Franz Bardon, de son nom tchèque František Bardon, occupe une place singulière dans l’occultisme européen du 20ème siècle. Né le 1er décembre 1909 à Kateřinky, aujourd’hui quartier d’Opava, et mort le 10 juillet 1958 à Brno, il fut successivement ouvrier qualifié, artiste de variété, guérisseur, auteur et enseignant de magie hermétique. Sa notoriété repose surtout sur trois ouvrages publiés entre 1956 et 1957, dans lesquels il propose une progression méthodique fondée sur la maîtrise de l’attention, l’équilibre des quatre éléments, le travail du corps, de l’âme et de l’esprit, puis l’évocation et la « Quabbale » opérative.
La difficulté — et une part du charme — de Bardon tient à la superposition de plusieurs récits. Il existe un noyau biographique conservé dans les notices tchèques et les éditions de ses livres ; autour de lui s’est constituée une tradition bardonienne qui lui attribue facultés extraordinaires, missions secrètes et affrontements occultes. Plutôt que d’effacer cette seconde couche, il faut la lire comme la mémoire initiatique d’un maître dont l’influence a largement dépassé les documents administratifs.
František Bardon, un enfant de la Silésie austro-hongroise
František Bardon naît le 1er décembre 1909 à Kateřinky, alors Katherein, près de Troppau dans la Silésie autrichienne. La ville porte aujourd’hui le nom d’Opava, en République tchèque. La notice biographique publiée par la municipalité d’Opava le présente comme le fils aîné de Viktor Bardon et de Ludvika Bardonová, née Herudková. Son père travaille comme ouvrier ferblantier dans une usine locale de jute. Le couple aura une nombreuse famille, dans un territoire dont l’identité politique et culturelle sera bouleversée par la disparition de l’Empire austro-hongrois à la fin de la Première Guerre mondiale.
Cette origine compte pour comprendre Bardon. Il grandit dans une région frontière où se croisent langues allemande et tchèque, catholicisme, culture ouvrière, occultisme germanophone et renouveau ésotérique tchèque. Lorsqu’il publiera ses grands livres dans les années 1950, il écrira en allemand et sera lu dans tout l’espace germanophone avant de devenir une référence internationale.
Les sources tchèques disponibles ne décrivent pas Bardon comme un universitaire ni comme un médecin diplômé. La municipalité d’Opava indique qu’il apprend le métier de serrurier-réparateur de machines à coudre dans l’entreprise Minerva. La Religionistická encyklopedie de l’Académie tchèque des sciences le présente elle aussi comme serrurier de formation.
Ce point permet de corriger une image fréquemment reprise dans les biographies tardives, où Bardon apparaît comme « docteur » ou spécialiste médical au sens académique. Il exercera bien une activité de guérisseur et préparera des remèdes, mais cela ne permet pas de lui attribuer une formation médicale universitaire sans document supplémentaire.
Le milieu hermétique tchèque de l’entre-deux-guerres
La Tchécoslovaquie de l’entre-deux-guerres possède un milieu ésotérique particulièrement actif. Des auteurs comme Karel Weinfurter popularisent le yoga, la magie, le christianisme ésotérique et les traditions initiatiques auprès d’un lectorat tchèque. La notice de l’Académie tchèque des sciences signale que Bardon fut d’abord marqué par Weinfurter avant de se rapprocher des idées de Friedrich Wilhelm Quintscher.
Ce contexte documenté éclaire le terreau dans lequel s’enracine Bardon, sans épuiser la tradition qui le présente comme l’héritier d’une chaîne initiatique plus ancienne. Il lit et travaille dans un environnement déjà riche en traductions, sociétés, revues et enseignements occultes ; son œuvre future se nourrit de ce monde tout en prétendant transmettre quelque chose de plus ancien et de plus universel.
Pour replacer ce vocabulaire dans une histoire plus ancienne, notre article consacré à l’Hermétisme revient sur les textes attribués à Hermès Trismégiste et sur leurs transformations successives. L’« hermétisme » de Bardon ne se confond pas avec le seul Corpus Hermeticum antique : il relève d’un occultisme moderne qui rassemble plusieurs héritages.
