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Qui était vraiment Grigori Raspoutine ?
Portrait photographique authentique de Grigori Raspoutine — Aeternum, blog & boutique ésotérique

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Qui était vraiment Grigori Raspoutine ?

17 min de lecture

Grigori Iefimovitch Raspoutine appartient à cette catégorie de personnages dont la légende a presque entièrement recouvert la vie réelle. Paysan sibérien devenu pèlerin religieux, conseiller informel de la famille impériale et figure publique haïe d'une partie de la Russie, il fut tour à tour présenté comme saint homme, guérisseur, charlatan, débauché, espion, prophète ou véritable maître de l'Empire. Une grande partie de cette image s'est formée de son vivant, au croisement de la presse, des luttes politiques, des scandales religieux et de la propagande dirigée contre la cour des Romanov.

Son parcours se tient ainsi à la frontière de trois mondes : l'homme que l'on retrouve dans les archives, le starets que ses proches croient porteur d'une grâce particulière, et le personnage presque démoniaque façonné par ses ennemis. Raspoutine n'était ni moine ordonné ni dignitaire politique, mais son accès à Nicolas II et surtout à l'impératrice Alexandra lui donnait une influence exceptionnelle. Pour Alexandra, convaincue qu'il pouvait secourir le tsarévitch Alexis atteint d'hémophilie, cette influence touchait presque au sacré.

Une naissance paysanne en Sibérie

Grigori Raspoutine naît le 21 janvier 1869 selon le calendrier grégorien, soit le 9 janvier dans le calendrier julien alors utilisé en Russie, à Pokrovskoïe, village du gouvernement de Tobolsk en Sibérie occidentale. Son père, Iefim, appartient à une famille paysanne relativement installée et exerce aussi des activités de transport. Sa mère se nomme Anna Parchoukova.

La jeunesse de Raspoutine reste mal documentée. C'est précisément dans ce vide documentaire que se sont installées de nombreuses anecdotes : vols de chevaux, visions infantiles, dons de clairvoyance ou comportements criminels précoces. Les archives locales ne suffisent pas à éclairer toutes ces histoires de visions, de clairvoyance ou de conduite turbulente. Elles montrent surtout un jeune paysan sans instruction formelle importante. Le reste appartient à cette mémoire sibérienne où la réputation religieuse de Raspoutine commence déjà à se mêler aux récits de prodiges et aux accusations de ses adversaires.

Une autre idée très répandue veut que « Raspoutine » signifie simplement « débauché » et qu'il aurait reçu ce nom à cause de sa conduite. C'est trompeur. Le nom existait déjà dans sa famille. Son étymologie demeure discutée et peut être rapprochée de plusieurs racines russes, mais il ne s'agit pas d'un surnom inventé pour caractériser sa vie sexuelle.

En 1887, il épouse Praskovia Fiodorovna Doubrovina. Le couple aura plusieurs enfants, dont trois atteignent l'âge adulte : Dmitri, Maria et Varvara. Malgré les longues absences de Raspoutine au cours des années suivantes, Praskovia reste à Pokrovskoïe et leur mariage perdure jusqu'à sa mort.

La conversion religieuse et les pèlerinages

Dans les années 1890, Raspoutine traverse une période de transformation religieuse qui change son existence. Il séjourne à Verkhotourié, grand centre de pèlerinage de l'Oural, puis adopte progressivement le mode de vie du strannik, le pèlerin itinérant de la tradition russe. Il voyage vers plusieurs sanctuaires, fréquente des monastères et se forge une réputation d'homme de prière capable de parler de religion avec une intensité qui frappe ses interlocuteurs.

Verkhotourié, centre de pèlerinage lié au parcours religieux de Grigori Raspoutine — Aeternum

Il faut toutefois employer les termes avec précision. Raspoutine n'est jamais ordonné prêtre et ne devient jamais moine. Le mot starets, qui signifie littéralement « ancien » et désigne dans l'orthodoxie russe une figure de direction spirituelle, lui est appliqué par des admirateurs et des contemporains, mais il ne correspond pas chez lui à une charge ecclésiastique officielle. Son autorité repose sur son charisme personnel, sa réputation de pèlerin et la conviction de certains qu'il possède une grâce particulière dans la prière.

