Ignorer et passer au contenu
AeternumAeternum
0
Qui était vraiment Côme Ruggieri ?
Portrait présumé de Côme Ruggieri, huile anonyme du 17ème siècle conservée au château de Chaumont-sur-Loire — Aeternum, blog & boutique ésotérique

Les Carnets d'Aeternum

Qui était vraiment Côme Ruggieri ?

17 min de lecture

Côme Ruggieri, que les sources françaises nomment aussi Cosme Ruggieri, Cosme de Rogier ou simplement Ruggieri, appartient à la zone la plus trouble et la plus fascinante de la cour des derniers Valois. Florentin d’origine, astrologue judiciaire, auteur d’horoscopes, interprète des conjonctions planétaires et conseiller recherché de Catherine de Médicis, il traverse les règnes de Charles IX, Henri III et Henri IV avant de mourir à Paris en 1615. Autour de lui se rassemblent presque tous les ingrédients qui feront la légende noire des Médicis : prophéties royales, figures de cire, consultations secrètes, miroirs, accusations d’envoûtement, faveur politique et mort scandaleuse.

Le personnage historique existe bel et bien, et les archives sont plus riches qu’on ne pourrait le penser. Des dépêches diplomatiques toscanes décrivent son crédit auprès de Catherine de Médicis ; une lettre conservée à la Bibliothèque nationale de France concerne directement l’accusation d’avoir fabriqué une image de cire destinée à agir sur Charles IX ; des prédictions astrologiques en italien lui sont attribuées dans un manuscrit du 16ème siècle ; sa signature subsiste sur un thème astrologique de 1608. Mais autour de ce noyau documentaire s’étend une seconde vie, faite d’oracles, de chambres secrètes, de miroirs et de récits transmis par Brantôme, Pasquier, les chroniqueurs puis Balzac et Dumas. Chez Ruggieri, l’histoire et la légende ne s’annulent pas : elles se répondent.

Cosimo Ruggieri, un Florentin à la cour des Valois

La date de naissance de Côme Ruggieri n’est pas connue avec précision. La Bibliothèque nationale de France le classe sous la forme « Ruggieri, Côme (15..-1615) » et le fait mourir en 1615. La tradition le dit né à Florence, ce qui correspond à son appartenance au vaste monde des Italiens appelés en France dans l’entourage des Médicis.

Plusieurs biographies anciennes lui donnent pour père un « Ruggieri l’Ancien », médecin et astrologue qui aurait servi Laurent II de Médicis, père de Catherine. Balzac lui attribuera aussi un frère nommé Laurent. Ces filiations ont nourri l’image d’une véritable dynastie d’astrologues florentins. Les documents les plus sûrs éclairent moins bien cette famille que la carrière de Côme lui-même, mais l’idée d’une formation italienne ancienne reste au cœur de sa tradition.

La chronologie est moins simple qu’on l’a longtemps écrit. Une dépêche diplomatique de 1574 donne l’impression qu’il s’est fait remarquer à la cour depuis peu, et plusieurs biographies placent son apparition en France autour de 1571. Pourtant, le Catalogue collectif de France signale deux « prédictions astrologiques adressées à un prince », en italien, datées vers 1561-1562 et attribuées à Côme Ruggieri.

Cette attribution ne suffit pas à fixer tous ses déplacements, mais elle ouvre une possibilité fascinante : Ruggieri pourrait avoir été actif dans les milieux politiques français plus tôt que ne le suggèrent les récits classiques. Dans tous les cas, au début des années 1570, il appartient déjà clairement au paysage de la cour.

Pour comprendre sa position, il faut oublier l’image moderne de l’astrologue de divertissement. À la Renaissance, l’astrologie judiciaire prétend lire dans les configurations célestes les tendances d’un règne, d’une guerre, d’une naissance, d’un mariage ou d’une maladie. Les princes commandent des thèmes, observent les éclipses, consultent les conjonctions et demandent aux mathématiciens de comparer les mouvements du ciel aux affaires humaines.

Ruggieri évolue donc dans un monde où astronomie, mathématiques et astrologie restent étroitement liées. Catherine de Médicis ne fut pas la seule souveraine de son temps à consulter les astres, mais sa réputation dans ce domaine deviendra particulièrement forte. Nostradamus, Luca Gaurico et plusieurs astrologues italiens ou français ont été associés à sa cour.