Friedrich Wilhelm Quintscher, occultiste allemand né en 1893, constitue l’un des noms les plus importants pour comprendre la formation de Bardon. Quintscher publie des textes de magie pratique sous plusieurs pseudonymes et fréquente les milieux de la Fraternitas Saturni et de l’adonisme. La Religionistická encyklopedie affirme que Bardon se forma comme magicien sous son influence.
La nature exacte de leur relation a toutefois fait l’objet de débats dans les milieux bardoniens. Des éditeurs et disciples de Bardon ont rejeté l’idée qu’il aurait simplement repris le système de Quintscher, tandis que d’autres chercheurs ont relevé des proximités de vocabulaire et de méthode. Il est plus prudent de retenir l’existence de contacts et d’une influence dans le paysage magique germanophone, sans réduire Bardon à un imitateur ni présenter son système comme entièrement détaché de ses prédécesseurs.
Frabato, l’artiste de variété
À partir des années 1920, Bardon se produit sous le nom de Frabato. Les notices tchèques parlent d’un artiste de variété et de représentations proches de la magie de scène. La tradition bardonienne explique généralement « Frabato » comme une contraction de Franz Bardon, Troppau et Opava. Cette étymologie est plausible et largement reprise, mais elle provient du récit transmis autour de l’auteur plutôt que d’un acte administratif.
Le personnage de Frabato est capital, car il explique l’image publique que Bardon construira avant ses livres. Il ne se présente pas seulement comme théoricien. Ses conférences et démonstrations veulent montrer qu’un entraînement de l’esprit peut produire des effets perceptibles. Les témoignages ultérieurs lui attribuent clairvoyance, lecture de pensée, diagnostic à distance et autres facultés. Ces récits appartiennent à la mémoire de ses élèves et de son entourage ; ils ne disposent pas tous de vérifications indépendantes permettant de les traiter comme des faits établis.
La littérature consacrée à Bardon lui attribue très tôt un destin d’« adepte » hors du commun. Certains récits racontent qu’une haute entité spirituelle aurait pris possession de son corps durant son adolescence, d’autres qu’il aurait été une incarnation d’Hermès Trismégiste. Ces récits ont joué un rôle considérable dans la réception de son œuvre, mais ils relèvent d’une interprétation initiatique transmise par ses disciples.
Ils ne doivent pas être confondus avec les données biographiques établies. Bardon peut être étudié comme occultiste majeur sans qu’il soit nécessaire de décider historiquement si ces affirmations surnaturelles sont vraies. Cette distinction permet au contraire de mieux comprendre la formation d’une figure de maître dans l’ésotérisme du 20ème siècle.
La guerre et l’emprisonnement à partir de 1941
La Seconde Guerre mondiale constitue une rupture majeure. La Religionistická encyklopedie indique que Bardon est emprisonné dans un camp de concentration à partir de 1941. Cette donnée est reprise par plusieurs travaux postérieurs. En revanche, les versions qui affirment qu’Adolf Hitler aurait personnellement voulu utiliser ses pouvoirs, que Bardon aurait refusé une fonction magique au service du Reich ou qu’il aurait échappé au dernier moment à une exécution grâce à un bombardement reposent surtout sur la tradition hagiographique.
La prudence est donc nécessaire. L’emprisonnement de Bardon sous le régime nazi appartient à son parcours biographique. Les scénarios spectaculaires greffés autour de cet épisode demanderaient des archives indépendantes avant d’être racontés comme des certitudes.
Après la guerre, Bardon revient en Tchécoslovaquie et reprend une activité de guérisseur-herboriste. La notice officielle d’Opava le décrit comme écrivain, graphologue, astrologue, clairvoyant, mage et guérisseur. Il reçoit des personnes, prépare des remèdes et poursuit parallèlement un enseignement ésotérique.
La frontière entre soin populaire, herboristerie et activité médicale était particulièrement sensible dans la Tchécoslovaquie de l’après-guerre. Bardon ne possède pas le statut d’un médecin hospitalier. Il agit dans un cadre privé, ce qui contribuera plus tard aux difficultés qu’il rencontre avec les autorités communistes.
