Gérard Encausse, plus connu sous le pseudonyme de Papus, est l’une des grandes figures de l’occultisme français de la fin du 19ème siècle et du début du 20ème siècle. Médecin, auteur, directeur de revue, organisateur de groupes initiatiques et fondateur de l’Ordre Martiniste, il occupe une place centrale dans le renouveau ésotérique de la Belle Époque. Son influence ne tient pas seulement à ses doctrines : elle repose aussi sur une capacité exceptionnelle à créer des réseaux, des revues, des écoles, des maisons d’édition et des structures de transmission.
Autour de Papus s’est très tôt formée une véritable légende initiatique. On le dit grand maître de nombreuses sociétés secrètes, conseiller occulte de Nicolas II, médecin de la famille impériale, évocateur des morts à Tsarskoïe Selo ou adversaire de Raspoutine. Une partie de ces récits vient de ses disciples et de sa famille, une autre de la presse. Ils ne sont pas tous également documentés, mais ils disent quelque chose de très réel : Papus apparaissait à ses contemporains comme un homme capable de circuler entre médecine, politique, sociétés initiatiques et monde invisible.
La Bibliothèque nationale de France retient une chronologie solide : Gérard Encausse naît le 13 juillet 1865 en Espagne et meurt à Paris le 25 octobre 1916. Elle le décrit comme médecin, occultiste, fondateur de l’Ordre Martiniste et fondateur de la revue L’Initiation en 1888. À partir de cette base, les archives imprimées permettent de reconstruire un parcours beaucoup plus riche que celui d’un simple « mage parisien ».
Une naissance à La Corogne et une enfance parisienne
Gérard Anaclet Vincent Encausse naît le 13 juillet 1865 à La Corogne, en Galice. Son père est français et sa mère espagnole. La famille s’installe ensuite à Paris, où Gérard passe l’essentiel de sa jeunesse.
Cette double origine franco-espagnole restera une composante de son identité, mais c’est bien à Paris qu’il se forme. La capitale de la fin du 19ème siècle offre un terrain exceptionnel à celui qui s’intéresse à la médecine, au magnétisme, au spiritisme, à la théosophie, à la Kabbale et aux sociétés initiatiques.
Encausse grandit dans une période où les frontières entre recherche psychique, médecine marginale, magnétisme, philosophie religieuse et occultisme sont encore poreuses. Les expériences d’hypnose font débat, les sociétés de recherche psychique se multiplient, le spiritisme d’Allan Kardec dispose déjà d’un public important et les œuvres d’Éliphas Lévi sont abondamment relues. Ce contexte explique le double parcours qu’il choisit très tôt : médecine d’un côté, étude de l’occultisme de l’autre.
Gérard Encausse adopte le nom de Papus dans les années 1880. Ce pseudonyme est emprunté au Nuctéméron, texte attribué à Apollonius de Tyane et popularisé dans les milieux occultistes par Éliphas Lévi.
Dans les éditions ésotériques de ce texte, Papus est présenté comme l’un des génies associés aux heures. La tradition occultiste française le relie à la médecine, ce qui explique l’attrait particulier du nom pour Encausse, déjà engagé dans des études médicales.
Le pseudonyme fonctionne aussi comme une identité publique. Gérard Encausse signe ses textes médicaux de son nom civil, tandis que Papus devient progressivement la signature sous laquelle paraissent ses grands ouvrages d’occultisme.
Cette séparation n’est jamais totale : le médecin et l’occultiste travaillent en parallèle, et Papus cherchera toute sa vie à présenter ses recherches ésotériques comme compatibles avec une approche méthodique du corps et de la nature.
Avant même d’être docteur, Gérard Encausse publie. La BnF conserve un texte intitulé Hypothèses dès 1884. Au milieu des années 1880, il entre de plus en plus activement dans les réseaux qui se consacrent à l’occultisme.
