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Qui était vraiment Marsile Ficin ?
Portrait de Marsile Ficin attribué à Cristofano dell’Altissimo, 16ème siècle — Aeternum, blog & boutique ésotérique

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Qui était vraiment Marsile Ficin ?

18 min de lecture

Marsile Ficin, Marsilio Ficino en italien, est l’une des figures centrales de la Renaissance florentine et l’un des grands passeurs de la tradition platonicienne, hermétique et magique vers l’Europe moderne. Né à Figline Valdarno le 19 octobre 1433 et mort en 1499, il fut philosophe, traducteur du grec, prêtre, médecin de formation familiale, astrologue et théoricien d’une magie naturelle fondée sur les correspondances entre le ciel, l’âme et le monde visible. Son œuvre ne sépare pas philosophie, théologie, médecine et forces occultes de la nature : elle cherche au contraire le lien qui les unit.

Ficin est l’homme par lequel Platon, Plotin et une partie du corpus hermétique reviennent au premier plan dans l’Occident latin. Mais il est aussi celui qui chante les hymnes d’Orphée, réfléchit à l’influence des planètes sur le tempérament, conseille les érudits mélancoliques, parle du spiritus mundi et explique comment pierres, plantes, images, musique et métaux peuvent recevoir les puissances célestes. Chez lui, la magie n’est pas le contraire de la religion : elle est l’étude des liens cachés que Dieu aurait placés dans la création.

Naissance à Figline Valdarno en 1433

Marsilio Ficino naît le 19 octobre 1433 à Figline Valdarno, au sud-est de Florence. Son père, Diotifeci Ficino, est médecin et finit par entrer au service de Cosme de Médicis. Sa mère se nomme Alessandra.

Cette origine médicale compte beaucoup. Même lorsque Marsile choisira la philosophie, la question de la santé du corps et de l’âme restera présente dans toute son œuvre. Le futur auteur du De vita ne parlera jamais du ciel comme d’une abstraction éloignée : les mouvements célestes, les humeurs, la musique, les aliments, les parfums et les états de l’esprit forment pour lui un seul ensemble de correspondances.

La jeunesse intellectuelle de Ficin est moins précisément documentée que ne le laissent entendre certaines biographies anciennes. Il reçoit une solide formation latine et scolastique. Parmi les noms associés à ses études figurent Comando Comandi, Luca di San Gimignano, Niccolò Tignosi et, pour le grec, probablement Francesco da Castiglione.

Il ne naît donc pas déjà « mage platonicien ». Dans les années 1450, il lit plusieurs écoles philosophiques et s’intéresse encore aux stoïciens, aux épicuriens et aux aristotéliciens. Le platonisme deviendra progressivement la structure dans laquelle il trouvera la langue capable de réunir philosophie, immortalité de l’âme et religion.

Cosme de Médicis et le retour de Platon

Le lien avec Cosme de Médicis transforme sa vie. Le père de Ficin soigne les Médicis, et Marsile entre à son tour dans l’orbite de la famille qui domine la Florence du 15ème siècle. Cosme partage l’intérêt de plusieurs humanistes florentins pour Platon, intérêt ravivé par la présence en Italie de savants grecs et par les débats du concile de Florence. Gémiste Pléthon exerce alors une forte fascination par sa défense du platonisme.

Ficin devient progressivement l’homme chargé de donner une forme latine à cette renaissance. En 1462, une lettre le montre déjà parlant de « l’Académie » associée au domaine médicéen de Careggi. En 1463, Cosme lui donne une petite propriété sur ces terres.

Oui, si l’on entend par là le cercle intellectuel, l’enseignement et la communauté de lecteurs formés autour de Ficin. Mais l’image d’une institution officiellement fondée en 1459, avec structure régulière comparable à une académie moderne, est trop rigide.

Les recherches de James Hankins montrent plutôt un réseau de conversations, d’élèves, de correspondants et d’amis. Ficin lui-même emploie le mot « académie » dans plusieurs sens : les œuvres de Platon peuvent être une académie, un enseignement privé peut en former une, et les réunions d’hommes de lettres peuvent elles aussi recevoir ce nom.

Cette correction historique rend le cercle de Ficin plus vivant. Careggi n’est pas le siège administratif d’un ordre ; c’est un lieu de lecture, de conversation et de contemplation où l’on cherche à faire renaître l’esprit platonicien.