Ce qui distingue Bardon de nombreux auteurs occultistes de son époque est la forme pédagogique de son œuvre. Il ne construit pas seulement une cosmologie. Il ordonne son enseignement en exercices successifs et demande au lecteur de ne pas brûler les étapes. Le principe général est simple : l’opérateur doit obtenir une maîtrise de lui-même avant de chercher à agir sur des forces ou des entités extérieures.
Cette priorité donnée à la discipline intérieure explique une grande part de sa postérité. Le lecteur n’entre pas dans un système composé uniquement de symboles et de correspondances. Il trouve des exercices de concentration, d’observation des pensées, de respiration, de visualisation, de travail élémentaire et d’introspection. Bardon présente la magie comme un art qui exige répétition, équilibre et contrôle.
1956, Der Weg zum wahren Adepten
En 1956 paraît à Fribourg-en-Brisgau, chez Hermann Bauer, Der Weg zum wahren Adepten, littéralement « Le chemin vers le véritable adepte ». Le livre est aujourd’hui connu en français sous plusieurs titres, dont Le Chemin de la véritable initiation magique. Son sous-titre allemand annonce clairement le projet : un enseignement en dix degrés, théorie et pratique.
Le premier livre constitue la porte d’entrée dans tout le système bardonien. Chaque degré associe travail mental, travail psychique et travail corporel. L’objectif n’est pas d’accumuler des phénomènes extraordinaires mais d’obtenir une structure intérieure équilibrée. L’élève doit apprendre à observer ses pensées, développer la concentration, établir un inventaire de son caractère et travailler les qualités attribuées aux quatre éléments.
L’un des exercices les plus connus de Bardon consiste à dresser deux inventaires de soi-même : l’un consacré aux défauts, l’autre aux qualités. L’auteur les organise ensuite selon les quatre éléments. Le feu reçoit certains traits liés à l’impulsion et à la volonté, l’air ceux associés au mouvement intellectuel, l’eau les dispositions émotionnelles et la terre les tendances à la fixation et à la stabilité.
Cette classification n’est pas une psychologie scientifique. Elle appartient au langage symbolique de Bardon. Sa fonction est pratique : forcer l’élève à examiner son propre caractère avant de poursuivre des opérations plus ambitieuses. Dans le système bardonien, celui qui recherche le pouvoir sans équilibre intérieur risque d’amplifier ses propres désordres.
Les quatre éléments et l’Akasha
Le feu, l’air, l’eau et la terre structurent toute la cosmologie de Bardon. Il leur associe qualités, tempéraments, fonctions du corps et forces de la nature. À ces quatre principes s’ajoute l’Akasha, terme emprunté au vocabulaire indien et réinterprété comme principe causal ou source supérieure des éléments.
Bardon utilise également la notion de « fluide électrique » et de « fluide magnétique ». Ces expressions ne correspondent pas à l’électricité et au magnétisme décrits par la physique. Elles désignent deux polarités occultes, active et expansive pour l’une, attractive et réceptive pour l’autre. Leur équilibre forme ce qu’il appelle le « magnétisme quadripolaire ».
Le système de Bardon décrit l’être humain selon trois niveaux : physique, astral et mental. Le corps matériel appartient au plan physique ; l’âme ou corps astral rassemble les qualités élémentaires et affectives ; l’esprit correspond à la conscience mentale. L’entraînement doit agir sur ces trois niveaux sans laisser l’un d’eux se développer au détriment des autres.
Ce vocabulaire appartient à l’occultisme européen moderne et croise théosophie, magie cérémonielle, yoga occidental et héritages plus anciens. Il ne correspond pas à une anatomie reconnue par la médecine contemporaine. Pour Bardon, il s’agit néanmoins d’un cadre opératif destiné à organiser l’expérience magique.
La progression des livres n’est pas arbitraire. Bardon considère que l’évocation d’entités n’a de sens qu’après un long travail préparatoire. Le mage incapable de gouverner ses pensées, ses émotions et ses impulsions resterait vulnérable à ses propres projections ou aux influences qu’il cherche à contacter.