En 1887 paraît L’Occultisme contemporain, ouvrage consacré à Louis Lucas, Wroński, Éliphas Lévi, Saint-Yves d’Alveydre et Helena Blavatsky. Le choix de ces figures montre déjà son projet : établir une généalogie contemporaine de la science occulte et créer des liens entre plusieurs écoles.
En 1888, il publie Traité élémentaire de science occulte, dont le sous-titre promet de mettre le lecteur à même de comprendre les théories et les symboles utilisés par les anciens, les alchimistes et les francs-maçons. Cette volonté de vulgarisation deviendra l’une de ses marques principales. Papus n’écrit pas pour une petite élite fermée. Il veut organiser les doctrines, les rendre lisibles et donner au public des méthodes de classement.
L’influence d’Éliphas Lévi
L’œuvre d’Éliphas Lévi joue un rôle majeur dans la formation de Papus. Lévi lui fournit un vocabulaire de la magie, une lecture du tarot, une théorie des correspondances et surtout l’idée que l’occultisme peut former une discipline générale capable d’unifier plusieurs traditions.
Papus lui consacrera des textes et contribuera à installer Lévi comme l’un des grands ancêtres de l’occultisme français moderne. Il reprend aussi sa tendance à lire les symboles comme les fragments d’une science générale perdue puis reconstituée.
Il ne se contente cependant pas d’imiter Lévi. Papus ajoute un goût très marqué pour la classification, les schémas, les tableaux et les correspondances systématiques. Ses livres ressemblent à des manuels destinés à ordonner un champ qu’il juge trop dispersé. Cette démarche explique son extraordinaire fécondité éditoriale. Une même question peut être traitée dans un manuel, une brochure, une conférence, un article de revue et un cours.
À la fin des années 1880, Papus participe à la branche française de la Société théosophique. La BnF conserve notamment une brochure de 1888 intitulée Fabre d’Olivet et Saint-Yves d’Alveydre publiée dans les « Publications de l’Isis, branche française de la Société théosophique ». Cette affiliation est importante mais ne dure pas. Papus s’éloigne progressivement de la Société théosophique et de l’orientation donnée par Helena Blavatsky à l’étude des traditions asiatiques. Il souhaite au contraire reconstruire une école occidentale reposant sur l’hermétisme, la Kabbale chrétienne, Éliphas Lévi, Saint-Yves d’Alveydre et la tradition illuministe française.
Ce déplacement vers un ésotérisme occidental contribue à distinguer le milieu papusien de la théosophie. Il explique aussi pourquoi Papus deviendra une figure majeure de ce que les historiens décrivent comme l’occultisme français de la Belle Époque.
L’Initiation, le grand organe de diffusion
En octobre 1888 paraît le premier numéro de L’Initiation. La Bibliothèque nationale de France en conserve la série et confirme une publication mensuelle depuis octobre 1888 jusqu’en septembre 1912.
La revue porte le sous-titre « revue philosophique indépendante des hautes études » et annonce des domaines comme l’hypnotisme et la théosophie. Gérard Encausse en est directeur de publication.
L’Initiation devient rapidement bien plus qu’une revue personnelle. Elle offre un lieu de publication à tout un milieu : occultistes, martinistes, magnétiseurs, auteurs religieux, chercheurs psychiques et francs-maçons spiritualistes.
Le rôle de la revue est déterminant. Une doctrine n’existe pas seulement par les livres de son fondateur ; elle existe aussi grâce aux échanges, aux comptes rendus, aux débats et à la circulation des textes. L’Initiation crée cet espace.
Après 1912, la revue laisse place à Mysteria, publiée sous la direction de Papus en 1913-1914. Autour de Papus se forme également un réseau de libraires et d’éditeurs. La Librairie du Merveilleux devient l’un des lieux emblématiques de la vie occultiste parisienne.
Les librairies spécialisées jouent alors un rôle proche de celui des forums ou des réseaux numériques actuels : on y achète des livres, mais on y rencontre aussi les auteurs, les élèves, les éditeurs et les membres de sociétés initiatiques. Des personnalités comme Stanislas de Guaita, Joséphin Péladan, François-Charles Barlet, Marc Haven, Sédir et plusieurs collaborateurs de Papus se croisent dans ces réseaux.