Ses adversaires l'accusent aussi d'appartenir aux Khlysty, mouvement religieux dissident poursuivi par les autorités orthodoxes. L'accusation devient extrêmement efficace dans la presse car elle permet d'associer Raspoutine à l'hérésie, aux transes collectives et à des rites sexuels que la rumeur prête aux Khlysty. Les enquêtes de son époque comme les travaux ultérieurs n'ont jamais clos définitivement la question de ses liens avec ce milieu dissident. Il connaît vraisemblablement des formes de religiosité populaire situées en marge des cadres ecclésiastiques, mais cela ne suffit pas à faire de lui un membre des Khlysty.

Au début du 20ème siècle, Raspoutine quitte à plusieurs reprises la Sibérie pour les grands centres religieux de l'Empire. Son arrivée à Saint-Pétersbourg, vers 1903-1905 selon les étapes retenues par les sources, constitue le véritable tournant de sa vie. Dans une capitale où l'aristocratie s'intéresse aux figures religieuses, aux guérisseurs, aux phénomènes psychiques et aux courants spirituels, le paysan sibérien attire rapidement l'attention.

Il est introduit auprès de responsables ecclésiastiques, puis dans des salons aristocratiques. Deux princesses monténégrines apparentées à la famille impériale contribuent à cette ascension sociale. Le 1er novembre 1905 selon le calendrier alors en vigueur à la cour, Raspoutine rencontre Nicolas II et Alexandra. Le tsar note cette visite dans son journal. À ce stade, rien n'annonce encore l'ampleur que prendra cette relation.

Ce qui va rendre Raspoutine indispensable aux yeux d'Alexandra n'est pas la politique, mais la maladie de son fils.

Alexis Romanov et le secret de l'hémophilie

Le tsarévitch Alexis, seul fils de Nicolas II et héritier du trône, est atteint d'hémophilie. Cette maladie héréditaire affecte la coagulation du sang et peut transformer un traumatisme ordinaire en hémorragie grave. La famille impériale garde longtemps son état secret, car la fragilité physique de l'héritier peut devenir une question dynastique et politique.

Le tsarévitch Alexis Romanov, fils de Nicolas II atteint d'hémophilie — Aeternum

Raspoutine acquiert auprès d'Alexandra une réputation extraordinaire parce que plusieurs crises d'Alexis semblent s'améliorer après ses interventions. Il prie, parle à l'impératrice, rassure l'enfant ou transmet des messages à distance. Le cas le plus célèbre survient en 1912 à Spała, en Pologne russe. Alexis souffre d'une hémorragie interne très grave après un accident. Son état paraît désespéré. Alexandra fait contacter Raspoutine, alors éloigné de la cour. Il répond par télégramme en demandant qu'elle ne désespère pas et que les médecins ne tourmentent pas davantage l'enfant. Alexis survit à la crise.

Ce rétablissement constitue un événement réel. En revanche, sa cause ne peut pas être établie comme surnaturelle. L'hémophilie connaît des épisodes dont l'évolution peut changer brutalement. Le calme apporté à l'enfant et à sa mère peut également avoir joué un rôle indirect, et plusieurs auteurs ont proposé que la réduction de certains traitements ait pu éviter d'aggraver le saignement. Ces hypothèses restent ouvertes et ne résument pas entièrement ce que les témoins disent avoir vécu. L’élément décisif est qu’Alexandra, elle, était convaincue que la présence et les prières de Raspoutine pouvaient soulager son fils.

L'élément historique décisif se trouve ailleurs : Alexandra, elle, est convaincue que Raspoutine a sauvé son fils. À partir de là, toute attaque contre lui peut être perçue par l'impératrice comme une menace contre celui qu'elle considère capable de protéger Alexis. Cette conviction explique une large part de la longévité de Raspoutine à proximité de la cour.

La relation entre Raspoutine et l'impératrice est l'un des aspects les plus déformés de son histoire. Des caricatures et des pamphlets ont prétendu qu'Alexandra était sa maîtresse. Aucun élément solide ne démontre une relation sexuelle entre eux. Les lettres de l'impératrice montrent en revanche une confiance religieuse et émotionnelle considérable.