Le domaine de Careggi devient l’un des grands décors de la mémoire ficinienne. Ficin y lit, traduit, écrit et reçoit. Autour de lui gravitent des membres de la famille Médicis, des poètes, des diplomates, des philosophes et de jeunes humanistes.

Laurent de Médicis, Ange Politien, Cristoforo Landino, Girolamo Benivieni et plus tard Jean Pic de la Mirandole appartiennent à ce monde. Tous ne sont pas des « disciples » au sens strict. Le cercle fonctionne plutôt comme une constellation d’amitiés intellectuelles, exactement le type d’organisation que Ficin affectionne. La mémoire de l’Académie est inséparable des banquets organisés autour de Platon. Ficin raconte notamment une réunion célébrant l’anniversaire du philosophe grec, selon un rite intellectuel inspiré du Banquet.

Cette pratique donnera matière à son Commentaire sur le Banquet de Platon, le De amore. Chez Ficin, l’amour n’est pas seulement passion humaine. Il est force d’ascension : la beauté visible réveille dans l’âme le souvenir d’une beauté supérieure et peut reconduire l’être vers sa source divine.

Le traducteur qui redonne Platon à l’Occident

Ficin entreprend la traduction latine de l’ensemble des œuvres de Platon connues de son temps. Les traductions sont largement achevées dans les années 1460, puis retravaillées avant l’impression des Opera omnia de Platon en 1484.

L’impact est immense. Pour des générations de lecteurs qui ne maîtrisent pas le grec, Platon devient accessible par la voix latine de Ficin. Ses commentaires accompagnent les textes et orientent leur lecture vers une philosophie où l’âme, l’amour, l’ascension et le divin occupent le premier plan. Cette entreprise prépare aussi le retour de Plotin, Porphyre, Jamblique et Proclus. Ficin n’est pas seulement traducteur : il bâtit progressivement une bibliothèque spirituelle complète de la tradition platonicienne.

L’un des épisodes les plus célèbres de sa carrière se produit lorsqu’un manuscrit grec contenant des traités attribués à Hermès Trismégiste arrive à Florence. Cosme de Médicis considère ces textes comme extraordinairement anciens et demande à Ficin de leur donner priorité.

Ficin suspend donc temporairement son travail sur Platon pour traduire les traités hermétiques. Sa version latine circulera sous le titre de Pimander. L’événement est capital pour l’histoire de l’ésotérisme occidental. Pendant la Renaissance, Hermès Trismégiste est encore considéré comme un sage d’une antiquité immense, presque contemporain de Moïse. Les textes hermétiques semblent ainsi offrir le témoignage d’une révélation antérieure à la philosophie grecque.

Hermès Trismégiste et la prisca theologia

Ficin développe l’idée d’une prisca theologia, une « ancienne théologie ». Dieu aurait laissé rayonner des fragments d’une même vérité à travers plusieurs sages de l’Antiquité. Dans une formulation ficinienne célèbre, Hermès ouvre cette chaîne ; viennent ensuite Orphée, Aglaophème, Pythagore, Philolaos et Platon. Après 1469, Ficin place aussi Zoroastre au commencement de certaines généalogies et rapproche les Mages de la tradition chrétienne.

Cette succession ne signifie pas pour lui que toutes les religions sont identiques. Elle signifie que la vérité divine a laissé des traces avant le christianisme et que Platon, Hermès, Orphée et les anciens théologiens ont pu recevoir des éclats d’une même lumière.

Au début du 17ème siècle, Isaac Casaubon montrera que le Corpus Hermeticum appartient à l’Antiquité tardive et non au temps de Moïse. Cette nouvelle datation modifie l’histoire matérielle du texte, mais elle n’efface pas ce qu’il a produit pendant la Renaissance.

Pour Ficin, la rencontre avec Hermès fut réelle dans son effet. Le corpus lui permet d’imaginer une théologie très ancienne où connaissance de Dieu, ordre du cosmos, âme humaine et pouvoirs de la nature se rejoignent. C’est cette lecture, bien plus que la date exacte des manuscrits, qui nourrira ensuite une grande partie de l’hermétisme européen.

Ficin pense l’univers comme une hiérarchie vivante. Dieu se tient au sommet ; viennent les intelligences ou esprits angéliques, puis l’âme, ensuite les qualités et enfin les corps. L’âme occupe le centre. Elle peut regarder vers la matière ou se retourner vers l’intelligible. Elle est ainsi un lien, une charnière entre les mondes. Cette position explique pourquoi l’être humain peut, selon Ficin, participer à plusieurs niveaux de réalité.