L’occultisme français de la Belle Époque n’est donc pas une série d’auteurs isolés. Il constitue un milieu intellectuel organisé, avec ses revues, ses maisons d’édition, ses querelles et ses écoles.
Stanislas de Guaita et l’Ordre Kabbalistique de la Rose-Croix
Papus rejoint le cercle formé autour de Stanislas de Guaita et de Joséphin Péladan. L’Ordre Kabbalistique de la Rose-Croix naît à la fin des années 1880 et rassemble plusieurs personnalités de l’occultisme parisien. Papus y joue un rôle actif. L’ordre cherche à donner une structure intellectuelle à l’étude de la Kabbale, de l’hermétisme et des traditions rosicruciennes.
Les relations entre ces hommes ne sont pas toujours simples. Péladan s’éloigne du groupe et fonde sa propre Rose-Croix catholique et esthétique. Guaita et Papus poursuivent de leur côté une orientation plus directement occultiste.
Cette période explique la forte interconnexion entre les biographies des grands occultistes français de la fin du 19ème siècle. Papus ne peut être compris sans Guaita, pas plus que Guaita ne peut être isolé de Lévi, Péladan, Barlet et du milieu de L’Initiation.
En décembre 1889, Papus crée le Groupe Indépendant d’Études Ésotériques, généralement abrégé GIEE. Son objectif est pédagogique : organiser des recherches, des cours et des conférences. Le groupe devient une structure extérieure permettant aux personnes intéressées par l’occultisme d’étudier avant de s’engager éventuellement dans une société initiatique.
En 1897, cette activité prend le nom de Faculté Libre des Sciences Hermétiques. La BnF associe directement Gérard Encausse à cette institution. Ce projet montre le caractère presque scolaire de l’occultisme de Papus. Il ne veut pas uniquement transmettre des degrés secrets. Il cherche à établir des programmes, des cours et une hiérarchie des connaissances. Cette pédagogie contribue beaucoup à son succès. Elle donne à l’occultisme l’apparence d’un domaine structuré, avec ses disciplines, ses méthodes et ses manuels.
Le Martinisme avant Papus
Le mot martinisme est l’un des plus difficiles de l’histoire de l’ésotérisme français, parce qu’il recouvre plusieurs réalités. Au 18ème siècle, Martinez de Pasqually fonde l’Ordre des Élus Coëns, système théurgique et maçonnique. Jean-Baptiste Willermoz développe ensuite le Régime Écossais Rectifié, tandis que Louis-Claude de Saint-Martin abandonne largement le travail rituel des Élus Coëns pour une voie intérieure centrée sur la régénération de l’homme.
Ces trois héritages sont liés mais ne sont pas identiques. Le « martinisme » créé autour de Papus à la fin du 19ème siècle ne constitue donc pas la simple continuité institutionnelle de l’ordre de Martinez de Pasqually. David Allen Harvey décrit ce néo-martinisme français comme une synthèse moderne qui reprend l’héritage illuministe pour répondre aux problèmes religieux et politiques de la France postrévolutionnaire.
Selon le récit traditionnel, Papus et Augustin Chaboseau découvrent dans les années 1880 qu’ils possèdent chacun une transmission individuelle liée à Saint-Martin. Ces chaînes initiatiques privées sont difficiles à documenter avec les critères historiques actuels. Elles jouent néanmoins un rôle fondateur dans la mémoire du mouvement.
Papus et Chaboseau décident de réunir leurs transmissions et de créer une structure organisée. La date exacte des premiers travaux varie selon les sources. La BnF donne une naissance de l’Ordre Martiniste autour de 1882 avec un point d’interrogation, tout en signalant qu’une source maçonnique de référence retient 1891. Les historiens contemporains placent généralement la formalisation du mouvement autour de 1891. Il est donc trompeur d’affirmer que l’Ordre Martiniste aurait été « cofondé en 1884 » comme une institution déjà structurée.
