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Origines et attestations anciennes |
Imbolc est une fête celtique traditionnelle, attestée surtout en Irlande gaélique, qui marque la fin de l’hiver et le début du printemps. Elle se tient autour du 1er février, date correspondant au début du mois d’anagantios dans le calendrier gaulois de Coligny. Imbolc fait partie des quatre grandes fêtes saisonnières des anciens Gaëls, avec Samain (1er novembre), Beltaine (1er mai) et Lugnasad (1er août).
Origines et attestations anciennes
L’étymologie du terme Imbolc (qu’on trouve aussi orthographié Imbolg ou Oímelc dans les manuscrits médiévaux) a fait l’objet de différentes interprétations. Le Glossaire de Cormac (début du 10ème siècle) explique Oímelc comme « le début du printemps », dérivant le mot de oí-melg (« lait de brebis ») et précisant qu’il s’agit du moment où ce lait devient disponible. D’autres spécialistes rapprochent au contraire Imbolc d’un terme celtique signifiant « ablution » : imb-folc pourrait évoquer un rituel de lavage, liant cette fête à la notion de lustration de fin d’hiver analogue au Februa romain.
Les premières mentions écrites d’Imbolc apparaissent dans la littérature irlandaise médiévale. La saga Tochmarc Emire (« Le Courtisanage d’Emer », dont la version conservée date du 10ème siècle) cite Imbolc comme « le début du printemps (...) le temps où l’on trait les brebis ». Un autre passage, dans le récit épique du Táin Bó Cúailnge (« Razzia des vaches de Cooley »), indique qu’un combat du héros Cúchulainn dure « du lundi de Samain au mercredi après Imbolc », c’est-à-dire pendant toute la période hivernale jusqu’au recommencement du printemps.
Il est évident qu'Imbolc est une fête d’origine préchrétienne, probablement héritée des pratiques agro-pastorales celtiques. Elle correspond en effet à la période de mise bas des brebis et de reprise de la lactation, élément crucial après les privations de l’hiver. Ce regain de fécondité du troupeau s’accompagne d’une perspective de renouveau général : on se prépare alors aux semailles du printemps et à la saison lumineuse à venir. Certains auteurs vont jusqu’à postuler une très grande ancienneté de cette célébration : plusieurs tombes à couloir néolithiques en Irlande sont orientées de façon à laisser pénétrer le soleil levant aux environs d’Imbolc et de Samain, ce qui suggère l’importance symbolique de ces dates dès la Préhistoire.
Renouveau pastoral et rites de purification
Imbolc coïncide avec un tournant de l’année pastorale. À cette époque (fin janvier – début février), les brebis mettent bas et la production de lait reprend, apportant une première source de nourriture fraîche après la disette hivernale. Ce renouveau de fécondité du troupeau s’accompagne d’une perspective de reprise générale : on anticipe les semailles du printemps et le retour de la saison claire. Imbolc apparaît ainsi comme une fête de transition qui « sort » symboliquement de l’hiver. De ce fait, une dimension purificatoire lui est traditionnellement associée : il s’agit de purifier le foyer et les personnes des scories de la saison sombre avant d’entamer le nouveau cycle. Les comparatistes ont d’ailleurs rapproché Imbolc des Lupercales romaines (fêtes de la fertilité et de la purification célébrées fin février) en soulignant des fonctions similaires de passage et de rajeunissement rituel à la sortie de l’hiver.
La déesse Brigit, figure tutélaire d’Imbolc
Dans la mythologie celtique insulaire, Imbolc est placé sous le patronage de la déesse Brigit (Brighid en vieil-irlandais). Brigit – dont le nom signifie « la Très Élevée » – fait partie des divinités majeures du panthéon gaélique. Les sources la décrivent comme la fille du Dagda (dieu-druide des Tuatha Dé Danann) et lui attribuent un vaste domaine de compétences : elle est la patronne de la poésie et du savoir, des forgerons et artisans, de la médecine et de la guérison, ainsi que la protectrice des troupeaux et des foyers. En tant que déesse du feu domestique, de la lumière naissante et de la fertilité, Brigit était naturellement associée à la fête d’Imbolc qui célèbre le retour du printemps. Les historiens considèrent que cette fête marquait son culte annuel : « on l’invitait à entrer dans la maison afin de la purifier et de la protéger jusqu’à la prochaine fête d’Imbolc ». Ainsi, Brigit apparaît comme une divinité de l’aurore du printemps – certains auteurs la qualifient même de déesse aurorale – et Imbolc inaugurait symboliquement « la période des Aurores de l’année », c’est-à-dire le retour de la lumière et de la vie après le solstice d’hiver.