Cette idée rapproche Bardon d’une longue tradition de magie savante où la purification et la préparation précèdent les opérations. On retrouve cette exigence sous des formes différentes chez Cornelius Agrippa ou John Dee, même si leurs cadres religieux et rituels ne sont pas ceux de Bardon.
1956, Die Praxis der magischen Evokation
La même année paraît Die Praxis der magischen Evokation, consacré à l’évocation magique. Le livre expose l’usage du cercle, du triangle, de la lampe, du miroir, du bâton, de l’épée, des vêtements rituels, des sceaux et d’autres instruments. Bardon insiste toutefois sur un point : l’objet matériel ne suffit jamais. Sa valeur dépend de la préparation et de l’autorité intérieure de celui qui l’emploie.
La seconde partie de l’ouvrage présente une vaste hiérarchie d’intelligences et d’entités associées aux éléments, à la zone entourant la Terre et aux sphères planétaires. Des noms, fonctions et sceaux sont donnés pour de nombreuses entités. Ce catalogue a fortement marqué la magie évocatoire contemporaine, car il fournit un système beaucoup plus développé que celui de nombreux manuels du 20ème siècle.
Chez Bardon, le cercle ne constitue pas seulement une barrière de protection. Il représente l’état de totalité et d’autorité divine que l’opérateur doit réaliser intérieurement. Le mage ne commande donc pas parce qu’il possède un tracé géométrique particulier, mais parce qu’il s’identifie rituellement à un principe supérieur.
Cette conception distingue son approche d’une lecture purement mécanique des grimoires. Les instruments servent de supports à une conscience déjà formée. Sans préparation, le symbole demeure inerte. Cette idée traverse toute son œuvre.
1957, Der Schlüssel zur wahren Quabbalah
En 1957 paraît le troisième volume, Der Schlüssel zur wahren Quabbalah, publié lui aussi chez Hermann Bauer. Le mot « Quabbalah », avec cette orthographe, désigne chez Bardon une discipline magique fondée sur les lettres, les sons, les couleurs et les qualités élémentaires.
Il ne faut pas confondre ce système avec l’histoire de la Kabbale juive. Bardon emprunte un terme déjà largement transformé par l’occultisme chrétien et les traditions magiques européennes. Sa « Quabbale » est avant tout opérative : lettres et sons sont associés à des couleurs, des éléments, des régions du corps et des états de conscience. Le but est d’apprendre à produire ce qu’il décrit comme une parole créatrice.
Dans le troisième livre, la lettre n’est pas seulement un signe écrit. Elle possède pour Bardon une qualité sonore, visuelle et élémentaire. L’élève apprend à la « charger » par la couleur, le son et la sensation, puis à combiner plusieurs lettres en formules.
Cette méthode donne à son système une physionomie très reconnaissable. La magie bardonienne ne cherche pas à reproduire mot pour mot les rituels de la Renaissance. Elle reconstruit un langage initiatique moderne à partir de correspondances et d’exercices progressifs.
Les « condensateurs fluidiques » font partie des techniques les plus caractéristiques de Bardon. Il désigne ainsi des substances ou supports destinés à recevoir et conserver une charge occulte. Des préparations végétales, des liquides, des métaux ou certains objets peuvent devenir, dans son système, des réceptacles pour les forces qu’il décrit.
Le terme ne doit pas être pris au sens de la physique moderne. Le « fluide » de Bardon appartient au vocabulaire du magnétisme et de l’occultisme. Ce qui l’intéresse est la capacité symbolique et matérielle d’un support à fixer une intention ou une qualité élémentaire. Le condensateur sert alors d’intermédiaire entre l’exercice intérieur et l’opération matérielle.
Bardon n’organise pas son enseignement comme un système de grades dépendant d’une loge précise. Ses livres sont conçus pour permettre un travail individuel. Cette caractéristique explique leur diffusion après sa mort : un lecteur isolé peut théoriquement suivre les exercices sans appartenir à la Golden Dawn, à la Fraternitas Saturni ou à une société rosicrucienne.