Alexandra vit dans une inquiétude permanente liée à la santé d'Alexis. Elle se sent isolée dans une cour qu'elle juge hostile, et sa réputation souffre encore davantage après le début de la Première Guerre mondiale en raison de ses origines allemandes. Raspoutine lui apparaît comme une personne extérieure aux intrigues aristocratiques traditionnelles, capable de parler simplement, de prier pour ses enfants et de lui offrir une certitude quand les médecins restent impuissants.

Cette confiance n'est pas partagée par tout l'entourage impérial. Des membres de la famille Romanov, des ecclésiastiques, des ministres et des responsables de la police considèrent Raspoutine avec hostilité. À mesure que les scandales s'accumulent, la présence d'un paysan à l'accès aussi direct à l'impératrice devient politiquement explosive.

Débauche, femmes et réputation sexuelle

Il serait aussi trompeur de transformer Raspoutine en victime innocente de toutes les calomnies que d'accepter l'image du « moine fou » dévoré par le vice. Des témoignages et des rapports de police montrent qu'il boit, fréquente des femmes et mène à Saint-Pétersbourg une vie qui contraste avec l'image d'un ascète orthodoxe. Certaines admiratrices recherchent son contact spirituel ; d'autres relations semblent avoir été sexuelles.

Ses ennemis exploitent cette conduite et lui attribuent bientôt un système religieux fondé sur le péché, des orgies, des pratiques collectives obscènes et la séduction systématique des femmes de la haute société. Les preuves ne permettent pas de traiter cet ensemble comme un bloc homogène. Il existe une conduite sexuelle réelle et controversée ; il existe aussi une amplification politique et médiatique considérable.

Grigori Raspoutine photographié au début du 20ème siècle — Aeternum

L'idée qu'il organisait des orgies à la cour impériale n'est pas documentée. L'affirmation selon laquelle il aurait séduit Alexandra ne repose pas davantage sur des preuves convaincantes. Ces récits deviennent néanmoins redoutables parce qu'ils offrent aux adversaires de la monarchie une image simple : celle d'une dynastie livrée à un aventurier religieux incontrôlable.

L'importance de Raspoutine se mesure aussi au fait que la police impériale le surveille. Des rapports de l'Okhrana consignent ses déplacements, ses visiteurs, ses sorties et les personnes qui cherchent à l'approcher. Ces documents sont précieux car ils montrent un personnage très différent de la créature presque surnaturelle des pamphlets : Raspoutine reçoit des demandeurs, transmet des requêtes, rencontre des responsables, boit, visite des connaissances et sert d'intermédiaire à des personnes convaincues qu'un mot de sa part peut ouvrir les portes de l'administration.

Cette fonction d'intercession nourrit son influence. Dans une monarchie où l'accès personnel au souverain compte énormément, un homme que l'impératrice écoute peut devenir un passage recherché. Des solliciteurs viennent lui demander de soutenir une nomination, d'aider un parent, d'intervenir dans une affaire ou de transmettre une demande.

Le phénomène finit par produire sa propre réalité. Même lorsque Raspoutine ne contrôle pas une décision, le simple fait que des gens croient qu'il peut la contrôler augmente son pouvoir social. Ses amis peuvent se réclamer de lui ; ses ennemis peuvent lui attribuer toute nomination qu'ils désapprouvent.

Raspoutine gouvernait-il réellement la Russie ?

L'image de Raspoutine dirigeant l'Empire derrière Nicolas II appartient largement à la caricature politique. Son influence fut réelle, mais elle n'était ni constante ni absolue. Il n'avait aucun poste officiel, ne participait pas au Conseil des ministres et ne possédait aucun mécanisme institutionnel lui permettant de gouverner.

Il donnait cependant son avis sur des responsables politiques et religieux. Alexandra transmettait certains de ses jugements à Nicolas II, en particulier après 1915 lorsque le tsar prend personnellement le commandement des armées et séjourne longuement au quartier général de Mogilev. L'impératrice devient alors plus active dans les discussions sur les nominations ministérielles. Les historiens disposent de sa correspondance avec Nicolas, ce qui permet de suivre ce processus avec davantage de précision que les caricatures de l'époque.

