Au 18ème siècle, l’Europe raffole des hommes qui promettent d’ouvrir des portes invisibles. Les cours accueillent des alchimistes, les salons discutent de magnétisme, les loges maçonniques multiplient les systèmes initiatiques, les médecins affrontent des guérisseurs qui revendiquent d’autres connaissances du corps, et les récits venus d’Égypte nourrissent un imaginaire de sagesse perdue. Au milieu de ce monde apparaît un homme dont le nom finit par circuler de Londres à Saint-Pétersbourg, de Strasbourg à Lyon, de Paris à Rome : Alessandro, comte de Cagliostro.
Sa réputation ne tient pas à une seule discipline. Il soigne, prépare des remèdes, parle d’alchimie, pratique la clairvoyance, organise des séances où des enfants servent d’intermédiaires à la vision, fréquente les loges et fonde son propre système maçonnique, le Rite égyptien. Il reçoit des nobles, des prélats, des bourgeois, des malades et des curieux. Ses admirateurs voient en lui un homme porteur d’un savoir ancien. Ses ennemis le décrivent comme un imposteur habile. Entre ces deux images, la documentation laisse apparaître une figure plus intéressante encore : un aventurier initiatique capable de comprendre avec une précision remarquable ce que l’Europe de son temps attend d’un mage.
Cagliostro ne se contente pas de parler d’occultisme. Il se construit comme personnage occulte. Son origine devient incertaine, ses voyages se chargent de récits extraordinaires, ses remèdes prennent place dans une vision sacrée de la médecine, son rite maçonnique prétend restaurer une tradition venue d’Égypte et sa propre identité semble se détacher peu à peu de celle de Giuseppe Balsamo, l’homme né à Palerme en 1743. Cette métamorphose explique en partie la fascination qu’il exerce encore aujourd’hui.
Il serait pourtant trop simple d’en faire soit un saint de la tradition, soit un charlatan de foire. La vie de Cagliostro se trouve prise entre des documents judiciaires, des textes de défense, des pamphlets hostiles, des témoignages d’admirateurs et une masse de récits tardifs. Pour l’occultiste, c’est précisément ce mélange qui mérite l’attention. Cagliostro appartient à cette zone où l’histoire, l’initiation, la médecine traditionnelle, la maçonnerie ésotérique et la fabrication d’une légende personnelle se rencontrent.
De Giuseppe Balsamo au comte de Cagliostro
Giuseppe Balsamo naît à Palerme le 2 juin 1743 dans un milieu modeste. Les travaux biographiques italiens retiennent le nom de son père, Pietro Balsamo, et celui de sa mère, Felicita Bracconieri. Son père meurt alors qu’il est encore enfant. Sa formation passe ensuite par le séminaire de San Rocco puis, en 1756, par le couvent des Fatebenefratelli de Caltagirone. Ce passage monastique occupe une place importante dans sa trajectoire, car il l’aurait mis en contact avec l’officine du couvent et avec des connaissances de pharmacie, de préparation des substances et de médecine pratique.
Cette première formation aide à comprendre la suite. Cagliostro ne se présentera jamais uniquement comme voyant ou comme alchimiste. La guérison restera au cœur de son personnage. Ses remèdes, ses élixirs, ses poudres, ses régimes et sa manière d’associer plantes, minéraux, paroles et gestes appartiennent à une vision du soin où la matière et l’invisible ne sont pas séparés. Cette façon d’envisager la médecine n’a rien d’anormal dans l’Europe du 18ème siècle, qui conserve encore des héritages paracelsiens, alchimiques et astrologiques aux côtés de la médecine universitaire.
La jeunesse de Balsamo reste plus difficile à suivre avec certitude. Une partie des récits vient du dossier constitué contre lui par ses adversaires et par l’Inquisition romaine, tandis que son propre mémoire de défense transforme sa jeunesse en voyage initiatique presque fabuleux. Il y évoque une origine orientale, des séjours lointains, Malte, l’Égypte, l’Arabie et des maîtres aux noms difficiles à vérifier. Cette autobiographie ne peut pas être lue comme un simple registre d’état civil. Elle appartient déjà à la construction de Cagliostro.