L’univers n’est donc pas une juxtaposition d’objets séparés. Il est un ordre de sympathies, de correspondances et de degrés. Notre article Le Néoplatonisme magique, aux portes de l’Un permet de replacer cette vision dans la tradition qui va de Plotin à la magie renaissante.

La Théologie platonicienne et l’immortalité de l’âme

La grande synthèse philosophique de Ficin est la Theologia Platonica de immortalitate animorum, rédigée dans les années 1470 et imprimée en 1482. Il y défend l’immortalité de l’âme et cherche à montrer que le platonisme peut fortifier la pensée chrétienne. L’âme humaine ne se réduit pas au corps ; son désir d’infini, sa capacité à connaître les universaux et son orientation vers Dieu signalent pour lui une nature qui dépasse la matière.

La philosophie devient ainsi exercice de retournement intérieur. Comprendre le cosmos doit aider l’âme à se souvenir de son origine. En 1473, Marsile Ficin est ordonné prêtre. Il deviendra ensuite chanoine de Santa Maria del Fiore, la cathédrale de Florence.

Ce fait est indispensable pour comprendre son univers. Ficin n’est pas un occultiste en rupture avec le christianisme. Sa magie, son astrologie et son platonisme s’inscrivent dans la tentative de rendre la création plus intelligible comme œuvre divine. Il se voit à la fois comme médecin des corps et médecin des âmes. Philosophie, prière, musique et connaissance naturelle peuvent alors participer d’un même art de guérison.

Ficin connaît intimement la mélancolie, tempérament que la médecine astrologique de son époque place sous l’influence de Saturne. Les hommes d’étude, qui passent leurs nuits dans les livres et sollicitent excessivement l’esprit, seraient particulièrement exposés à cette sécheresse saturnienne. Le premier livre du De vita propose donc des conseils destinés aux lettrés : alimentation, sommeil, parfums, musique, exercice, qualité de l’air et choix de moments astrologiquement favorables.

Ce n’est pas un détail marginal. Chez Ficin, prendre soin de l’âme suppose aussi de savoir régler le corps pour qu’il puisse recevoir correctement les influences du monde. Saturne occupe chez Ficin une place ambiguë. Sa froideur et sa sécheresse peuvent conduire à la tristesse, à l’isolement et à l’épuisement. Mais la même planète gouverne aussi la contemplation, l’intensité de l’étude et la capacité à se détacher des préoccupations communes.

En 1489 paraît le De vita libri tres, les Trois Livres de la vie. L’ouvrage connaîtra une diffusion considérable et sera réédité à de nombreuses reprises. Les deux premiers livres concernent la santé et la longévité. Le troisième, De vita coelitus comparanda, « comment obtenir la vie du ciel », franchit un seuil : il étudie directement la manière dont les vertus célestes peuvent être attirées et reçues dans le monde inférieur.

C’est ici que Marsile Ficin devient incontournable pour l’histoire de la magia naturalis. Ficin décrit entre l’âme du monde et la matière un intermédiaire subtil, le spiritus mundi. Ce souffle du monde permet aux forces célestes de se communiquer aux choses terrestres.

Les astres ne lancent donc pas simplement des rayons mécaniques sur la matière. Le cosmos entier est parcouru de médiations, d’analogies et d’affinités. Une plante, une pierre, une couleur ou un parfum peut entrer en résonance avec une planète parce que la nature entière possède une structure de signatures et de sympathies.

La magie naturelle de Ficin

Cette magie n’est pas fondée, dans son intention, sur le pacte avec les démons. Ficin cherche à agir à travers des forces déjà déposées dans la nature par Dieu. Le mage naturel reconnaît les affinités. Il sait quelle matière reçoit le mieux telle influence, quelle musique élève l’esprit, quelle plante correspond à une planète, quel métal conserve une vertu et à quel moment céleste une opération trouve son accord le plus favorable.

Cette conception prépare une grande partie de la magie savante du 16ème siècle. Cornelius Agrippa lui donnera ensuite une architecture encore plus vaste dans le De occulta philosophia. Le troisième livre du De vita contient des passages qui ont fasciné des générations d’occultistes. Ficin transmet des recettes où une pierre et une herbe correspondant à une étoile peuvent être insérées dans un anneau d’or ou d’argent afin de recevoir sa puissance.

