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Jeunesse et découverte de l’occultisme |
Paul Sédir, de son vrai nom Yvon Le Loup, est un écrivain et ésotériste français né en 1871 à Dinan et mort en 1926 à Paris. Auteur prolifique, il est connu pour ses nombreux ouvrages traitant de l’occultisme ainsi que de la spiritualité chrétienne, domaines dans lesquels il a joué un rôle majeur au tournant du 20ème siècle. D’abord engagé dans les cercles occultes de son époque aux côtés de personnalités comme Papus, il opère ensuite un retournement complet pour se consacrer à un idéal évangélique. Son parcours fait de lui une figure à connaître.
Jeunesse et découverte de l’occultisme
Yvon Le Loup naît le 2 janvier 1871 à Dinan, en Bretagne, dans une famille modeste. Son père est breton et sa mère d’origine allemande, mais il passe l’essentiel de son enfance à Paris où ses parents s’installent peu après sa naissance. Jeune homme sérieux et travailleur, il entre à 21 ans comme employé à la Banque de France en 1892, poste qu’il occupera durant vingt ans sans histoire. En parallèle de sa vie professionnelle, le jeune Yvon développe une passion précoce pour l’ésotérisme et les sciences occultes. Autodidacte, il étudie par lui-même les ouvrages disponibles sur ces sujets, avide de connaissances mystérieuses.
En 1889, alors qu’il n’a que dix-huit ans, Yvon fait une rencontre déterminante qui oriente sa vie : celle de Gérard Encausse, plus connu sous le nom de Papus, célèbre occultiste parisien de l’époque. La scène se déroule à la Librairie du Merveilleux, une boutique ésotérique de la rue de Trévise à Paris qui sert de point de ralliement aux passionnés d’occultisme. Impressionné par l’enthousiasme du jeune Breton venu lui déclarer son désir d’« faire de l’occultisme », Papus le prend rapidement sous son aile. Il l’invite à venir l’assister le dimanche suivant, lui confiant le soin de ranger sa riche bibliothèque occulte – une opportunité inespérée pour le néophyte Yvon Le Loup, avide de lire et d’apprendre aux meilleures sources. Cet apprentissage aux côtés de Papus ouvre à Sédir les portes des cercles ésotériques parisiens.
Au cœur des cercles occultes parisiens
Fort de la confiance de Papus, Yvon Le Loup (qui adoptera bientôt le pseudonyme Paul Sédir) devient dès les années 1890 un membre actif des sociétés occultes de la Belle Époque. Papus, constatant son sérieux et sa soif de savoir, lui donne accès aux trésors de sa bibliothèque personnelle et l’introduit auprès d’autres figures de l’ésotérisme fin-de-siècle. Le jeune homme fait ainsi la connaissance de l’écrivain Stanislas de Guaita, qui l’accueille à son tour dans son cercle et lui ouvre sa propre bibliothèque d’ouvrages ésotériques. Sous l’égide de ces mentors, Sédir progresse rapidement et acquiert une solide érudition en matière de symbolisme, de kabbale et de philosophies occultes.
À cette époque, Paris voit renaître divers ordres initiatiques. Sédir ne tarde pas à y prendre part : il est initié en 1892 au sein de l’Ordre Martiniste fondé par Papus, où il gravit les échelons jusqu’à devenir Supérieur Inconnu Initiateur et membre du Suprême Conseil de cet ordre. Parallèlement, il est reçu docteur en kabbale dans l’Ordre Kabbalistique de la Rose-Croix que dirige Stanislas de Guaita. Son réseau s’élargit encore au contact d’occultistes renommés comme Charles Barlet, Paul Adam, Jules Lermina ou Victor-Émile Michelet, qu’il côtoie dans les salons et même dans les tavernes du Quartier Latin aux côtés du poète Verlaine. Sédir devient ainsi, avant ses trente ans, l’un des jeunes initiés les plus prometteurs de ce milieu hermétiste.