1891, la formalisation de l’Ordre Martiniste
Autour de 1891, l’Ordre Martiniste prend une forme institutionnelle plus nette avec un Suprême Conseil et Papus à sa tête. Le mouvement utilise un système de degrés relativement simple et met au centre la figure du « Supérieur Inconnu ». Il affirme poursuivre une voie de réintégration spirituelle inspirée de Saint-Martin et de l’illuminisme français.
Le Martinisme papusien se diffuse rapidement grâce aux revues et aux correspondants étrangers. Des groupes apparaissent en Europe, dans l’Empire russe et sur le continent américain. Cette expansion constitue l’une des grandes réussites de Papus. L’Ordre n’est pas seulement une société parisienne : il devient un réseau international.
Papus ne se contente pas de diriger l’Ordre. Il cherche à reconstruire son histoire. Il publie des ouvrages sur Martinez de Pasqually, Saint-Martin et les différents courants de l’illuminisme français. En 1899 paraît Martinésisme, willermosisme, martinisme et franc-maçonnerie. En 1902, il consacre un livre entier à Louis-Claude de Saint-Martin.
Ces ouvrages restent importants parce qu’ils ont conservé ou reproduit des documents, mais ils doivent être lus avec recul. Papus écrit aussi pour légitimer l’ordre qu’il dirige. Sa manière de relier Martinez, Willermoz, Saint-Martin et le Martinisme moderne construit une généalogie qui a largement influencé les générations suivantes.
La médecine, l’autre carrière de Gérard Encausse
En parallèle, Gérard Encausse poursuit ses études médicales. Le Comité des travaux historiques et scientifiques indique qu’il est reçu docteur en médecine à Paris en juillet 1894. Son travail médical est généralement associé à L’Anatomie philosophique et ses divisions, publiée en 1894. Le titre montre déjà son désir d’établir des correspondances entre structure anatomique et pensée générale.
Encausse s’intéresse aussi à l’hypnose, à l’homéopathie et à plusieurs méthodes thérapeutiques en débat à son époque. Il dirige un Annuaire de l’homéopathie à Paris et publie sur la dosimétrie ou l’absorption cutanée des médicaments.
Il serait cependant exagéré de le présenter comme le fondateur d’une « médecine holistique » au sens contemporain. Son parcours appartient à la médecine de la fin du 19ème siècle, période où plusieurs écoles thérapeutiques concurrentes cherchent encore leur place. Chez Papus, la médecine devient surtout un modèle : le corps constitue un système organisé, et il imagine que l’univers ou la société peuvent être étudiés par analogie.
Le Traité méthodique de science occulte
En 1891 paraît le Traité méthodique de science occulte. Le titre doit être retenu avec précision : il s’agit bien du Traité méthodique de science occulte, et non d’un « Traité méthodique de magie pratique ».
Le livre cherche à synthétiser les grandes doctrines que Papus associe aux sciences occultes. Il présente des principes généraux, des correspondances, des classifications et une méthode fondée sur l’analogie.
La méthode analogique tient une place majeure dans sa pensée. Papus affirme que l’induction étudie les détails, la déduction l’ensemble, tandis que l’analogie permettrait de relier les deux. Cette manière de raisonner devient caractéristique de ses manuels. Il compare organes, planètes, niveaux de l’être humain et structures sociales dans de vastes tableaux.
En 1889, Papus publie Le Tarot des Bohémiens, sous-titré « le plus ancien livre du monde, clef absolue de la science occulte ». Le titre reflète les théories de son époque, mais ne correspond pas à l’histoire réelle du tarot. Les cartes apparaissent en Europe à la fin du Moyen Âge ; elles ne constituent pas un livre antique transmis intact par un peuple nomade.
Papus reprend et développe la tradition occultiste inaugurée au 18ème siècle par Court de Gébelin et Etteilla, puis transformée au 19ème siècle par Éliphas Lévi. Il relie le tarot à la Kabbale, aux nombres, aux lettres et aux cycles. Son influence sur le tarot ésotérique français sera considérable.