La matière devient ainsi réceptacle. Ce n’est pas l’objet qui possède arbitrairement un pouvoir : il est choisi parce que sa nature est déjà accordée à la planète recherchée. Cette logique demeure fondamentale dans la fabrication des talismans planétaires de la tradition occidentale.

Ficin avance avec davantage de prudence lorsqu’il aborde les images astrologiques. Le sujet est théologiquement sensible : une figure gravée sous une configuration céleste peut facilement être accusée de devenir support d’un esprit ou d’un culte interdit.

Il cite pourtant les traditions qui attribuent aux images célestes une capacité de réception. Dans le langage de son époque, une image correctement fabriquée peut servir de point de concentration aux qualités du ciel.

L’ambiguïté de Ficin est précisément ce qui rend ces pages passionnantes. Il veut conserver une magie cosmique active sans franchir la frontière du commerce démoniaque. La magie ficinienne n’est pas seulement faite de pierres et de talismans. Le son joue un rôle considérable.

Ficin pratique la musique et la tradition le représente chantant des hymnes orphiques en s’accompagnant d’une lyre. Dans son univers, une voix, un rythme et une mélodie peuvent mettre l’esprit humain en accord avec une qualité planétaire. Le chant devient alors plus qu’un divertissement. Il agit sur le spiritus, déplace les humeurs et peut aider l’âme à recevoir une influence plus favorable.

Orphée occupe une place majeure dans la chaîne des anciens théologiens. Ficin connaît les Hymnes orphiques et leur langage d’invocation des puissances divines. Dans une lecture chrétienne, il ne s’agit pas pour lui de retourner simplement au paganisme. Les hymnes possèdent une vertu parce qu’ils conserveraient quelque chose de cette ancienne connaissance des harmonies cosmiques.

La musique d’Orphée, la théologie de Platon et la révélation chrétienne deviennent ainsi les étapes d’une même montée vers le divin. Le troisième livre du De vita se tient volontairement près de cette frontière. Il transmet des traditions de statues animées, d’images célestes et de pouvoirs stellaires tout en cherchant à maintenir son travail dans le domaine de la nature.

Pour lui, l’opération légitime ne commande pas un démon. Elle ouvre l’être humain aux vertus que Dieu a déjà placées dans le cosmos. Cette distinction entre magie naturelle et magie démoniaque deviendra l’un des grands problèmes théoriques de la Renaissance.

Non. Il croit aux influences célestes, mais il refuse de réduire l’âme humaine à un mécanisme astral. L’astrologie peut éclairer le tempérament, les dispositions du corps et les moments de plus grande réceptivité ; elle ne doit pas abolir la liberté de l’âme rationnelle. Cette nuance est importante. Ficin critique lui-même certaines prétentions de l’astrologie judiciaire lorsqu’elles veulent transformer les astres en souverains absolus du destin.

Le ciel incline, informe et met en mouvement ; l’âme conserve une capacité d’élévation qui la rattache à un niveau supérieur. Le mot « sympathie » résume une grande partie de son approche. Les choses qui semblent séparées peuvent communiquer parce qu’elles participent d’une même structure cosmique.

Le Soleil correspond à certaines couleurs, certaines plantes et certains états de l’âme ; Vénus à d’autres ; Saturne à d’autres encore. L’opération magique consiste à reconnaître ces familles invisibles. Le monde devient ainsi lisible comme un immense réseau d’accords. La publication de 1489 attire l’attention sur l’orthodoxie de Ficin. Certaines pages sur les images, les puissances stellaires et l’animation des corps artificiels paraissent dangereusement proches de pratiques condamnées.

Il ne faut cependant pas transformer cet épisode en grand procès d’Inquisition. Les documents connus montrent surtout qu’en 1490 Ficin sollicite des amis proches de la cour du pape Innocent VIII parce que sa réputation est mise en cause.

Quelques mois plus tard, il reçoit des assurances favorables depuis la cour pontificale. L’ombre de la suspicion n’efface donc ni son sacerdoce ni sa place dans l’Église. Cette double identité paraît contradictoire uniquement si l’on projette sur la Renaissance des catégories beaucoup plus tardives. Pour Ficin, la nature est une œuvre divine. Découvrir ses vertus cachées revient donc à mieux comprendre l’ordre voulu par Dieu.