Faisant preuve d’une intense activité, Sédir multiplie les affiliations ésotériques. Grâce à Barlet, il adhère à la mystérieuse Hermetic Brotherhood of Luxor, une fraternité d’inspiration anglo-saxonne implantée en France. Il rejoint également l’Église gnostique de France, fondée par Jules Doinel, où il est consacré évêque gnostique sous le nom de Tau Paul, évêque de Concorezzo. Avec son ami Marc Haven (pseudonyme d’Emmanuel Lalande), il participe en 1897 à la création d’un nouvel ordre rosicrucien, la Fraternitas Thesauri Lucis (FTL), aux côtés de Papus. Sédir se distingue tellement dans ces différents groupes que Papus le considère bientôt comme un collaborateur indispensable, son bras droit en quelque sorte dans le mouvement occultiste parisien de la fin du 19ème siècle.
C’est également à cette période que Yvon Le Loup forge son pseudonyme « Sédir ». Suivant la tradition des occultistes d’adopter un nom ésotérique, il choisit l’anagramme de « désir », terme qui le fascine et qui fait aussi référence à un personnage d’un conte philosophique de Louis-Claude de Saint-Martin. Ce nom de plume deviendra indissociable de son identité d’auteur. En effet, dès 1890, le jeune Sédir publie son premier article, intitulé Expériences d’occultisme pratique, dans une revue spécialisée. Il ne s’arrêtera pas là : au cours de la décennie suivante, il fait paraître de nombreux ouvrages explorant divers aspects de l’ésotérisme. Il s’intéresse à l’occultisme pratique (Les Miroirs magiques, 1907) et à la botanique occulte (Les Plantes magiques, 1902), ou encore à la kabbale, à l’interprétation des rêves et aux traditions orientales. Ces publications – érudites et techniques – assoient sa réputation d’auteur ésotérique sérieux et lui attirent un public de lecteurs passionnés par les sciences occultes.
Sur le plan personnel, Paul Sédir connaît aussi des changements importants. Le 13 juin 1899, il se marie une première fois. Son épouse, Alice Estelle Perret-Gentil, est une Suissesse originaire de La Chaux-de-Fonds qui partage en toute discrétion la vie de Sédir et le soutient dans ses travaux d’écriture. Ce bonheur domestique sera malheureusement de courte durée : Alice meurt en avril 1909, après dix années de mariage. La disparition de sa compagne affectueuse coïncide avec une période de remise en question profonde pour Sédir, à l’aube de sa quarantaine.
La rencontre de Maître Philippe et le tournant spirituel
À la fin des années 1890, Sédir est un occultiste accompli. Pourtant, une rencontre survenue en 1897 va bouleverser sa trajectoire. Cette année-là, Papus présente à Sédir un personnage énigmatique et charismatique : Nizier Anthelme Philippe, plus connu sous le nom de Maître Philippe de Lyon. Âgé d’environ cinquante ans, Philippe est un guérisseur spirituel et thaumaturge réputé, considéré par Papus et ses amis comme un maître initié aux pouvoirs extraordinaires. Sédir rencontre pour la première fois Maître Philippe sur le quai de la gare de Lyon à Paris, un dimanche de juillet 1897, juste avant le départ d’un train. L’entrevue est brève, mais elle marque profondément le jeune occultiste. Intrigué, Sédir rendra ensuite visite à plusieurs reprises à Maître Philippe, tant à Paris que chez lui à Lyon ou dans sa propriété de l’Arbresle, où ce dernier accueille de nombreux malades venus chercher guérison et réconfort.
Le contact avec Maître Philippe agit comme un électrochoc spirituel pour Sédir. Malgré toutes ses connaissances ésotériques accumulées auprès de multiples initiateurs – kabbalistes, alchimistes, soufis, yogis – Sédir prend soudain conscience que ces savoirs ésotériques, aussi admirables soient-ils, ne sont au fond que « fumée légère au crépuscule » comparés à une autre vérité infiniment plus simple et plus haute. Ébranlé par cette révélation intérieure, il décide de revoir sa vie et ses priorités. Peu à peu, il délaisse tous ses titres et se retire de la vingtaine de fraternités occultes auxquelles il appartenait, ne voulant désormais plus que « suivre et servir le Christ ». Cette conversion ne se fait pas en un jour, mais elle est actée publiquement en 1909 : cette année-là, Sédir démissionne officiellement de l’Ordre Kabbalistique de la Rose-Croix, l’une de ses dernières appartenances, événement annoncé dans la revue L’Initiation. Il quitte également le milieu martiniste, abandonnant son rôle éminent auprès de Papus et s’éloignant de la plupart de ses anciens compagnons d’étude, dont beaucoup ne comprennent pas sa décision soudaine.