Les travaux consacrés à la crise politique de 1915-1917 montrent qu'Alexandra intervient dans plusieurs nominations, mais qu'elle n'obtient pas tout ce qu'elle demande. Raspoutine lui-même soutient certaines personnes, en critique d'autres et peut changer d'avis. Il exerce donc une influence informelle dans un système déjà fragilisé, mais il n'est pas le « maître secret de la Russie » décrit par ses adversaires. La nuance est importante : son pouvoir fut assez réel pour scandaliser une partie de l'élite, mais assez imprécis pour que la rumeur puisse lui attribuer bien davantage.

La guerre et l'effondrement de la confiance

Raspoutine se montre hostile à l'entrée de la Russie dans la Première Guerre mondiale et avertit que le conflit peut conduire le pays au désastre. Cette position renforcera plus tard l'idée qu'il travaillait pour l'Allemagne, surtout parce qu'Alexandra est née princesse allemande. Les accusations d'espionnage n'ont pourtant pas été établies.

À partir de 1914, la situation de l'Empire se dégrade. Les pertes militaires, les difficultés d'approvisionnement et l'instabilité gouvernementale détruisent progressivement la confiance envers la monarchie. Dans ce climat, Raspoutine devient un symbole commode de tout ce que ses adversaires reprochent au régime : secret, favoritisme, superstition, corruption et rupture entre la cour et le pays.

Son image publique dépasse alors sa personne. Il devient un argument politique. Attaquer Raspoutine permet d'attaquer Alexandra ; attaquer Alexandra permet d'accuser le gouvernement d'être sous influence étrangère ; et dénoncer l'ensemble permet de présenter Nicolas II comme incapable de protéger l'État des personnes qui l'entourent.

Raspoutine manque déjà de mourir avant le complot de 1916. Le 12 juillet 1914 selon le calendrier grégorien, Khionia Gousseva l'attaque à Pokrovskoïe et lui porte un violent coup de couteau à l'abdomen. Elle est liée au milieu d'Iliodor, ancien religieux et ancien allié de Raspoutine devenu l'un de ses ennemis les plus virulents.

La blessure est extrêmement grave. Raspoutine subit une intervention chirurgicale et met plusieurs semaines à se rétablir. Cet épisode montre que la haine qu'il suscite ne naît pas avec son assassinat final. Deux ans avant sa mort, certains de ses adversaires religieux le présentent déjà comme un faux prophète et une menace pour la Russie.

Cette attaque contribue aussi à renforcer son aura auprès de ses partisans. Il a survécu à une blessure qui aurait pu le tuer ; quelques années plus tard, le récit de son assassinat ajoutera d'autres épisodes à cette image d'un homme presque impossible à faire mourir.

Raspoutine était-il prophète ?

Raspoutine prononce des avertissements, interprète des événements à travers sa foi et reçoit de ses admirateurs une réputation de clairvoyance. Il est donc légitime d'étudier la place de la prophétie dans son image. Il faut cependant éviter de transformer des textes tardifs ou des souvenirs reconstruits en preuves de prédictions surnaturelles.

Son opposition à la guerre est parfois présentée comme une prophétie de la Révolution russe. Il n'était pourtant pas nécessaire de disposer d'un don de divination pour craindre qu'une guerre européenne mette l'Empire en danger : plusieurs responsables politiques russes formulaient des inquiétudes comparables.

Le document le plus célèbre est la lettre dans laquelle Raspoutine aurait annoncé sa propre mort avant le 1er janvier 1917 et prévenu Nicolas II que, s'il était tué par des nobles, la famille impériale disparaîtrait dans les deux années suivantes. Le rapprochement avec l'exécution des Romanov en juillet 1918 est spectaculaire. L'authenticité et la transmission de cette lettre sont néanmoins discutées, et plusieurs chercheurs la considèrent comme une pièce qui a pu être remaniée ou fabriquée après les événements.

Elle ne doit donc pas être présentée comme une prédiction authentifiée. Le mécanisme rappelle ce que l'on rencontre dans l'histoire d'autres figures prophétiques, notamment Nostradamus : un texte reçoit une force nouvelle lorsque les événements ultérieurs permettent d'y lire une correspondance. Notre dossier consacré à l'histoire de la divination revient plus largement sur la différence entre pratiques divinatoires, prophétie religieuse et relectures rétrospectives.