Ce point est essentiel. Dans les traditions initiatiques, l’identité publique et l’identité spirituelle peuvent ne pas se confondre. Les noms nouveaux, titres, filiations symboliques et récits d’origine servent à situer un homme dans une chaîne de transmission. Chez Cagliostro, cette logique atteint une ampleur exceptionnelle. Giuseppe Balsamo devient progressivement Alessandro Cagliostro, puis le « Grand Cophte » de sa maçonnerie égyptienne. L’homme civil ne disparaît pas, mais une seconde identité se superpose à lui jusqu’à devenir celle que retient l’histoire.
À Rome, il épouse en 1768 Lorenza Feliciani. Elle jouera un rôle bien plus important que celui d’une épouse suivant les déplacements de son mari. Sous le nom de Serafina, elle participera à l’univers initiatique de Cagliostro et occupera une position éminente dans les structures féminines de son Rite égyptien. Le couple traverse ensuite plusieurs villes européennes et utilise différents noms. Cette mobilité contribue à brouiller les traces tout en créant un réseau de relations.
Londres marque un tournant. Vers 1776, Balsamo adopte durablement le nom de Cagliostro et entre en contact avec des milieux maçonniques. La franc-maçonnerie du 18ème siècle ne forme pas un bloc uniforme. À côté des loges plus sobres existent des systèmes de hauts grades, des courants chrétiens, chevaleresques, alchimiques, hermétiques et théosophiques. Le chercheur Nicholas Goodrick-Clarke a montré combien ces courants ont servi de véhicules à des héritages rosicruciens, théosophiques et alchimiques. Cagliostro arrive donc dans un terrain déjà prêt à recevoir un nouveau système.
Son génie consiste à ne pas proposer une simple variante supplémentaire. Il présente une voie qui se réclame de l’Égypte, source prestigieuse de sagesse depuis l’Antiquité et plus encore depuis la Renaissance hermétique. L’Égypte de Cagliostro n’est pas celle que l’archéologie moderne reconstituera plus tard. Elle est l’Égypte initiatique, dépositaire d’une science sacrée antérieure aux écoles européennes. Ce choix place immédiatement son rite au-dessus des querelles ordinaires de loges : il prétend revenir à la source.
Pour replacer cette étape dans son contexte, notre article sur l’histoire et les principes de la franc-maçonnerie permet de comprendre le cadre institutionnel dans lequel Cagliostro évolue, tandis que L’héritage de la magie égyptienne éclaire le prestige immense que l’Égypte exerce sur les courants ésotériques européens.
Le Grand Cophte et la maçonnerie égyptienne
Le Rite égyptien de Cagliostro n’est pas une simple décoration exotique ajoutée à la franc-maçonnerie. Il porte une ambition de régénération. Dans son système, l’initiation doit transformer l’être humain, restaurer ses facultés et le rapprocher d’un état perdu. Cette idée de régénération traverse une grande partie de l’ésotérisme occidental : l’homme ordinaire est incomplet, dispersé ou déchu, et l’initiation vise à le réordonner.
Cagliostro se place au sommet de cette structure sous le titre de Grand Cophte. Le mot évoque l’Égypte chrétienne et renforce l’idée d’une transmission orientale. Il ne prétend donc pas seulement administrer un ordre ; il incarne l’autorité initiatique qui garantit la validité du système. Ses déplacements en Europe servent à installer des groupes, attirer des membres influents et diffuser cette nouvelle architecture maçonnique.
Les années qui suivent le conduisent notamment en Courlande, en Russie, en Pologne puis dans l’espace germanique et français. Toutes les étapes ne se ressemblent pas. Dans certaines villes, il suscite l’enthousiasme ; ailleurs, il rencontre hostilité ou expulsion. La Russie de Catherine II se montre peu accueillante à son égard. À l’inverse, Strasbourg devient l’un des sommets de sa carrière.
Lorsqu’il arrive à Strasbourg au début des années 1780, Cagliostro reçoit des malades et propose ses soins. Les témoignages relevés par les biographes insistent sur la gratuité accordée aux pauvres et sur sa générosité. La médecine officielle le regarde avec méfiance, mais son succès dépasse rapidement la simple réputation d’un guérisseur ambulant. Il attire le banquier suisse Jean-François de Sarasin, le penseur Johann Kaspar Lavater et surtout Louis-René-Édouard de Rohan, cardinal et prince-évêque de Strasbourg.