Notre article Comprendre le tarot permet de distinguer l’histoire matérielle des cartes de ces constructions occultistes modernes. La première édition de La Kabbale, tradition secrète de l’Occident paraît en 1892. Une seconde édition considérablement augmentée est publiée en 1903.
Papus présente la Kabbale comme l’une des grandes clefs de la tradition occidentale. Il s’appuie sur Adolphe Franck, Éliphas Lévi, Saint-Yves d’Alveydre et plusieurs auteurs de son milieu.
Il faut là encore replacer son travail dans son contexte. La « Kabbale » de Papus appartient à la Kabbale chrétienne et occultiste européenne. Elle n’est pas une présentation neutre de l’histoire des traditions juives.
Son mérite historique réside ailleurs : il contribue à diffuser en France un vocabulaire des sefirot, de l’arbre kabbalistique et des correspondances qui deviendra omniprésent dans l’occultisme du 20ème siècle. Notre Introduction à la Kabbale permet de distinguer ces réceptions occidentales de la tradition juive elle-même.
Les années 1890 sont aussi celles des grandes polémiques occultistes. L’affaire de Joseph-Antoine Boullan occupe une place importante dans les réseaux de Papus et de Stanislas de Guaita.
Joris-Karl Huysmans recueille alors de nombreuses informations sur un prétendu satanisme contemporain. Les travaux de Ruben van Luijk ont montré que plusieurs de ces informations, transmises notamment par Boullan, sont très peu fiables.
Papus appartient au camp des occultistes léviens autour de Guaita. La polémique devient publique et provoque des duels, des accusations d’envoûtement et des articles de presse. Ce moment participe à la légende noire de l’occultisme parisien. Il montre aussi que les conflits entre occultistes ne se déroulent pas seulement dans des cercles fermés : ils deviennent un spectacle médiatique.
Une rencontre transforme progressivement la trajectoire de Papus : celle de Nizier Anthelme Philippe, plus connu comme Maître Philippe de Lyon. Les milieux martinistes situent leur rencontre autour de 1894. Papus présente ensuite Philippe comme son « maître spirituel », tandis que Saint-Yves d’Alveydre occupe plutôt la place de maître intellectuel.
Philippe est connu comme guérisseur et homme de prière. Son influence conduit Papus à accorder davantage de place à la charité, au christianisme intérieur et à une transformation morale qui ne dépend pas uniquement de l’étude des sciences occultes.
Cette évolution est comparable, à certains égards, à celle de Paul Sédir, proche de Papus qui s’éloignera encore plus nettement des organisations occultistes pour se consacrer au christianisme.
La Russie, entre histoire et légende
Les relations de Papus avec la Russie ont beaucoup contribué à sa légende. Il est certain que son mouvement possède des relais russes et qu’il se rend en Russie au tournant du 20ème siècle. Son pseudonyme « Niet » apparaît sur La Russie d’aujourd’hui, publié en 1902, et la BnF associe cet ouvrage à Gérard Encausse.
La tradition familiale et martiniste attribue à Papus trois voyages importants en 1901, 1905 et 1906. Le voyage de 1901, dans l’environnement de Philippe de Lyon et des cercles proches de la cour, constitue le noyau le mieux établi.
À partir de là se développe un récit beaucoup plus spectaculaire : Papus aurait été appelé par Nicolas II, aurait dirigé des séances médiumniques et aurait évoqué l’esprit d’Alexandre III pour obtenir des conseils politiques.
Le problème est que ces épisodes proviennent largement de mémoires martinistes et de récits postérieurs. Ils doivent être présentés comme tels. Une source contemporaine permet de mesurer la construction de cette réputation. En juillet 1906, Le Petit Parisien publie un article intitulé « Le médium du Tsar ? ».
Le journal rapporte les dépêches selon lesquelles Papus serait devenu un personnage puissant à la cour de Peterhof et organiserait des séances de spiritisme influençant les décisions de Nicolas II. Mais l’article précise immédiatement que Papus se trouve alors à Paris et dément plusieurs rumeurs qui circulent sur lui. Ce document est précieux : il ne confirme pas les histoires extraordinaires, mais montre qu’elles existent déjà du vivant de Papus.
