourtant éviter une simplification fréquente : rien ne permet d’affirmer qu’Hildegarde a personnellement peint chacune de ces enluminures. Les recherches sur le manuscrit de Rupertsberg indiquent en revanche qu’elle a probablement joué un rôle direct dans leur conception et dans leur fonction pédagogique. Les images ne sont pas de simples décorations ; elles servent à organiser et expliquer la matière théologique du texte.

Source iconographique : Le Pèlerin.
Cette précision est importante car les images ont ensuite acquis une existence presque indépendante du texte. Elles sont utilisées aujourd’hui pour illustrer la cosmologie, la spiritualité féminine ou l’ésotérisme médiéval, alors qu’elles appartiennent d’abord à une œuvre de théologie chrétienne.
Le Scivias n’est que le premier volet d’un ensemble beaucoup plus vaste. Hildegarde compose ensuite le Liber vitae meritorum, le Livre des mérites de la vie, puis le Liber divinorum operum, le Livre des œuvres divines.
Ces trois ouvrages forment une construction théologique cohérente. Le premier expose l’histoire du salut et l’organisation de la foi chrétienne. Le deuxième met en scène les vertus et les vices dans une réflexion morale. Le troisième déploie une vision cosmologique de la création et de la place de l’être humain dans le monde.
L’intérêt actuel pour les figures cosmiques de Hildegarde conduit parfois à isoler ses schémas du reste de son œuvre. Or son univers n’est pas un traité autonome d’astrologie ou de magie cosmique. Les correspondances entre cosmos, corps humain et ordre du monde servent une théologie de la création.
Le mot latin viriditas revient régulièrement chez Hildegarde. Il signifie littéralement verdure, vigueur végétale ou état de ce qui verdoie. Dans ses écrits, le terme devient aussi une image de fécondité, de vitalité et de participation à l’œuvre créatrice de Dieu.
La réception moderne en a fait à plusieurs reprises une sorte d’énergie subtile universelle comparable à des concepts issus de traditions sans rapport historique avec le christianisme médiéval. Cette assimilation est anachronique.
Les recherches consacrées à sa prédication montrent que la viriditas s’inscrit dans un langage biblique et patristique. Hildegarde travaille sur l’opposition entre verdure et dessèchement pour parler de vie spirituelle, de fécondité, de péché et de restauration. Elle développe ce vocabulaire avec une grande originalité, mais ne décrit pas une énergie thérapeutique mesurable ou un principe occulte indépendant de sa théologie.
Une compositrice exceptionnelle du Moyen Âge
Hildegarde laisse un corpus musical d’une ampleur remarquable. Ses chants sont réunis sous le titre de Symphonia armoniae celestium revelationum. Antiennes, répons, hymnes et séquences sont destinés à la liturgie ou à la dévotion de ses communautés.
Sa musique se distingue par des lignes mélodiques très développées et une étendue vocale qui peuvent donner une impression différente du chant liturgique monodique plus familier. Ces particularités ont largement contribué à sa redécouverte musicale aux 20ème et 21ème siècles.
Il serait cependant trompeur de transformer Hildegarde en compositrice indépendante au sens moderne. Sa musique est inséparable de la vie monastique, de la liturgie, du calendrier des saints et de sa théologie. Elle écrit pour des voix religieuses et pour des communautés qui vivent quotidiennement dans le chant.
L’Ordo Virtutum, achevé autour de 1152, occupe une place singulière. Ce drame chanté en latin met en scène l’Âme, les Vertus et le Diable. Les Vertus cherchent à reconquérir une âme tentée par le monde, tandis que le Diable est le seul personnage qui ne chante pas : il crie ou parle, car l’harmonie musicale lui est refusée.
L’œuvre est parfois présentée comme le « premier opéra » de l’histoire. Le rapprochement est séduisant mais anachronique, puisque l’opéra naît plusieurs siècles plus tard dans un tout autre contexte. Il est plus exact de parler d’un drame moral et liturgique chanté, conçu pour l’environnement bénédictin féminin de Rupertsberg.
Les recherches récentes montrent combien l’Ordo Virtutum s’enracine dans la règle bénédictine, la consécration des vierges et les pratiques processionnelles du couvent. Sa singularité artistique ne doit donc pas l’arracher à son cadre monastique.
Physica et Causae et curae
La célébrité contemporaine de Hildegarde repose beaucoup sur deux œuvres liées à la nature et à la médecine : la Physica et les Causae et curae. Leur histoire manuscrite est complexe, et leurs titres modernes ne correspondent pas nécessairement aux titres que Hildegarde elle-même leur aurait donnés.