Le complot de décembre 1916

À la fin de 1916, une partie de l'aristocratie considère que l'élimination de Raspoutine pourrait sauver la monarchie de son discrédit. Le prince Félix Ioussoupov, le grand-duc Dmitri Pavlovitch et le député monarchiste Vladimir Pourichkevitch figurent parmi les participants au complot.

Dans la nuit du 16 au 17 décembre 1916 selon le calendrier julien, soit du 29 au 30 décembre dans le calendrier grégorien, Raspoutine se rend au palais Ioussoupov à Petrograd. Il y est tué. Son corps est ensuite transporté et jeté dans la Petite Neva.

Les grandes lignes sont établies. Le problème commence lorsque l'on cherche à reconstruire chaque minute de la nuit. Félix Ioussoupov publiera plus tard un récit spectaculaire dans lequel des gâteaux et du vin sont chargés de cyanure. Raspoutine les consomme sans mourir. Ioussoupov lui tire alors dessus. Le croyant mort, les conspirateurs s'éloignent ; Raspoutine se relève, tente de fuir, reçoit de nouvelles balles, est frappé puis jeté dans la rivière encore vivant.

Cette histoire est devenue l'une des scènes les plus célèbres du 20ème siècle. Elle repose pourtant en grande partie sur le témoignage d'un des meurtriers, rédigé des années après les faits.

Lieu associé au meurtre de Grigori Raspoutine en décembre 1916 — Aeternum

Ce que l'examen médico-légal change au récit

Les éléments médico-légaux survivants contredisent plusieurs détails de la version de Ioussoupov. Une réévaluation publiée en 2024 dans Forensic Science, Medicine and Pathology a repris les données disponibles, notamment les constatations attribuées à l'autopsie et une photographie post mortem.

Cette étude souligne qu'aucune trace de poison n'a été rapportée à l'autopsie. Elle observe également une blessure par balle au front compatible avec un tir à bout portant. Une telle blessure aurait été immédiatement incapacitante et mortelle. Elle ne correspond pas bien au récit d'un Raspoutine courant dans la cour pendant qu'un conspirateur tire sur lui à distance.

La conclusion la plus prudente est donc beaucoup moins extraordinaire : Raspoutine a été tué par armes à feu, puis son corps a été jeté dans la rivière. La scène du cyanure inefficace, de la résurrection après le premier tir et de la noyade finale appartient probablement à la mise en récit ultérieure du meurtre.

L’identité précise de celui qui tira la balle mortelle reste elle-même entourée d’incertitude. Des théories ont impliqué un agent britannique, mais la photographie et la nature de la blessure ne permettent pas d'identifier le tireur.

La légende affirme que Raspoutine aurait été castré après sa mort et qu'un pénis de dimensions extraordinaires aurait ensuite circulé comme relique avant de finir dans une collection ou un musée. Cette histoire a été répétée pendant des décennies parce qu'elle s'accorde parfaitement avec l'image sexuelle donnée au personnage.

Elle ne résiste pas bien à l'examen des données médico-légales. Les comptes rendus disponibles mentionnent des blessures dans la région génitale, mais indiquent que les organes étaient présents. Les objets présentés plus tard comme le « pénis de Raspoutine » ne possèdent aucune provenance permettant de les rattacher sérieusement à son corps.

Ce récit relève donc de la légende posthume. Il est intéressant non pour ce qu'il apprend sur l'anatomie de Raspoutine, mais pour ce qu'il révèle de la manière dont sa réputation de puissance sexuelle a continué à produire des histoires après sa mort.

Mort d'un homme, survie d'un personnage

Raspoutine est d'abord enterré près de Tsarskoïe Selo. Après la révolution de Février 1917, son corps est exhumé et brûlé afin d'éviter que sa tombe devienne un lieu de rassemblement. Ce geste montre à quel point le personnage reste politiquement chargé, même après sa mort.

Ses assassins espéraient en partie sauver la monarchie en supprimant celui qu'ils considéraient comme sa honte publique. Le résultat fut nul. Quelques semaines plus tard, la dynastie Romanov s'effondre. Nicolas II abdique en mars 1917. Lui-même, Alexandra et leurs enfants sont exécutés à Ekaterinbourg en juillet 1918.