La croix de sainte Brigitte, tressée avec des joncs ou de la paille, est un symbole emblématique associé à la fête d’Imbolc. Jadis, on la fabriquait le soir du 31 janvier (veille de la fête) et on l’accrochait au-dessus des portes, des fenêtres ou dans les étables afin d’accueillir Brigit chez soi et de protéger le foyer pour l’année à venir. Dans l’ouest de l’Irlande, on réalisait également un grand anneau de joncs appelé Crios Bríde (« ceinture de Brigitte »), que chacun faisait passer autour de son corps pour recevoir symboliquement la bénédiction de la sainte.
À l’époque préindustrielle, d’autres coutumes marquaient encore la veillée d’Imbolc dans les campagnes irlandaises et écossaises. Une effigie de paille de la déesse (ou sainte) Brigit, nommée la Brídeóg, était portée de maison en maison par des jeunes filles vêtues de blanc, qui chantaient des hymnes en son honneur. Dans chaque foyer, on préparait pour Brigit un lit symbolique garni d’herbes sèches, destiné à l’inviter à passer la nuit dans la maison – signe de bon augure pour l’année à venir. Avant de se coucher, les habitants avaient coutume de laisser dehors des rubans ou des pièces de tissu pour que Brigit les touche et leur confère un pouvoir de guérison. Au matin du 1er février, on guettait les traces de son passage : si la cendre du foyer conservait l’empreinte d’une baguette ou d’un pied, c’était le signe que la déesse était venue apporter sa protection.
Enfin, les pratiques rituelles anciennes se devinent à travers un poème irlandais consigné au 9ème siècle dans le Hibernica Minora. Ce texte décrit les gestes à accomplir lors d’Imbolc : « Goûter de chaque nourriture selon l’ordre, voilà ce que l’on doit faire à Imbolc ; se laver les mains, les pieds, la tête ». Ces vers suggèrent qu’on effectuait un échantillonnage symbolique de tous les aliments disponibles (probablement pour inventorier les réserves en fin d’hiver) et qu’on procédait à des ablutions purificatrices, en accord avec l’esprit de renouveau de cette fête. Il est également rapporté qu’au début du banquet on buvait un mélange de lait de brebis (fermenté) et de céréales, boisson rituelle marquant le retour du lait frais dans la communauté.
De la déesse Brigit à sainte Brigitte
Avec la conversion de l’Irlande au christianisme (5ème – 6ème siècle), la fête d’Imbolc a progressivement été réinterprétée et intégrée au calendrier chrétien. La figure de sainte Brigitte de Kildare a joué un rôle central dans cette transition. D’après la tradition hagiographique, Brigitte (v. 451–525 apr. J.-C.) était une ancienne druidesse convertie qui devint abbesse et fonda un monastère à Kildare, sur un lieu déjà sacré pour la déesse du même nom. Dès la fin du 7ème siècle, un auteur comme Cogitosus atteste qu’une fête de sainte Brigitte est célébrée le 1er février à Kildare. Quelques siècles plus tard, la substitution du culte païen par le culte de la sainte est d’ailleurs visible dans les textes : une version du Táin Bó Cúailnge (manuscrit du 14ème siècle) remplace le terme Imbolc par Féil Bríde, c’est-à-dire la « fête de Brigitte ». Devenue l’une des saintes patronnes de l’Irlande, Brigitte christianise ainsi l’héritage d’Imbolc : son culte met l’accent sur la protection des récoltes et du bétail, la charité envers les nécessiteux et des miracles liés à l’abondance – thèmes en continuité directe avec l’ancienne fête agraire.
Un aspect frappant du culte médiéval de sainte Brigitte est la persistance d’un feu sacré en son sanctuaire de Kildare. Au 12ème siècle, Giraldus Cambrensis décrit une flamme inextinguible entretenue par dix-neuf nonnes, au cœur d’un enclos circulaire interdit aux hommes. La sainte elle-même est représentée dans l’iconographie tenant un feu dans un récipient et accompagnée d’une vache – symboles de ses attributs de feu sacré et de fécondité laitière. Ce « feu de Brigit », qui pourrait avoir hérité d’un ancien rituel druidique, a brûlé sans interruption jusqu’à la dissolution du monastère au 17ème siècle.
Enfin, la date du 1er février, proche de la Chandeleur (fêtée le 2 février), a favorisé une assimilation complète d’Imbolc dans le cycle liturgique chrétien. La fête de la Présentation de Jésus au Temple, célébrée avec des cierges bénits symbolisant la lumière, correspondait par son thème de purification et de renouveau à la signification originelle d’Imbolc. Dans les pays celtiques, elle s’est confondue avec la fête de sainte Brigitte : en Bretagne, la Chandeleur est appelée Gouel Berc’hed (« fête de Brigitte » en breton). Jusqu’à l’époque moderne, le jour de sainte Brigitte est resté l’une des fêtes rurales majeures en Irlande, garantissant la transmission des anciens rites saisonniers sous une forme christianisée.



