Ses relations russes et sa proximité avec certains réseaux de cour sont bien réelles ; autour d’elles s’est développée l’image plus mystérieuse du « médium du tsar », nourrie par la presse, les souvenirs martinistes et le goût de l’époque pour les conseillers occultes des souverains. Les récits tardifs opposent volontiers Papus à Grigori Raspoutine. Papus aurait averti Nicolas II et Alexandra du danger représenté par le religieux sibérien.
Cette histoire correspond bien à la concurrence entre figures spirituelles qui entourent la cour russe, mais les preuves permettant d’en faire un épisode central de la carrière de Papus restent limitées.
Il ne faut surtout pas construire une succession simpliste où Papus aurait été « conseiller occulte officiel » des Romanov avant d’être remplacé par Raspoutine. La cour impériale russe reçoit plusieurs figures religieuses, guérisseurs et conseillers, dans un environnement où les relations personnelles varient rapidement.
La présence de Papus dans cet univers est historiquement intéressante ; la transformer en fonction officielle ne l’est pas. La relation de Papus avec la franc-maçonnerie est complexe. Contrairement à une affirmation fréquente, il n’est pas simplement « élu Grand Maître de la franc-maçonnerie en 1901 ».
Il entretient des relations difficiles avec certaines obédiences françaises régulières, tout en recherchant des systèmes maçonniques spiritualistes qui correspondent davantage à son programme. Il reçoit des patentes liées au rite swedenborgien par l’intermédiaire de John Yarker. En 1908, il organise à Paris une importante conférence maçonnique et spiritualiste.
Cette année-là, autour de Papus, Teder et Theodor Reuss, se met en place un Suprême Grand Conseil lié au Rite Ancien et Primitif de Memphis-Misraïm en France. Le rôle de Papus est donc réel mais doit être formulé précisément : il dirige des structures maçonniques spiritualistes et marginales par rapport aux grandes obédiences françaises, plutôt que « la franc-maçonnerie » dans son ensemble.
Le congrès maçonnique spiritualiste de juin 1908 constitue l’un des sommets de son activité institutionnelle. Il réunit à Paris des représentants de plusieurs organisations initiatiques et maçonniques. Theodor Reuss, lié à l’Ordo Templi Orientis et à des rites maçonniques germaniques, participe à cet environnement.
Papus cherche à construire une alliance internationale de rites spiritualistes face à une franc-maçonnerie française qu’il juge trop rationaliste ou trop politique. Cette volonté d’organisation internationale est caractéristique de sa méthode. Papus ne se contente jamais d’une école doctrinale ; il veut des structures, des chartes, des revues et des réseaux capables de relier les groupes.
Papus entretient également des liens avec le mouvement gnostique français constitué autour de Jules Doinel. Cette Église gnostique moderne apparaît dans le même climat que le Martinisme et la Rose-Croix occultiste. Elle reprend des éléments du christianisme gnostique ancien mais les recompose selon les idées ésotériques de la fin du 19ème siècle.
Les affiliations exactes et les titres attribués à Papus varient selon les sources internes. Ce qui est certain est sa participation au réseau où circulent Doinel, Bricaud et les responsables de plusieurs organisations gnostiques. Notre article sur le gnosticisme permet de distinguer les mouvements antiques des Églises gnostiques réinventées à l’époque contemporaine. Papus joue un rôle de passeur pour une génération entière. Marc Haven, Sédir, Phaneg, Teder, Jean Bricaud, Victor-Émile Michelet, Barlet et plusieurs autres travaillent dans son environnement.
Le jeune René Guénon traverse lui aussi des organisations liées à ce milieu avant de rompre avec l’occultisme. Mark Sedgwick a montré que le Martinisme et les groupes dirigés par Papus appartiennent au paysage intellectuel dans lequel Guénon construit ses premières positions.