Catherine de Médicis et l’homme qui « avait son oreille »

Une dépêche du diplomate toscan Vincenzo Alamanni datée du 26 avril 1574 décrit Ruggieri comme un homme qui faisait profession de connaître l’astrologie, et surtout cette astrologie judiciaire tournée vers la prédiction. Le texte indique qu’il avait acquis un tel crédit auprès de Catherine de Médicis qu’il avait continuellement « l’oreille » de la reine mère.

Cette formule donne la mesure de sa position. Ruggieri n’est pas seulement un homme qui dresse des thèmes dans un cabinet : il se trouve assez près de la reine pour entendre les affaires de cour et assez estimé pour que son jugement astrologique soit sollicité.

La même dépêche explique qu’il avait aussi été choisi pour enseigner la langue toscane au duc d’Alençon, François de France, fils cadet de Catherine. Cette fonction pédagogique lui donne un accès direct à l’un des princes les plus remuants de la dynastie.

Une autre dépêche, datée du 2 septembre 1572, rapporte une scène particulièrement révélatrice. Quelques jours après le massacre de la Saint-Barthélemy, Catherine de Médicis demande publiquement à Ruggieri quelle conduite tenir envers les princes protestants retenus à la cour.

La scène montre que l’astrologie et le conseil politique peuvent se croiser ouvertement. Ruggieri ne se trouve pas dans un laboratoire caché : il intervient au voisinage immédiat des décisions qui engagent les Valois, les Bourbons et les chefs huguenots.

Le massacre de 1572 reste l’un des événements les plus violents des guerres de Religion. Ruggieri n’en est pas l’ordonnateur, mais sa présence dans les conversations qui suivent révèle la proximité réelle entre l’astrologue et la reine mère.

La colonne Médicis, entre architecture et tradition astrologique

Au cœur de Paris subsiste encore aujourd’hui l’un des monuments les plus associés à la mémoire de Catherine de Médicis : la colonne dite Médicis, accolée à l’actuelle Bourse de Commerce. Paris Musées rappelle qu’elle fut élevée dans la cour de l’hôtel de la Reine, construit pour Catherine entre 1572 et 1578. La colonne, creuse, contient un escalier à vis conduisant à une plateforme et communiquait autrefois avec les appartements de la souveraine.

La tradition en a très tôt fait une tour astrologique. On raconte que Ruggieri y montait observer le ciel et que Catherine venait l’y rejoindre pour consulter les astres à l’écart des oreilles indiscrètes. Les documents architecturaux n’indiquent pas noir sur blanc : « observatoire de Ruggieri ». Mais l’existence de la plateforme, l’accès privé depuis le palais et la réputation astrologique de la cour ont suffi à faire de cette colonne l’un des grands lieux de l’imaginaire occulte parisien.

Qu’elle ait servi régulièrement à Ruggieri ou qu’elle soit devenue plus tard le réceptacle de sa légende, elle reste un extraordinaire vestige matériel d’un temps où le destin des princes pouvait encore se penser en regardant le ciel.

Le château de Chaumont-sur-Loire conserve lui aussi la mémoire de l’astrologue. Une « chambre dite de Ruggieri » y est présentée dans les appartements historiques. Le Domaine conserve également un portrait présumé de Côme Ruggieri, huile anonyme du 17ème siècle.

Ce portrait, utilisé en couverture de cette biographie, n’est pas signé et son identification reste traditionnelle. Il montre néanmoins la manière dont Ruggieri fut retenu par la mémoire du château : homme âgé, barbe fournie, calotte sombre, regard concentré et main posée sur un livre ou un document.

À Chaumont, la mémoire locale rejoint les récits de Catherine de Médicis, d’Astrologie et d’oracles dynastiques. C’est ici que la légende place l’une des plus saisissantes consultations de la reine.

Le miroir de Chaumont et les trois fils de Catherine

L’une des grandes scènes de la tradition raconte que Catherine, inquiète de l’avenir de ses fils après la mort d’Henri II, demanda à Ruggieri de lui montrer ce que le destin réservait aux Valois. Le rite aurait eu lieu à Chaumont-sur-Loire, dans une pièce obscure, au moyen d’un miroir, d’un cercle ou d’une opération de vision.