Désormais, Paul Sédir n’a plus qu’une seule doctrine : l’enseignement évangélique fondé sur l’amour du prochain et la quête du « Royaume de Dieu ». Lui qui s’était efforcé d’accumuler les savoirs occultes en vient à affirmer que seule la charité importe, primant sur toutes les connaissances intellectuelles. Il estime en effet que l’amour est plus puissant et rapide que la science, cette dernière restant toujours limitée par les incertitudes de l’intellect. Sédir tourne ainsi le dos à l’occultisme pour embrasser une forme de mysticisme chrétien dépouillé, centré sur la prière, la foi et le service des autres. Au lieu de fonder un énième ordre ésotérique, comme certains l’y poussent, il préfère répondre aux besoins de son entourage immédiat et partager simplement ce qui l’anime. On lui propose de donner des conférences : il les donne. On lui suggère d’éditer le texte de ces conférences : il les publie. Puis on l’invite à rassembler ses auditeurs en un groupe fraternel : il accepte et les réunit à son tour.
Les Amitiés Spirituelles et les dernières années
Fidèle à sa nouvelle orientation, Sédir consacre les années 1910 et 1920 à diffuser la voie spirituelle chrétienne qu’il a embrassée. Ses conférences de mystique chrétienne, initiées dès 1911, remportent un vif succès auprès d’un public en quête de spiritualité authentique. Il y expose les Évangiles sous un jour nouveau, mariant sa vaste culture ésotérique et biblique à une intuition spirituelle personnelle. Ses auditeurs soulignent le charisme paisible qui se dégage de lui : sans effet oratoire, parlant d’une voix posée, Sédir captive l’attention de ceux qui l’écoutent en profondeur. Beaucoup témoignent qu’après l’avoir entendu, ils se sentent apaisés et éclairés, tant l’amour et la foi transparaissent dans ses paroles simples et sincères.
En juillet 1920, Sédir franchit une nouvelle étape dans son apostolat en fondant l’association des Amitiés Spirituelles. Déclarée cette année-là comme association chrétienne libre et charitable selon la loi de 1901, cette organisation informelle a pour but de prolonger l’action de Sédir au-delà des conférences. Elle rassemble autour de lui des hommes et des femmes désireux de mettre en pratique l’Évangile dans l’esprit de fraternité et de bienveillance qu’il prône. Les Amitiés Spirituelles publient des bulletins, rééditent les textes de Sédir et organisent des rencontres amicales et caritatives. Elles perpétuent ainsi l’élan communautaire né autour de cet homme désormais considéré comme un guide spirituel. Parallèlement, Sédir continue d’écrire. Ses œuvres de maturité reflètent son inspiration chrétienne : il publie par exemple Conférences sur l’Évangile (en plusieurs volumes de 1908 à 1911) et Histoire des Rose-Croix (1910), puis après la Grande Guerre une série de livres commentant la vie et les enseignements du Christ (Le Sermon sur la Montagne, Les Guérisons du Christ, Le Royaume de Dieu, etc...). Loin de renier son passé, Sédir met désormais son érudition au service de la foi chrétienne, proposant une lecture intérieure et universelle des textes sacrés.
Sur le plan personnel, après des années consacrées entièrement à ses activités spirituelles, Sédir retrouve le bonheur conjugal. Il se remarie en mai 1921 avec Marie-Jeanne Coffineau, une proche collaboratrice qui partage sa dévotion et son idéal. Cette union apporte une douce stabilité à ses dernières années. Hélas, Paul Sédir ne jouira pas longtemps de cette quiétude : au début de 1926, il tombe malade. La maladie est brève mais foudroyante. Paul Sédir s’éteint le 3 février 1926 à Paris, à l’âge de 55 ans. Ses obsèques ont lieu dans l’intimité, et il est inhumé au cimetière Saint-Vincent à Montmartre – non loin du lieu où, des décennies plus tôt, il avait fréquenté Papus et les poètes du Quartier Latin.
Après sa disparition, l’œuvre et l’influence de Paul Sédir ne se sont pas éteintes. Son association des Amitiés Spirituelles a continué à diffuser ses écrits et à faire vivre son message d’amour fraternel. En alliant savoir ésotérique et idéal évangélique, Sédir a tracé un chemin spirituel original dont l’écho mérite d'être entendu.



