Cette influence est importante : Papus ne transmet pas seulement des doctrines, il fournit une infrastructure à des auteurs qui prendront ensuite des directions très différentes. Certains resteront martinistes, d’autres se tourneront vers une voie chrétienne, la franc-maçonnerie, le gnosticisme ou la critique radicale de l’occultisme.
Pour Papus, l’univers est organisé par analogies. L’homme constitue un microcosme qui reflète des lois plus générales. Il utilise volontiers des schémas ternaires : corps, âme et esprit ; matière, vie et intelligence ; plan physique, plan astral et plan spirituel.
Cette pensée de la synthèse cherche à intégrer les sciences de son époque sans abandonner les correspondances occultes. Papus emploie des termes venus de la physiologie, de l’électricité, du magnétisme et de la médecine pour expliquer des concepts hérités de la magie. Notre article Le monde selon Papus développe spécifiquement cette architecture doctrinale, afin que la présente page reste une véritable biographie.
La Première Guerre mondiale
Lorsque la Première Guerre mondiale éclate, Gérard Encausse a près de cinquante ans. Il met une partie de ses activités occultistes en retrait et sert comme médecin. La tradition biographique le montre travaillant dans les structures médicales militaires et s’épuisant au service des blessés. Plusieurs sources martinistes indiquent que cette période dégrade fortement sa santé.
Il est nécessaire de rester mesuré sur les détails héroïques ajoutés après sa mort. Son engagement médical pendant la guerre est attesté par la tradition biographique cohérente et par les documents de son entourage, mais certaines scènes de dévouement absolu appartiennent à l’hommage posthume.
Ce qui est incontestable est que Papus meurt en pleine guerre, alors que plusieurs de ses réseaux sont désorganisés et que le monde de la Belle Époque auquel il appartenait disparaît.
Gérard Encausse meurt à Paris le 25 octobre 1916, à l’âge de 51 ans. Cette date est confirmée par la Bibliothèque nationale de France et le Comité des travaux historiques et scientifiques.
La tuberculose pulmonaire est donnée comme cause de la mort dans la tradition biographique familiale et martiniste. Elle est fréquemment reliée à l’épuisement de son service médical pendant la guerre.
Il est enterré au cimetière du Père-Lachaise. Sa sépulture se trouve dans la 93ème division et porte le nom de la famille Encausse. Notre Guide des occultistes au Père-Lachaise replace sa tombe parmi celles d’autres figures liées à l’histoire de l’ésotérisme français.
La mort de Papus ne met pas fin au Martinisme, mais elle ouvre une période de divisions. Teder lui succède dans une partie des structures. Jean Bricaud joue ensuite un rôle majeur dans la réorganisation du mouvement, tandis que d’autres lignées revendiquent des continuités distinctes. Au 20ème siècle, plusieurs organisations utiliseront le nom d’Ordre Martiniste. Elles ne peuvent pas toutes être considérées comme une seule institution restée identique depuis Papus.
Cette pluralité est importante pour l’histoire du mouvement. « Le Martinisme » désigne aujourd’hui une famille de groupes et de lignées qui partagent une référence à Saint-Martin et à Papus, mais dont les filiations et les doctrines peuvent différer.
Pourquoi Papus a-t-il eu une telle influence ?
La force de Papus ne réside pas dans une découverte doctrinale comparable à celle d’un philosophe construisant un système entièrement neuf. Son talent est celui d’un organisateur. Il reprend Lévi, Saint-Yves, Wroński, la Kabbale chrétienne, le tarot, le Martinisme et le magnétisme, puis les transforme en cursus.
Il sait également utiliser les médias de son époque : livres bon marché, brochures, revues mensuelles, conférences, librairies et réseaux internationaux. Cette capacité explique pourquoi son nom apparaît partout dans l’occultisme francophone de 1885 à 1914. Là où Éliphas Lévi avait construit une philosophie symbolique, Papus construit un véritable écosystème.