Les versions changent selon les auteurs. Brantôme rattache une prophétie similaire à Nostradamus ; André Favyn et Nicolas Pasquier la relient à Ruggieri. Dans certaines variantes, les futurs rois apparaissent dans un miroir et tournent sur eux-mêmes autant de fois qu’ils règneront d’années. François II apparaît brièvement, Charles IX plus longtemps, Henri III davantage encore. Après lui, rien : la lignée royale masculine des Valois s’arrête.

L’histoire a la perfection d’un oracle rétrospectif, mais c’est aussi ce qui explique sa force. Les trois fils de Catherine règneront effectivement l’un après l’autre, et Henri III mourra sans héritier mâle en 1589. Le miroir de Chaumont devient ainsi, dans la mémoire occulte française, l’un des symboles les plus puissants de la fin annoncée d’une dynastie.

Une autre tradition veut qu’un astrologue ait averti Catherine qu’elle mourrait « près de Saint-Germain ». Selon les versions, l’auteur de l’oracle est Ruggieri ou Luca Gaurico. La reine aurait dès lors évité les lieux portant ce nom et se serait inquiétée de la proximité de Saint-Germain-l’Auxerrois avec les Tuileries.

Catherine meurt finalement à Blois le 5 janvier 1589. Le récit ajoute alors son retournement : le religieux appelé à son chevet se nommerait Julien de Saint-Germain. La prophétie s’accomplit non par le lieu, mais par l’homme.

Les historiens de l’architecture donnent d’autres raisons à l’abandon progressif de certains projets de Catherine aux Tuileries. Mais la version astrologique reste l’une des plus anciennes et des plus tenaces. Elle raconte surtout à quel point l’idée de destin était attachée à la reine et à ses conseillers célestes.

1574, l’affaire de La Môle et l’image de cire

En 1574, Ruggieri se retrouve plongé dans une affaire beaucoup plus dangereuse. Le royaume traverse une crise politique : Charles IX est gravement malade, François d’Alençon intrigue avec le parti des Malcontents et plusieurs gentilshommes cherchent à soustraire les princes à l’autorité du roi et de Catherine.

Joseph Boniface de La Môle et Annibal de Coconas sont arrêtés. L’enquête fait apparaître une figure de cire associée au roi malade. La magie sympathique, dans laquelle une image représente une personne et reçoit les opérations destinées à l’atteindre ou à l’influencer, devient immédiatement une question de lèse-majesté.

La documentation est remarquable : un manuscrit de la Bibliothèque nationale de France conserve une lettre de Catherine de Médicis « au sujet du florentin Cosme Ruggier, accusé d’avoir fait une image de cire pour envoûter Charles IX ». L’affaire n’est donc pas une invention de romancier du 19ème siècle. L’accusation d’envoûtement existe au cœur même de la crise de 1574.

Prévenu qu’on cherche à l’arrêter, Ruggieri trouve refuge auprès de l’ambassadeur toscan Vincenzo Alamanni. L’affaire devient embarrassante pour la diplomatie florentine. Ruggieri s’échappe puis est retrouvé dans la forêt de Saint-Germain, déguisé selon les récits.

La Môle et Coconas sont condamnés et exécutés place de Grève le 30 avril 1574. Ruggieri, lui, échappe à la peine capitale. Il est condamné aux galères et envoyé vers Marseille. La différence de traitement frappera les contemporains. L’astrologue possède des protections considérables, et derrière celles-ci apparaît presque inévitablement l’ombre de Catherine de Médicis.

La peine aux galères semble n’avoir été que très partiellement exécutée, voire pas du tout sous la forme que l’on imagine. Ruggieri retrouve rapidement une liberté remarquable pour un homme compromis dans une affaire d’envoûtement du roi.

En 1585, il reçoit la commende de l’abbaye de Saint-Mathieu en Bretagne. Il devient ainsi abbé commendataire : il bénéficie des revenus de l’abbaye sans être pour autant un religieux vivant selon la règle monastique.

Le contraste est saisissant. L’homme accusé quelques années plus tôt d’avoir préparé une image de cire contre Charles IX porte désormais un titre abbatial. Dans la logique des faveurs royales, cette situation n’a rien d’impossible ; dans l’imaginaire populaire, elle renforce encore l’idée d’un astrologue protégé par des puissances qui dépassent les règles ordinaires.