La relation avec Rohan change l’échelle de son influence. Le cardinal appartient à la très haute aristocratie et vit au contact du pouvoir royal. Il s’intéresse à l’alchimie, aux sciences secrètes et aux promesses de régénération. Cagliostro trouve en lui un protecteur convaincu, tandis que Rohan voit dans le mage sicilien un homme capable d’accéder à des connaissances que la culture officielle ne possède pas.
Cagliostro résume un jour son art médical par la formule latine « in verbis, in herbis, in lapidibus » : dans les paroles, les herbes et les pierres. Cette phrase concentre parfaitement l’univers auquel il appartient. Le soin ne dépend pas d’une substance isolée. La parole, le végétal et le minéral agissent ensemble dans une conception où le corps visible s’inscrit dans un ordre plus vaste.
Cette conception entre en résonance avec des pans entiers de la tradition magique européenne. Les plantes portent des vertus spécifiques ; les pierres possèdent des qualités liées à leur nature, à leur couleur, aux astres ou aux signatures ; les paroles sacrées ordonnent, bénissent ou orientent l’action. Cagliostro ne crée pas ces principes. Il les rassemble dans une pratique personnelle qui mêle guérison, magnétisme avant la lettre, pharmacopée et autorité initiatique.
Après Strasbourg, Lyon devient un autre foyer majeur. La ville abrite alors un milieu maçonnique particulièrement riche, marqué par les Élus Coëns, Jean-Baptiste Willermoz et les systèmes de hauts grades. Cagliostro y établit la loge mère de son Rite égyptien, « La Sagesse triomphante ». Le choix de Lyon n’a rien d’anecdotique : c’est l’un des grands centres européens de la maçonnerie ésotérique.
À Paris, son Rite égyptien prend une dimension mondaine spectaculaire. Une loge nommée « Isis » accueille des femmes ; Serafina, c’est-à-dire Lorenza, y joue le rôle de grande maîtresse. Cette présence féminine distingue le système de Cagliostro d’une grande partie de la maçonnerie régulière masculine. Le couple propose donc une structure complète, avec son langage, ses grades, ses officiers, ses pratiques de régénération et son imaginaire égyptien.
Les Philalèthes, cercle maçonnique parisien passionné par la recherche des origines et des doctrines secrètes de la maçonnerie, cherchent à l’attirer dans leur grand convent. Cagliostro refuse de se placer au même niveau que les autres écoles. Il exige une reconnaissance de l’autorité de son Rite égyptien qui rend l’entente impossible. Ce refus montre un trait constant de son personnage : il ne veut pas être un intervenant parmi d’autres. Il entend être reconnu comme dépositaire d’une voie supérieure.
L’importance de cette phase dépasse Cagliostro lui-même. Elle montre que l’Europe des Lumières n’est pas simplement en marche vers un rationalisme uniforme. Au même moment où les académies codifient les sciences, une partie des élites cherche des systèmes capables de réunir religion, nature, médecine, alchimie et initiation. Le magnétisme, les hauts grades maçonniques, les résurgences rosicruciennes et les courants hermétiques participent au même besoin de retrouver une science de l’homme qui ne sépare pas le visible de l’invisible.
Le thaumaturge des salons et des chambres de consultation
Réduire Cagliostro à la maçonnerie ferait perdre une grande partie de ce qui expliquait son succès. Le public le connaît aussi comme guérisseur, alchimiste, voyant et opérateur de phénomènes de clairvoyance. Il se présente comme un homme de savoir pratique. On vient le voir pour une maladie, pour une consultation, pour une expérience extraordinaire ou pour entrer dans son cercle.
La guérison occupe une place centrale. Les sources hostiles elles-mêmes reconnaissent l’ampleur de sa clientèle. À Strasbourg, il reçoit des malades en nombre et sa pratique gratuite envers les plus pauvres alimente sa réputation de bienfaiteur. Les historiens ne peuvent pas établir la nature exacte de chaque guérison rapportée, mais le fait social, lui, est clair : des personnes se disent soulagées et son nom se diffuse grâce à elles.
Son art médical combine remèdes matériels et action personnelle. L’imposition des mains, les paroles, les préparations végétales et minérales, les régimes et les élixirs prennent place dans un même ensemble. Il faut éviter de projeter sur lui nos catégories contemporaines. Au 18ème siècle, la frontière entre médecine reconnue, médecine empirique, alchimie et arts occultes reste traversée de conflits. Cagliostro agit précisément sur cette frontière.