Le danger commence lorsque le mage cherche une puissance séparée de cet ordre ou conclut des pactes avec des intelligences mauvaises. La magie naturelle, elle, peut être conçue comme une philosophie appliquée de la création. Ficin ne cesse donc pas d’être prêtre lorsqu’il parle d’astres. C’est précisément en chrétien platonicien qu’il cherche la présence du divin dans les correspondances du monde.

Dans les années 1478-1479, Ficin rédige également un Conseil contre la pestilence. Le texte montre l’autre versant de son identité de guérisseur. Hygiène, médecine des humeurs, qualité de l’air et considérations astrologiques se croisent dans une même tentative de protection. À la Renaissance, la médecine ne sépare pas encore radicalement le corps de l’environnement céleste. Le père était médecin ; le fils devient prêtre et philosophe, mais ne cesse jamais entièrement de penser comme quelqu’un chargé de préserver la vie.

Jean Pic de la Mirandole

Lorsque Jean Pic de la Mirandole arrive à Florence dans les années 1480, il rencontre en Ficin un aîné déjà célèbre. Les deux hommes partagent la passion des traditions anciennes mais ne pensent pas toujours de la même manière.

Pic s’engage plus loin dans la Kabbale chrétienne et se montrera très critique envers certaines formes d’astrologie. Ficin, lui, reste attaché aux influences célestes tant qu’elles n’abolissent pas la liberté de l’âme.

Leur proximité illustre la richesse de la Florence médicéenne : hermétisme, Platon, Kabbale, magie et christianisme y sont discutés comme les différentes voies d’une quête de sagesse. La fin du 15ème siècle florentin est marquée par la prédication de Jérôme Savonarole et la chute politique des Médicis. Ficin traverse cette période en homme âgé qui a déjà vu disparaître Cosme, Laurent, Politien et Pic.

Les rapports entre Ficin et Savonarole ont donné lieu à plusieurs lectures. Ce qui importe ici est que la Florence de sa vieillesse n’est plus celle du premier cercle de Careggi. Le monde politique qui avait porté son œuvre est en train de se défaire. Dans ses dernières décennies, Ficin traduit et commente les Ennéades de Plotin. L’édition paraît en 1492.

Plotin lui donne une architecture encore plus fine de l’ascension de l’âme, de l’Un et de l’Intellect. Cette œuvre permet aussi à Ficin de lire les traditions de magie naturelle à travers le néoplatonisme tardif. De Platon à Plotin, puis de Plotin à Jamblique et Proclus, il reconstruit une continuité que les penseurs du 16ème siècle reprendront massivement.

À la fin de sa vie, Ficin publie encore des traductions liées à Jamblique, Proclus, Porphyre, Synésios et Psellos. Ces auteurs conduisent le platonisme vers des territoires où théologie, hiérarchies spirituelles, rites et théurgie se rapprochent. Ficin ne devient pas pour autant un théurge jamblichéen au sens strict. Mais en donnant ces textes au monde latin, il ouvre des portes que les générations suivantes franchiront.

L’influence sur Cornelius Agrippa est considérable. Lorsque celui-ci compose le De occulta philosophia, il hérite d’un monde déjà structuré par la magie naturelle ficinienne : sympathies, correspondances célestes, hiérarchie des plans, propriétés occultes des matières et puissance des images. Agrippa systématisera davantage. Ficin, lui, demeure plus proche de la philosophie, de la médecine et de la contemplation. Paracelse appartient à une autre tradition intellectuelle, mais le terrain commun est évident : microcosme et macrocosme, influences célestes, médecine des correspondances et nature conçue comme langage.

La Renaissance magique ne se développe pas à partir d’un seul auteur. Ficin en est pourtant l’un des grands points de passage, car il redonne accès à des textes et à des concepts sans lesquels le 16ème siècle occultiste aurait eu un tout autre visage.

Oui, mais d’une manière très différente d’un grimoire d’évocation. Le De vita propose des gestes concrets : choix de nourriture, plantes, parfums, musique, pierres, métaux, images, moments astrologiques et objets portés sur le corps. Cette différence explique pourquoi son œuvre reste fondamentale pour comprendre la magie planétaire occidentale.

Derrière toutes ces pratiques se trouve une intuition métaphysique : le monde est vivant. Une âme cosmique relie les formes, les mouvements et les êtres. Le spiritus mundi agit comme milieu subtil de transmission. Les correspondances n’ont donc rien d’arbitraire : elles expriment une parenté réelle entre des choses situées à des niveaux différents.