Raspoutine n'a pas provoqué à lui seul la chute de l'Empire russe. Les causes de la révolution se trouvent dans la guerre, les tensions sociales, les difficultés économiques, les conflits politiques, la crise de l'autorité monarchique et l'incapacité du régime à réformer durablement son fonctionnement. Mais son existence a aggravé un problème de confiance déjà immense. Le secret entourant la maladie d'Alexis empêchait la cour d'expliquer publiquement pourquoi Alexandra tenait autant à lui. Ce silence laissait le champ libre aux interprétations les plus destructrices.

Saint homme, charlatan ou conseiller ?

Réduire Raspoutine à un seul de ces termes ne rend pas compte de son parcours. Il fut un paysan devenu pèlerin religieux, doté d'un charisme dont témoignent aussi bien ses admirateurs que ses ennemis. Il semble avoir été sincèrement religieux tout en menant une vie que beaucoup de contemporains jugeaient scandaleuse. Il acceptait de l'argent et des cadeaux, intercédait pour des demandeurs et cherchait à peser sur des nominations, mais il aidait aussi des personnes venues solliciter son intervention.

Les archives corrigent plusieurs excès de la légende sans dissiper le mystère du personnage : Raspoutine n’était pas moine, son lien avec les Khlysty demeure discuté, et la nature exacte de sa proximité avec Alexandra a été grossie par la propagande. Le récit de l’assassinat a lui aussi accumulé cyanure, tirs successifs, noyade et reliques douteuses. Derrière ces couches subsiste pourtant un homme que ses proches croyaient réellement porteur d’un pouvoir de prière et d’une présence hors du commun.

En revanche, il disposait d'un accès exceptionnel à la famille impériale, bénéficiait de la confiance personnelle d'Alexandra, intervenait dans des affaires individuelles, donnait des avis politiques et religieux et constituait en 1916 un problème majeur d'image pour la monarchie. C'est déjà considérable.

La réponse tient au mélange presque parfait des ingrédients qui entourent son histoire : un paysan sibérien au palais des tsars, un enfant héritier atteint d'une maladie secrète, une impératrice convaincue de l'efficacité de ses prières, des rapports de police, des scandales sexuels, une guerre mondiale, un meurtre aristocratique et la chute d'une dynastie quelques semaines plus tard.

Ses ennemis avaient intérêt à exagérer son pouvoir pour discréditer les Romanov. Ses assassins avaient intérêt à raconter un meurtre héroïque contre un adversaire presque démoniaque. Ses admirateurs pouvaient interpréter ses guérisons et ses avertissements comme des signes de sainteté. Les auteurs, cinéastes et journalistes disposaient ensuite d'un personnage idéal à transformer.

Le Raspoutine historique n'est pas moins intéressant que sa caricature. Il permet de comprendre la culture religieuse de la Russie impériale, les fragilités intimes des Romanov, le fonctionnement de la faveur à la cour et la manière dont une réputation peut devenir une force politique à part entière.

Sources et repères

Pour cette biographie, la référence moderne la plus importante reste Douglas Smith, Rasputin: Faith, Power, and the Twilight of the Romanovs, Farrar, Straus and Giroux, 2016. Cette étude de plus de 800 pages repose sur des archives consultées dans plusieurs pays et accorde une place centrale à la séparation entre documents contemporains et légendes postérieures. Une présentation de l'ouvrage est disponible chez Macmillan.

Pour la mort de Raspoutine, l'étude de Roger W. Byard, « The death of Rasputin—A forensic evaluation », publiée dans Forensic Science, Medicine and Pathology, réexamine les constatations médico-légales, la photographie post mortem et le récit du cyanure. L'article est consultable en accès libre sur PubMed Central.

Les documents contemporains permettent aussi de mesurer l'écart entre mémoire et histoire. Les rapports de surveillance de l'Okhrana ont été traduits et publiés dans les archives numériques de l'Alexander Palace Time Machine. Les mémoires d'Anna Vyrubova, proche d'Alexandra et témoin direct du cercle impérial, sont accessibles dans l'édition numérique de Project Gutenberg. Ce témoignage vient du cercle intime d’Alexandra et porte naturellement la sensibilité d’une femme favorable à la famille impériale.

Pour replacer Raspoutine dans la crise politique de la Première Guerre mondiale, l'encyclopédie universitaire 1914-1918 Online fournit une synthèse utile sur sa place à la cour et sur la différence entre son influence réelle et sa représentation dans la propagande politique.

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