La Physica se présente comme une vaste encyclopédie de plantes, arbres, animaux, pierres, poissons, oiseaux et autres éléments du monde naturel. Elle décrit leurs qualités et de nombreux usages thérapeutiques. Les Causae et curae s’intéressent davantage au corps, à la maladie, aux humeurs, à la sexualité, à la génération et aux remèdes.
Ces textes ne sont pas des manuels médicaux modernes. Ils combinent connaissances héritées de la médecine gréco-romaine, traditions de soins, pharmacologie médiévale, observation et vision chrétienne de l’être humain. L’historienne de la médecine Faith Wallis souligne que leur réputation de textes médicaux s’est construite en partie après la mort d’Hildegarde et que les manuscrits ont été compilés et remaniés dans son entourage.
Il est donc possible d’y étudier l’histoire de la médecine médiévale et de la matière médicale, mais pas de convertir automatiquement chaque remède en recommandation thérapeutique pour aujourd’hui. Pour les plantes et leurs usages historiques, notre Grimoire botanique permet d’explorer séparément les traditions attribuées aux végétaux sans confondre documentation ancienne et conseil médical.
Non. Cette affirmation, très répandue sur des sites de bien-être et dans certaines éditions populaires, projette une discipline moderne sur une autrice du 12ème siècle. Le mot naturopathie et les mouvements qui lui sont associés apparaissent dans des contextes beaucoup plus tardifs. Hildegarde ne propose jamais un système appelé ainsi. Elle pense la santé selon les cadres de son époque : théorie des humeurs, alimentation, qualités des plantes, saignées, conditions de vie, rapport entre corps et âme et ordre chrétien de la création.
La « médecine de Hildegarde » connue aujourd’hui est elle-même une construction du 20ème siècle. Le médecin autrichien Gottfried Hertzka puis Wighard Strehlow ont sélectionné et réinterprété des éléments des textes médiévaux afin de former une méthode thérapeutique contemporaine. Une étude consacrée à cette réception rappelle explicitement que l’expression et le système de « Hildegard-Medizin » ne se trouvent pas dans les écrits originaux.
Cette distinction n’enlève rien à l’intérêt historique de la Physica. Elle évite simplement de transformer une compilation médiévale de savoirs naturels et médicaux en programme de santé validé pour le 21ème siècle.
Hildegarde est régulièrement présentée comme « l’inventrice de la bière au houblon » ou comme la femme qui aurait appris aux monastères à brasser. Ces affirmations ne correspondent pas aux données historiques.
L’usage du houblon dans le brassage est attesté en Europe avant sa naissance. Des sources écrites le relient déjà aux activités brassicoles plusieurs siècles auparavant, et l’archéologie apporte également des indices anciens.
La Physica reste néanmoins un témoignage remarquable. Hildegarde y note que l’amertume du houblon peut freiner l’altération de certaines boissons. Elle connaît donc son intérêt conservateur. Cette observation appartient bien à son œuvre et mérite d’être conservée, mais elle ne fait pas d’elle l’inventrice de la bière houblonnée.
Le succès moderne de cette légende est révélateur de sa postérité : chaque époque tend à reconstruire une Hildegarde correspondant à ses propres préoccupations, qu’il s’agisse de médecine naturelle, d’écologie, de cuisine ou de brasserie artisanale.
La Lingua ignota et les Litterae ignotae
Parmi ses œuvres les plus étonnantes figure la Lingua ignota, la « langue inconnue ». Le document conservé rassemble un peu plus d’un millier de mots inventés accompagnés de traductions ou gloses en latin et en allemand. Hildegarde utilise aussi un alphabet de signes appelés Litterae ignotae.
Il est courant de la présenter comme l’inventrice de la première langue construite d’Europe. Cette formule demande une nuance. Nous ne possédons pas une langue complète comparable à l’espéranto avec une grammaire autonome et de longs textes. Ce qui subsiste est surtout un glossaire organisé, auquel s’ajoutent quelques emplois de mots inventés dans des passages latins.
Le but exact de ce lexique reste discuté. Secret monastique, exercice intellectuel, langage symbolique, affirmation d’une autorité inspirée : plusieurs interprétations ont été proposées. Les recherches de Sarah Higley et d’autres spécialistes montrent surtout qu’il faut comprendre la Lingua ignota dans l’histoire médiévale des glossaires, de la langue sacrée et de l’invention lexicale. Elle constitue néanmoins une création extrêmement rare pour le 12ème siècle et témoigne de l’extraordinaire amplitude intellectuelle de Hildegarde.