Il intervient aussi dans le domaine de la vision. Des récits décrivent l’emploi de jeunes sujets, appelés « pupilles » ou « colombes », placés devant une carafe d’eau, un miroir ou une surface destinée à faire apparaître des images. La logique se rapproche de la catoptromancie et de la cristallomancie : une surface brillante ou transparente sert de support à la vision, tandis qu’un sujet réceptif décrit ce qui se présente.
Cette pratique n’est pas inventée par Cagliostro. Les arts de vision par le miroir, l’eau ou le cristal possèdent une histoire très ancienne. Notre article sur la catoptromancie permet d’en suivre les racines et les usages. Ce qui distingue Cagliostro est la place publique qu’il donne à ces expériences dans les salons européens et la manière dont il les intègre à son autorité de mage.
Le spectacle ne doit pas faire oublier la structure magique. Dans une séance de vision traditionnelle, le voyant n’est pas nécessairement celui qui dirige l’opération. Un opérateur peut organiser l’espace, formuler la demande et guider un sujet qui reçoit les images. Cette séparation des fonctions se retrouve dans plusieurs traditions de magie cérémonielle et divinatoire. Les enfants, considérés comme moins encombrés par les passions adultes ou plus réceptifs, apparaissent dans plusieurs textes anciens comme supports de vision.
Cagliostro exploite également l’alchimie, non seulement comme promesse de transmutation mais comme langage de régénération. L’or, l’élixir, la purification et le renouvellement du corps forment un ensemble cohérent avec son Rite égyptien. Pour lui, l’alchimie n’est pas seulement une métallurgie secrète. Elle devient une image et un moyen de transformation humaine.
Ce point le rapproche de la tradition hermétique, où la transformation de la matière et celle de l’opérateur se répondent. Le lecteur qui souhaite replacer cette dimension dans une histoire plus vaste peut poursuivre avec L’Alchimie ou l’art de la transmutation et Tout savoir sur l’Hermétisme.
La célébrité de Cagliostro vient donc de la réunion de plusieurs fonctions que notre époque sépare. Il est à la fois chef initiatique, thérapeute, voyant, expérimentateur, alchimiste et personnage mondain. Ce cumul n’est pas un détail biographique ; il correspond à une conception traditionnelle du mage comme homme capable de lire plusieurs niveaux du réel et d’agir sur eux.
Son magnétisme personnel joue également un rôle. Les témoins parlent de son regard, de sa présence, de son assurance et de sa capacité à imposer une atmosphère. Il sait se mettre en scène sans donner l’impression de monter un spectacle au sens moderne. Sa tenue, ses titres, son langage, ses silences et les récits qui l’entourent participent à la même construction. Un mage du 18ème siècle n’existe pas seulement par ce qu’il connaît ; il existe aussi par la manière dont il rend son savoir perceptible.
Cette puissance de présence explique pourquoi la question « escroc ou initié » est trop pauvre. Un imposteur peut mentir sur ses origines sans que toutes ses connaissances soient fausses. Un homme convaincu de sa mission peut embellir sa biographie. Un opérateur peut obtenir des résultats que son époque interprète selon plusieurs cadres concurrents. Cagliostro ne se laisse pas réduire à une étiquette parce que sa carrière se déroule précisément dans cet espace ambigu.
Le collier de la reine et la chute parisienne
En 1785, Cagliostro est au sommet de sa renommée parisienne. Son protecteur, le cardinal de Rohan, se trouve alors impliqué dans l’une des affaires les plus explosives de la fin de l’Ancien Régime : l’Affaire du Collier de la reine. L’escroquerie est montée autour d’un somptueux collier de diamants que des joailliers cherchent à vendre à Marie-Antoinette. Jeanne de La Motte persuade Rohan qu’elle peut le rapprocher de la reine et le conduit à participer à l’acquisition du bijou au nom d’une relation royale qui n’existe pas.
Cagliostro est entraîné dans l’affaire parce qu’il est proche du cardinal. Cette proximité suffit à nourrir les soupçons. Le personnage possède déjà tout ce qu’un scandale adore : un titre incertain, des activités occultes, une réputation internationale, une origine enveloppée de récits contradictoires et un protecteur puissant. Il devient donc un suspect idéal.