La production de Papus est immense. La BnF relie plusieurs dizaines de notices à Gérard Encausse et plus de deux cents notices à son pseudonyme. L’Occultisme contemporain, paru en 1887, présente ses grandes références modernes. Traité élémentaire de science occulte en 1888 fournit une introduction générale. Le Tarot des Bohémiens en 1889 constitue son grand livre sur le tarot. Traité méthodique de science occulte paraît en 1891.
La Kabbale, tradition secrète de l’Occident est publiée en 1892 et fortement augmentée en 1903. Papus publie également sur le spiritisme, le magnétisme, l’hypnose, l’alchimie, les sociétés secrètes et le Martinisme. Ses ouvrages sur Martinez de Pasqually, Saint-Martin et l’illuminisme français comptent parmi ceux qui ont le plus façonné la mémoire moderne de ces courants.
Il serait trompeur de lire les livres historiques de Papus comme des travaux universitaires au sens actuel. Il possède un réel goût des archives et publie des documents. Mais il cherche aussi à établir une continuité initiatique et à légitimer les organisations auxquelles il appartient.
Ses récits sur le Martinisme mêlent donc documents historiques, traditions orales et mémoire initiatique. Cette combinaison ne rend pas ses livres inutiles. Elle oblige simplement à les utiliser comme sources de l’histoire du Martinisme moderne autant que comme récits sur le 18ème siècle.
Les travaux universitaires sur l’occultisme français permettent aujourd’hui de replacer Papus dans un contexte beaucoup plus large. Jean-Pierre Laurant l’inscrit dans l’histoire de l’ésotérisme chrétien français de la fin du 19ème siècle. David Allen Harvey analyse le Martinisme moderne comme une tentative de réconcilier les fractures politiques et religieuses de la France postrévolutionnaire.
Alex Owen rappelle l’importance de l’occultisme français et de sa « high magic » dans la diffusion de l’occultisme européen au tournant du 20ème siècle. Mark Sedgwick montre enfin que les réseaux de Papus forment une partie du paysage dans lequel René Guénon se construit avant de devenir l’un des grands critiques de l’occultisme. Ces recherches font apparaître un Papus moins légendaire mais beaucoup plus intéressant : médecin, éditeur, organisateur et constructeur d’une culture initiatique moderne.
Sources et repères
La notice d’autorité de la Bibliothèque nationale de France constitue la base la plus sûre pour ses dates et son activité : naissance le 13 juillet 1865, mort le 25 octobre 1916, profession de médecin, fondation de l’Ordre Martiniste et de L’Initiation en 1888. La BnF conserve également une part considérable de ses ouvrages et périodiques.
Le Comité des travaux historiques et scientifiques, rattaché à l’École nationale des chartes, fournit une notice biographique fondée sur plusieurs études consacrées à Papus. Elle confirme notamment son doctorat en médecine obtenu à Paris en juillet 1894 et recense ses principales publications.
Pour le Martinisme, David Allen Harvey, Beyond Enlightenment: Occultism and Politics in Modern France, Northern Illinois University Press, 2005, constitue une référence majeure. L’ouvrage replace le néo-martinisme de Papus dans l’histoire politique et religieuse française et insiste sur son caractère moderne plutôt que sur une continuité institutionnelle simple avec le 18ème siècle.
Jean-Pierre Laurant, L’Ésotérisme chrétien en France au 19ème siècle, étudie le milieu auquel appartiennent Éliphas Lévi, Saint-Yves d’Alveydre, Papus, Péladan, Barlet, Sédir et leurs contemporains. L’ouvrage reste une référence pour comprendre les réseaux et les transformations de l’ésotérisme français.
Les collections de la BnF permettent enfin de travailler directement sur les sources primaires : L’Initiation paraît à partir d’octobre 1888 ; Le Tarot des Bohémiens est publié en 1889 ; La Kabbale en 1892 ; Martinésisme, willermosisme, martinisme et franc-maçonnerie en 1899. Ces éditions permettent de vérifier la chronologie réelle de son œuvre sans dépendre des rééditions modernes.































un très grand personnage.