Une correspondance qui traverse l’Europe
Près de quatre cents lettres sont attribuées au corpus hildegardien. Elles s’adressent à des religieux, des communautés, des évêques, des papes, des laïcs et des souverains. Cette correspondance ne doit pas être lue comme un ensemble de conversations privées au sens moderne. Certaines lettres ont été copiées, réorganisées ou retravaillées pour constituer des collections destinées à préserver l’autorité de l’abbesse. Elles restent cependant une source majeure pour mesurer son réseau.
Hildegarde n’hésite pas à admonester les puissants. Elle écrit à l’empereur Frédéric Barberousse et critique certains choix politiques ou ecclésiastiques. Son statut de femme ne l’empêche pas de revendiquer une parole prophétique, précisément parce qu’elle présente cette parole non comme l’expression d’une autorité personnelle, mais comme une mission reçue de Dieu.
À partir de la maturité, Hildegarde entreprend plusieurs voyages de prédication dans la région rhénane et au-delà. Elle intervient à Mayence, Trèves, Cologne et dans d’autres villes ou communautés religieuses.
Ce rôle est remarquable dans un monde où la prédication publique institutionnelle reste largement une affaire masculine. Hildegarde contourne cette limite par son statut de prophétesse reconnue et par l’autorité que lui accordent ses visions.
Ses sermons appellent à la réforme morale du clergé, dénoncent la corruption et rappellent aux communautés leurs devoirs religieux. Elle s’oppose également aux mouvements qu’elle considère comme hérétiques. Sa liberté de parole ne la situe pas hors de l’Église : elle s’exerce au cœur même de la chrétienté de son temps, qu’elle veut rappeler à l’ordre, purifier et réformer depuis l’autorité qu’elle attribue à ses visions.
Une femme indépendante, mais pas une féministe moderne
Hildegarde exerce une autorité exceptionnelle pour une femme médiévale. Elle dirige ses propres communautés, écrit aux souverains, prêche, compose, enseigne et négocie avec des abbés et des évêques. Cette position explique qu’elle soit devenue une figure majeure de l’histoire des femmes.
Il serait pourtant anachronique de lui attribuer directement les catégories du féminisme contemporain. Elle ne revendique pas l’égalité institutionnelle des sexes au sens moderne et accepte plusieurs cadres ecclésiastiques de son époque, notamment l’exclusion des femmes de la prêtrise.
Sa stratégie d’autorité passe même fréquemment par l’affirmation de sa faiblesse. Elle se présente comme une femme peu instruite à laquelle Dieu ordonne de parler. Ce langage d’humilité lui permet de revendiquer une parole très puissante sans affirmer qu’elle tire cette autorité de son rang personnel.
Cela n’empêche pas son œuvre de montrer une femme capable de construire un espace intellectuel et religieux considérable dans un système dominé par les hommes. C’est cette réalité historique, plutôt qu’une identité politique moderne projetée sur elle, qui donne toute sa force à son parcours.
Le succès de ses diagrammes cosmiques, de ses textes sur les pierres et les plantes et de sa Lingua ignota a favorisé son intégration dans des anthologies d’ésotérisme. Ce rapprochement peut être intéressant pour étudier sa réception, mais il devient trompeur lorsqu’il sert à définir son identité historique.
Le mot « occultisme » désigne un ensemble de courants structurés bien plus tard. Hildegarde ne pratique ni la magie cérémonielle de la Renaissance, ni l’hermétisme moderne, ni l’occultisme du 19ème siècle. Elle n’essaie pas non plus de fonder une religion parallèle au christianisme.
Ses pierres, plantes, visions et correspondances cosmologiques appartiennent à une conception chrétienne médiévale dans laquelle la nature est une création divine lisible et ordonnée. Les frontières entre théologie, philosophie naturelle et médecine ne correspondent pas encore aux catégories disciplinaires actuelles.
Sa présence dans une histoire de l’ésotérisme doit donc être expliquée : Hildegarde est importante pour la manière dont les siècles ultérieurs ont réutilisé ses images, sa cosmologie et sa médecine, mais elle doit d’abord être comprise comme une bénédictine du 12ème siècle.
À la fin de sa vie, Hildegarde affronte un conflit sévère avec les autorités ecclésiastiques locales. Un homme excommunié avait été enterré dans le cimetière de Rupertsberg. Les responsables du diocèse exigent que son corps soit retiré. Hildegarde refuse, affirmant qu’il s’était réconcilié avec l’Église avant sa mort.
La communauté subit alors une interdiction liturgique qui limite le chant et la célébration publique. Pour Hildegarde, dont toute la pensée donne à la musique une fonction centrale dans la louange divine, la sanction est particulièrement grave.
Elle écrit pour défendre sa décision et développe une véritable théologie de la musique. L’interdiction est finalement levée. L’épisode révèle une Hildegarde âgée mais encore capable de s’opposer à des autorités masculines lorsque sa conscience religieuse l’exige.