Il est arrêté en août 1785 et conduit à la Bastille. L’événement transforme sa légende. Jusque-là, ses adversaires pouvaient l’accuser de charlatanisme ou de pratiques suspectes. Désormais, son nom se trouve mêlé à une affaire qui touche directement la monarchie, le cardinal de Rohan et l’image de Marie-Antoinette.
La défense de Cagliostro est documentée par les factums imprimés en 1786, aujourd’hui conservés notamment à la Bibliothèque nationale de France. Son avocat Jean-Charles Thilorier publie un mémoire destiné à démontrer qu’aucune preuve sérieuse ne relie Cagliostro à l’escroquerie du collier. Le texte sert aussi à défendre son personnage public et à présenter son parcours sous un jour favorable.
Le Parlement de Paris l’acquitte. Cette donnée est capitale, car elle corrige l’image populaire d’un Cagliostro condamné comme complice dans l’Affaire du Collier. Les sources historiques retiennent au contraire qu’il fut impliqué sans fondement solide et libéré. Sa sortie de la Bastille devient même un moment de triomphe public : une foule l’acclame.
La victoire judiciaire ne lui permet pourtant pas de rester en France. Un ordre royal lui impose de quitter le royaume. L’homme qui fascinait Paris est expulsé au moment même où son acquittement semble le consacrer. Cette contradiction contribue à renforcer la légende. Aux yeux de ses partisans, il apparaît comme un homme injustement frappé par le pouvoir ; pour ses ennemis, son départ offre l’occasion de détruire sa réputation.
Il gagne Londres. C’est là que le journaliste Théveneau de Morande publie dans le Courrier de l’Europe des attaques destinées à identifier Cagliostro à Giuseppe Balsamo et à exposer les épisodes les moins glorieux de son passé. Le nom civil revient alors comme une arme. Dire « Balsamo » revient à arracher le masque de « Cagliostro » et à ramener le Grand Cophte à l’aventurier palermitain.
Cette bataille autour du nom est fascinante du point de vue occultiste. Toute initiation implique un travail sur l’identité. Le nom reçu ou choisi marque un statut, une fonction, une filiation. Les adversaires de Cagliostro comprennent instinctivement que l’attaquer sur son nom revient à frapper son autorité. Ils ne contestent pas seulement ses actes ; ils veulent montrer que le personnage initiatique repose sur une identité fabriquée.
Cagliostro répond par des lettres et des déclarations publiques. Il défend son honneur, entretient l’incertitude sur ses origines et refuse de se laisser enfermer dans le récit de ses ennemis. Sa carrière devient alors une guerre de textes. Pamphlets, mémoires judiciaires, caricatures et témoignages construisent plusieurs Cagliostro concurrents.
Le British Museum conserve une caricature maçonnique de 1786 où il est ridiculisé au milieu d’une loge londonienne. La gravure est précieuse parce qu’elle montre que sa réputation dépasse déjà le cadre de l’occultisme : Cagliostro est devenu un personnage européen que l’on peut reconnaître, admirer ou tourner en dérision. Sa silhouette appartient à la culture publique de son temps.
Cette célébrité explique aussi sa présence dans L’Occultisme, une histoire de France, où il apparaît au milieu d’un 18ème siècle partagé entre fascination pour les sciences secrètes et montée de nouveaux discours rationalistes. Il incarne à lui seul cette tension.
Rome, l’Inquisition et la naissance d’une légende
Après Londres, Cagliostro reprend la route. Il passe par plusieurs territoires européens avant de revenir en Italie. En 1789, il s’installe à Rome, choix dangereux pour un homme qui dirige un rite maçonnique et revendique des pouvoirs spirituels dans les États pontificaux. La franc-maçonnerie y est interdite et l’Inquisition regarde ce type d’activité avec une hostilité absolue.
Cagliostro tente néanmoins d’établir son Rite égyptien. Il est arrêté à la fin de l’année 1789 et enfermé au château Saint-Ange. Le procès romain constitue la dernière grande scène de sa vie. Les autorités ne jugent pas seulement Giuseppe Balsamo pour des tromperies éventuelles ; elles jugent aussi le chef d’un système maçonnique que l’Église considère comme dangereux.