Le corps humain devient un petit monde, un microcosme capable de répondre au grand monde. La magie de Ficin ne peut être séparée de sa philosophie de l’amour. L’amour pousse toute chose vers ce qu’elle reconnaît comme sa beauté et sa perfection.

Chez l’être humain, ce mouvement peut rester prisonnier de la possession ou devenir ascension. La beauté du corps ouvre alors sur la beauté de l’âme, puis sur celle de l’intelligence et enfin sur Dieu. Ce langage de l’amour platonique marquera durablement la poésie et la pensée de la Renaissance.

Marsile Ficin était-il réellement un mage ?

Le mot convient si l’on restitue son sens renaissant. Ficin n’est pas un sorcier de légende cherchant la puissance par la contrainte. Il est un philosophe qui pense que la nature contient des forces cachées, qu’elles correspondent aux astres et que l’homme peut apprendre à les recevoir. Il connaît les talismans, les images astrologiques, les hymnes, les vertus des pierres et la magie des sympathies. Il préfère néanmoins inscrire ces opérations dans une magia naturalis légitime et chrétienne.

En ce sens, l’expression « mage de Florence » ne relève pas seulement du romantisme moderne. Elle décrit une part véritable de son projet : restaurer une sagesse dans laquelle connaissance de Dieu, connaissance de l’âme et connaissance des puissances de la nature ne sont pas séparées. Marsile Ficin meurt le 1er octobre 1499, à soixante-cinq ans. Avec lui disparaît l’un des grands artisans du retour de Platon en Europe occidentale.

Son œuvre continue pourtant à circuler. Les traductions de Platon et de Plotin resteront des références pendant des siècles. Le De vita connaîtra de nombreuses éditions et nourrira médecine astrologique, philosophie naturelle et magie savante.

Pourquoi Ficin reste-t-il central pour l’occultisme occidental ?

Parce qu’il réalise une jonction décisive. Il relie Platon aux hermétistes, la médecine aux astres, la musique à l’âme, la matière aux planètes et le christianisme à une ancienne théologie qu’il croit antérieure aux écoles philosophiques.

Il donne ainsi à la magie une dignité philosophique. Le monde caché n’est plus seulement celui des recettes populaires ou des grimoires : il peut être pensé comme l’architecture invisible de la création.

Cette idée traversera Agrippa, la magie planétaire, les traditions rosicruciennes, plusieurs courants de la Renaissance tardive puis une grande partie de l’occultisme occidental. Il faut entrer dans un univers où philosophie, religion, médecine et magie ne vivent pas encore dans des pièces séparées. Chercher à ne garder que le « philosophe sérieux » et à rejeter les talismans, les hymnes ou l’astrologie ferait disparaître une part majeure de sa pensée.

À l’inverse, le transformer en magicien de grimoire ferait manquer la finesse de son projet chrétien et platonicien. Ficin est précisément intéressant parce qu’il tient ces dimensions ensemble. Chez lui, la Renaissance n’est pas seulement retour aux textes anciens. Elle est tentative de rouvrir le cosmos.

Sources et repères

La Stanford Encyclopedia of Philosophy, mise à jour en 2024, fournit une synthèse de référence sur sa naissance le 19 octobre 1433, sa relation avec Cosme de Médicis, son ordination en 1473, ses traductions de Platon et Plotin, son enseignement et les controverses liées au De vita.

Les travaux de James Hankins, notamment Humanist Academies and the “Platonic Academy of Florence” et The Myth of the Platonic Academy of Florence, ont nettement renouvelé l’image de l’« Académie platonicienne » : le cercle de Ficin apparaît davantage comme une école informelle et un réseau d’amitiés philosophiques que comme une institution juridiquement fondée.

Le chapitre de Brian P. Copenhaver, « How to do magic, and why », dans The Cambridge Companion to Renaissance Philosophy, analyse la magie du De vita et la manière dont Ficin associe objets naturels, propriétés occultes, influences planétaires et pouvoir philosophique.

Pour la magie naturelle renaissante, la Stanford Encyclopedia of Philosophy, « Natural Philosophy in the Renaissance », replace Ficin parmi les auteurs qui utilisent couleurs, plantes, pierres et images pour travailler avec les correspondances du cosmos.

La couverture utilise un portrait de Marsile Ficin attribué à Cristofano dell’Altissimo, peint entre environ 1552 et 1568. L’œuvre est postérieure à la mort de Ficin mais appartient à la tradition portraitiste florentine du 16ème siècle et se trouve dans le domaine public.

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