Une interprétation ancienne veut qu’il ait aussi servi d’informateur auprès du duc d’Alençon. Sa position était idéale : maître de langue, astrologue, familier des conversations et homme suffisamment discret pour entendre ce que d’autres ne pouvaient approcher.

Il est difficile de tracer une frontière nette entre renseignement politique et service astrologique dans un milieu de cour. Un bon astrologue reçoit des confidences, observe les rivalités et connaît les inquiétudes de ceux qui lui demandent un horoscope. Sa science du ciel se double forcément d’une science des hommes. C’est peut-être l’une des clés de son influence : Ruggieri pouvait conseiller parce qu’il lisait les astres, mais aussi parce qu’il connaissait les princes.

1598, une nouvelle image de cire sous Henri IV

Une nouvelle affaire d’envoûtement lui est attribuée en 1598, alors qu’Henri IV règne désormais sur la France. Selon Jacques-Auguste de Thou et la tradition biographique ultérieure, Ruggieri aurait été inquiété à Nantes après la découverte d’une figure de cire associée au roi.

L’astrologue se défend alors en rappelant qu’il avait, au contraire, été favorable à Henri de Navarre lors des événements de 1572. Henri IV aurait reconnu cette ancienne bienveillance et ordonné sa libération.

Quarante ans après ses premières années à la cour, Ruggieri semble ainsi toujours entouré des mêmes signes : horoscopes, protection royale et soupçons de magie sympathique. Cette longévité est remarquable. Beaucoup de serviteurs de Catherine disparaissent avec la dynastie des Valois. Ruggieri survit à leurs guerres, à leurs successions et aux changements de faveur.

Son art lui permet peut-être de changer de monde sans abandonner son identité. L’astrologie reste demandée sous Henri IV comme elle l’était sous Charles IX. Le langage des conjonctions, des éclipses et des thèmes natals ne dépend pas d’une seule dynastie.

Jean Querberus et les almanachs de 1604

À la fin de sa vie, Ruggieri laisse aussi des traces imprimées. Sous le nom de Jean Querberus, il publie en 1604 un almanach et une longue pronostication consacrée à la grande conjonction de Jupiter et Saturne survenue le 24 décembre 1603, ainsi qu’aux éclipses et aux événements attendus pendant l’année.

Le texte présente Querberus comme un mathématicien et construit l’autorité de ses prévisions selon les usages astrologiques de l’époque. Ce pseudonyme ajoute une nouvelle identité au Florentin déjà connu sous plusieurs formes françaises de son nom.

Une signature de Ruggieri datée de 1608 subsiste également sur un thème astrologique, preuve très concrète que, vieux serviteur des Valois, il continue encore à dresser des figures célestes dans les premières années du 17ème siècle.

Après l’assassinat d’Henri IV en 1610, la régence de Marie de Médicis ramène au premier plan un entourage italien. Ruggieri se rapproche du cercle de Concino Concini et de Léonora Dori Galigaï, dont la réputation sera elle-même chargée, quelques années plus tard, de soupçons de sorcellerie et d’influences occultes.

Le vieux Florentin retrouve ainsi, au soir de sa vie, un monde qui ressemble par certains aspects à celui de Catherine : une reine Médicis, des favoris italiens, des querelles de cour et une France où l’astrologie continue à côtoyer la politique.

1615, une mort à la hauteur de sa légende

Côme Ruggieri meurt à Paris le 28 mars 1615. Le récit de ses derniers instants est conservé par le Mercure françois et repris par plusieurs auteurs du 17ème siècle. Des prêtres et des capucins viennent lui proposer les derniers sacrements. Ruggieri les renvoie. Le Mercure lui attribue une déclaration d’une violence presque théâtrale, dans laquelle il rejette l’existence des diables de l’autre monde et ne reconnaît comme véritables puissances que les ennemis qui tourmentent les hommes et les princes capables d’accorder honneurs et richesses.

Prononcées exactement ainsi ou reconstruites par les chroniqueurs, ces paroles suffisent à provoquer le scandale. Pour une opinion déjà disposée à voir en lui un mage impie, elles ressemblent à un aveu final.