Le dossier du Saint-Office devient ensuite l’une des principales sources sur sa jeunesse et ses activités. Il faut donc le lire avec précaution. Un procès inquisitorial cherche à démontrer une faute et à classer les comportements selon les catégories du tribunal. Les récits qu’il contient sont précieux, mais ils ne forment pas une biographie neutre.
En 1791, Cagliostro est condamné à mort. La peine est commuée en prison perpétuelle. Le 21 avril 1791, il est transféré à la forteresse de San Leo, dans les États pontificaux. Sa cellule, extrêmement dure, coupe presque entièrement le détenu du monde extérieur. Les rapports administratifs conservés décrivent une dégradation progressive de son état physique et mental.
Le contraste est brutal. Quelques années plus tôt, il fréquentait les salons parisiens, recevait des nobles, fondait des loges, soignait des foules et imposait son nom dans toute l’Europe. À San Leo, le Grand Cophte n’a plus de disciples autour de lui, plus de cercle à diriger, plus de scène publique. Il reste enfermé sous surveillance jusqu’à sa mort, le 26 août 1795.
Sa disparition ne met pas fin à Cagliostro. Elle libère au contraire le personnage de l’homme réel. Des récits affirment qu’il aurait échappé à sa prison, qu’il aurait survécu sous une autre identité ou que son savoir lui aurait permis de tromper la mort. Ces légendes n’ont pas de base historique solide, mais elles montrent à quel point la figure construite au cours de sa vie était devenue plus forte que Giuseppe Balsamo.
Le 19ème siècle puis le 20ème siècle feront de lui tour à tour un imposteur, un grand initié, un héros de roman, un mage, un conspirateur, un guérisseur et un précurseur. Chaque époque choisit son Cagliostro. Les rationalistes retiennent l’aventurier ; les occultistes retiennent l’initié ; les historiens de la maçonnerie étudient le Grand Cophte ; les amateurs de l’Affaire du Collier voient le prisonnier de la Bastille.
Pour nous, son intérêt réside précisément dans l’ensemble. Cagliostro montre ce que pouvait être un mage européen à la fin du 18ème siècle lorsqu’il ne se limitait pas à une spécialité. Il reliait médecine, alchimie, clairvoyance, initiation, symbolisme égyptien et travail sur l’identité. Il considérait ces domaines comme les branches d’un même arbre.
Son Rite égyptien a disparu sous sa forme première, mais l’idée d’une maçonnerie égyptienne lui survivra et nourrira d’autres systèmes. Son image de guérisseur initié influencera également la manière dont l’occultisme moderne se représentera le maître traditionnel. Même ses ennemis ont contribué à sa postérité en multipliant les textes, caricatures et accusations qui ont fixé son visage dans la mémoire européenne.
Cagliostro rappelle enfin une chose essentielle : le savoir magique ne s’est jamais transmis uniquement dans des livres. Il circule par des hommes, des ordres, des voyages, des consultations, des initiations, des réputations et des rencontres. Il peut passer d’une officine à une loge, d’un salon aristocratique à une chambre de malade, d’une ville à l’autre, avant de se transformer encore. La vie de Cagliostro est l’un des exemples les plus spectaculaires de cette circulation.
Il reste difficile de savoir exactement où s’arrête Giuseppe Balsamo et où commence Alessandro Cagliostro. Mais c’est peut-être la mauvaise frontière à chercher. L’homme historique a créé une identité magique assez puissante pour traverser l’Europe, attirer des protecteurs, provoquer des tribunaux et survivre à sa propre mort. Deux siècles plus tard, ce nom continue d’ouvrir la même porte : celle d’un 18ème siècle où la magie, l’initiation et la recherche d’un savoir perdu pouvaient encore entrer dans les palais.
Sources et références : Dizionario Biografico degli Italiani, notice « Balsamo, Giuseppe, alias Alessandro Cagliostro » ; Nicholas Goodrick-Clarke, The Western Esoteric Traditions, chapitre consacré à la franc-maçonnerie de hauts grades et à l’illuminisme ; Bibliothèque nationale de France, factums de l’Affaire du Collier ; British Museum, caricature maçonnique de Cagliostro, 1786 ; archives et notices de la BnF consacrées aux portraits et écrits de Cagliostro.
Illustration : portrait de Giuseppe Balsamo dit Cagliostro, gravé par Christophe Guérin en 1781, Wellcome Collection, licence CC BY 4.0.
