Mort et culte
Hildegarde meurt au monastère de Rupertsberg le 17 septembre 1179. Sa réputation de sainteté s’est déjà largement construite de son vivant. Des procédures de canonisation sont entreprises au Moyen Âge, mais elles n’aboutissent pas selon les formes juridiques qui s’imposeront ensuite. Son culte se maintient néanmoins pendant des siècles, en particulier dans les régions germaniques et dans l’ordre bénédictin.

Source iconographique : Abbaye Sainte-Hildegarde d’Eibingen.
Le 10 mai 2012, Benoît XVI procède à une canonisation équipollente : au lieu d’une nouvelle cérémonie classique de canonisation, le pape étend officiellement à toute l’Église le culte d’une personne vénérée comme sainte depuis très longtemps et l’inscrit au catalogue des saints.
Le 7 octobre 2012, il proclame ensuite Hildegarde Docteur de l’Église universelle. Cette distinction ne repose pas sur sa médecine ou sur ses œuvres naturalistes, mais sur l’importance reconnue de son enseignement théologique.
La célébrité actuelle de Hildegarde est beaucoup plus récente qu’on pourrait l’imaginer. Ses œuvres ont circulé au Moyen Âge, puis une partie de son corpus devient moins visible. À partir du 20ème siècle, l’intérêt universitaire, musical et spirituel explose.
Ses chants sont enregistrés, ses enluminures reproduites, ses textes médicaux traduits et son personnage adopté par des milieux très différents : histoire des femmes, musique ancienne, médecine alternative, écologie spirituelle, christianisme, culture populaire et ésotérisme contemporain.
Cette redécouverte a eu un effet paradoxal. Elle a permis de retrouver une autrice médiévale majeure, mais elle a aussi produit des Hildegarde imaginaires : « première naturopathe », « inventrice de la bière », « guérisseuse énergétique », « féministe avant l’heure » ou détentrice de secrets thérapeutiques révélés directement par Dieu.
Le travail historique n’appauvrit pas son portrait en corrigeant ces images. Au contraire, la véritable Hildegarde est beaucoup plus riche : responsable monastique, théologienne, visionnaire, compositrice, observatrice de la nature et autrice capable de produire l’un des corpus féminins les plus imposants du Moyen Âge.
Sources et repères
La synthèse universitaire la plus utile aujourd’hui est The Cambridge Companion to Hildegard of Bingen, dirigé par Jennifer Bain et publié par Cambridge University Press en 2021. L’ouvrage réunit des spécialistes de son histoire, de sa théologie, de sa musique, de ses manuscrits et de sa médecine. Le chapitre de Michael Embach consacré à sa vie établit la chronologie à partir des principales sources biographiques et insiste sur les lacunes qui demeurent. L’ouvrage est présenté sur Cambridge Core.
Pour les textes médicaux, le chapitre de Faith Wallis, « Hildegard of Bingen: Illness and Healing », dans le même volume, est particulièrement important. Il montre que la Physica et les Causae et curae doivent être replacés dans la médecine du 12ème siècle et dans leur histoire manuscrite, et non lus comme les manuels d’un système thérapeutique contemporain. La notice est disponible sur Cambridge Core.
La distinction entre les textes médiévaux et la « médecine de Hildegarde » moderne est également documentée dans l’étude « Traditional European Medicine—After all, is Hildegard von Bingen really right? », qui rappelle que ce système moderne a été développé au 20ème siècle à partir des travaux de Gottfried Hertzka et Wighard Strehlow. La référence est accessible sur ScienceDirect.
Pour ses visions et les diagnostics rétrospectifs de migraine, l’article de Katherine Foxhall, « Making Modern Migraine Medieval », publié dans Medical History, retrace la naissance et la diffusion de cette interprétation au 20ème siècle. Il est consultable sur Cambridge Core.
La Lingua ignota a fait l’objet d’une étude spécifique de Sarah L. Higley, Hildegard of Bingen’s Unknown Language: An Edition, Translation, and Discussion. Le travail édite et examine les quelque mille mots conservés et les replace dans l’histoire de l’invention linguistique médiévale. La présentation de l’ouvrage est disponible chez Springer.
Enfin, le statut ecclésiastique de Hildegarde en 2012 est directement documenté par le Saint-Siège. Benoît XVI étend son culte à l’Église universelle le 10 mai 2012 par canonisation équipollente, puis la proclame Docteur de l’Église le 7 octobre. La lettre apostolique du 7 octobre 2012 retrace son parcours et motive cette reconnaissance.






