La colère populaire s’empare de son cadavre. Les récits racontent qu’il est traîné dans les rues et traité en athée, en sorcier ou en homme voué au diable. Sa mort donne naissance à des pamphlets sensationnels, dont les Histoires épouvantables de deux magiciens qui ont été étranglés par le diable dans Paris la Semaine sainte.

Le titre dit tout de la vitesse avec laquelle l’homme réel se transforme en exemplum démoniaque. À peine mort, Ruggieri n’est plus seulement l’astrologue de Catherine : il devient le magicien puni par les puissances qu’il aurait servies.

Les catégories se superposent mal. Pour ses diplomates contemporains, Ruggieri est un homme instruit qui connaît l’astrologie judiciaire. Pour ses ennemis, il fabrique des images d’envoûtement. Pour ses protecteurs, il est un conseiller utile. Pour les pamphlets de 1615, il devient presque un damné.

Son univers intellectuel nous échappe en partie. Ses rares textes conservés parlent surtout le langage de l’astrologie. Mais l’affaire de 1574 montre que les pratiques de figures de cire ne lui furent pas attribuées seulement par des romanciers postérieurs. La frontière entre astrologie savante et magie opérative était alors beaucoup moins étanche qu’elle ne le deviendra dans les classifications modernes.

L’image de cire placée au centre de l’affaire La Môle appartient à une logique très ancienne de magie sympathique : agir sur une représentation afin d’atteindre la personne représentée. Le christianisme médiéval et renaissant condamne sévèrement ces opérations lorsqu’elles visent la santé ou la vie d’un individu.

Dans une affaire royale, la charge devient politique. Envoûter l’image du roi peut être interprété comme une tentative d’agir directement sur son corps et donc sur l’ordre du royaume. La figure de cire lie ainsi Ruggieri à une histoire de la magie très différente de celle du simple horoscope. Elle explique pourquoi son nom restera, pendant des siècles, associé au mot « sorcier » autant qu’à celui d’astrologue.

La formule est tardive, mais elle résume admirablement sa postérité. Catherine de Médicis a elle-même été enveloppée par une légende noire où se mêlent poison, magie, astrologie et machiavélisme. Ruggieri devient naturellement son double nocturne : celui qui lit le ciel tandis que la reine gouverne la terre.

Cette image doit beaucoup à la littérature, mais elle ne naît pas du néant. Les dépêches diplomatiques attestent la proximité ; les manuscrits attestent l’accusation d’envoûtement ; les almanachs attestent l’astrologue. La littérature n’a fait qu’unir ces fragments dans une figure cohérente.

Balzac transforme Ruggieri en grand mage

Au 19ème siècle, Honoré de Balzac joue un rôle immense dans cette transformation. Dans Sur Catherine de Médicis, et en particulier dans les récits liés aux Ruggieri, il fait de Cosme un personnage presque philosophique : astrologue, alchimiste, conseiller suprême et détenteur d’une science secrète du monde.

Balzac lui invente ou lui attribue des relations, un frère et des scènes que la documentation ne confirme pas toujours. Mais son Ruggieri devient si puissant littérairement qu’il rétroagit sur l’image historique du personnage.

La Maison de Balzac conserve d’ailleurs une matrice d’estampe représentant Cosme Ruggieri, produite au 20ème siècle pour illustrer cet univers littéraire. Alexandre Dumas reprend lui aussi Ruggieri. Dans Henri III et sa cour, créé à la Comédie-Française en 1829, Côme Ruggieri apparaît dès le premier acte dans un cabinet nocturne, regardant le ciel et attendant l’heure propice à une expérience magique.

Cette scène théâtrale fixe pour des générations l’image de l’astrologue des Médicis : lampe, nuit, tour, calculs célestes, génies et reine masquée. L’homme de cour du 16ème siècle devient un personnage romantique par excellence.

Le portrait conservé à Chaumont-sur-Loire et aujourd’hui reproduit sur Wikimedia Commons est daté du 17ème siècle, son auteur étant inconnu. Il est traditionnellement identifié comme Côme Ruggieri.

La datation est assez proche de sa vie pour rendre l’image particulièrement précieuse, mais l’identification reste présumée. C’est justement ce qui convient à Ruggieri : même son visage nous parvient à travers un voile.

Les prophéties de Ruggieri sont régulièrement attribuées à Nostradamus, et inversement. Cela s’explique par la mémoire de Catherine de Médicis, autour de laquelle les deux noms ont été réunis.

Nostradamus est surtout l’auteur imprimé des Centuries et des almanachs qui lui ont donné une célébrité européenne. Ruggieri est davantage l’homme de cour, le conseiller proche, celui dont les prédictions se mêlent aux affaires immédiates du pouvoir. L’un parle depuis Salon-de-Provence et ses livres ; l’autre agit à quelques pas de la reine.

Comment lire Côme Ruggieri aujourd’hui ?

Le réduire à un charlatan ferait perdre la place réelle de l’astrologie dans la politique renaissante. Le transformer en sorcier omnipotent ferait oublier les dépêches, les réseaux diplomatiques et les fonctions qu’il occupait à la cour.

Ruggieri est plus intéressant au point de rencontre de ces deux dimensions. Il est un astrologue réellement consulté, un homme compromis dans une affaire d’envoûtement réellement documentée et un personnage dont la mémoire a absorbé les grandes peurs magiques de son siècle.

Son histoire permet de comprendre un monde où l’on pouvait être maître de langue, abbé commendataire, astrologue, conseiller et suspect de sorcellerie sans que ces identités paraissent absolument incompatibles.

Côme Ruggieri n’a pas laissé une œuvre comparable à celle d’Agrippa, de Nostradamus ou de Paracelse. Son héritage est ailleurs : dans la figure même de l’astrologue de cour, celui qui se tient assez près du pouvoir pour que ses calculs puissent devenir affaire d’État.

La colonne Médicis, la chambre de Chaumont, l’image de cire de 1574, les almanachs de Querberus, la prophétie de Saint-Germain et le miroir des Valois forment aujourd’hui un ensemble presque rituel. Tous racontent la même chose : à la cour de Catherine, le ciel n’était jamais très loin de la politique.

Pour prolonger cette histoire de la magie et du pouvoir en France, on peut lire notre biographie de Nostradamus, celle de La Voisin, notre article sur Cornelius Agrippa ainsi que notre dossier L’occultisme, une histoire de France.

Sources et repères

La Bibliothèque nationale de France identifie Côme Ruggieri sous les dates « 15..-1615 » et conserve plusieurs documents liés à son activité. Le manuscrit BnF Français 23356 contient notamment une lettre de Catherine de Médicis au sujet du Florentin « Cosme Ruggier », accusé en 1574 d’avoir fait une image de cire destinée à envoûter Charles IX.

Le Catalogue collectif de France signale également des prédictions astrologiques en italien adressées à un prince vers 1561-1562 et attribuées à Ruggieri. Le document évoque Catherine de Médicis, le prince de Condé et le triumvirat catholique.

Pour les dépêches diplomatiques toscanes de 1572 et 1574, les Négociations diplomatiques de la France avec la Toscane, publiées au 19ème siècle à partir des archives par Abel Desjardins, conservent les témoignages de Petrucci et Vincenzo Alamanni sur l’activité astrologique de Ruggieri et son crédit auprès de Catherine.

L’ouvrage d’Eugène Defrance, Catherine de Médicis, ses astrologues et ses magiciens-envoûteurs, publié au Mercure de France en 1911 à partir de nombreuses pièces d’archives, reste une compilation importante pour l’affaire de 1574, le miroir magique et les traditions occultes attachées à la cour des Valois.

Paris Musées documente la colonne Médicis, élevée dans la cour de l’hôtel de la Reine et reliée aux appartements de Catherine par une porte. Sa fonction astrologique appartient à la tradition attachée au monument.

La couverture utilise un portrait présumé de Côme Ruggieri, huile anonyme du 17ème siècle conservée au château de Chaumont-sur-Loire. L’œuvre et sa reproduction fidèle sont dans le domaine public.

1 commentaire sur Qui était vraiment Côme Ruggieri ?
Laissez un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Rejoignez la communauté Aeternum sur notre groupe Facebook : conseils, astuces, rituels, savoirs, produits dans une ambiance bienveillante !
J’y vais !
Panier 0

Votre panier n'attend plus que vous

Découvrez nos produits
Paiement 3/4x sans frais