Cela ne signifie pas que Bardon se trouve hors de toute influence. Son langage appartient clairement à la culture ésotérique de son époque. Mais il transforme ces matériaux en cursus autonome, ce qui a favorisé l’apparition de groupes bardoniens informels plutôt qu’une organisation internationale centralisée.
Otti Votavová et la transmission des textes
Otti Votavová joue un rôle majeur dans la postérité de Bardon. Elle fut proche de lui et participa à la mise en forme de matériaux qui circuleront après sa mort. Son nom est particulièrement lié à Frabato le Magicien, ouvrage publié en 1979.
Le livre a longtemps été lu comme une autobiographie occulte. Cette lecture demande pourtant de grandes précautions. Les informations éditoriales postérieures et le témoignage de l’éditeur Dieter Rüggeberg montrent que Votavová a largement participé à sa rédaction et à sa construction romanesque. Frabato peut donc éclairer la légende bardonienne et certaines traditions de son entourage, mais il ne doit pas être utilisé comme une chronique factuelle de la vie de Bardon.
Le roman met en scène une société occulte malveillante, des affrontements magiques et un héros doté de pouvoirs exceptionnels. Ce cadre a largement façonné l’image populaire de Bardon. Il alimente l’idée d’un mage engagé dans une lutte secrète contre des organisations dangereuses.
Rien n’oblige à rejeter la valeur symbolique ou initiatique du récit pour constater qu’il s’agit d’une œuvre littéraire. La biographie historique doit donc séparer le Bardon documenté du Frabato romanesque.
La tradition éditoriale mentionne un quatrième ouvrage, Das goldene Buch der Weisheit, « Le Livre d’or de la sagesse ». Il devait poursuivre le cycle consacré aux arcanes du Tarot et compléter les trois volumes publiés. Des fragments et réponses attribuées à Bardon ont circulé après sa mort.
Selon les récits transmis par ses proches et ses éditeurs, des matériaux liés à ce projet auraient été saisis lors de son arrestation en 1958 et n’auraient jamais été restitués. Faute d’archives complètes accessibles, il est préférable de parler d’un projet inachevé et d’une tradition de manuscrit perdu plutôt que de reconstruire le contenu d’un livre dont nous ne possédons pas la version achevée.
Après 1948, Bardon vit sous un régime communiste peu favorable aux activités religieuses indépendantes, à l’occultisme et aux soins exercés hors des structures officielles. La Religionistická encyklopedie indique qu’il fut interrogé à plusieurs reprises durant les années 1950. Sa dernière affaire aurait été liée à la fabrication de remèdes dans un laboratoire privé.
Cette donnée permet d’expliquer son arrestation sans recourir aux récits plus tardifs dans lesquels les services soviétiques auraient voulu s’emparer de ses pouvoirs. Ces versions circulent largement dans la littérature consacrée à Bardon, mais elles ne disposent pas du même niveau de documentation.
L’arrestation de 1958
En 1958, Bardon est de nouveau arrêté et détenu à Brno. Les circonstances précises de la procédure restent difficiles à reconstituer à partir des sources facilement accessibles, mais son activité de guérisseur et la préparation privée de médicaments sont régulièrement citées dans les notices tchèques.
Il meurt durant cette détention. La Religionistická encyklopedie fixe son décès au 10 juillet 1958 à Brno et précise qu’il meurt dans l’hôpital de la prison. Des publications bardoniennes donnent une pancréatite comme cause du décès. Les récits d’empoisonnement, de suicide volontaire ou d’intervention du KGB appartiennent à une littérature tardive beaucoup moins assurée.
Un fait mérite d’être souligné : les trois livres qui ont fait de Bardon une figure mondiale paraissent seulement dans les deux dernières années de sa vie. Der Weg zum wahren Adepten et Die Praxis der magischen Evokation datent de 1956 ; Der Schlüssel zur wahren Quabbalah de 1957. Bardon meurt en 1958.
Sa carrière d’auteur imprimé est donc très courte au regard de son influence. La diffusion internationale se produit surtout après sa disparition, grâce aux rééditions et aux traductions en anglais, français, espagnol et dans de nombreuses autres langues.
Le succès de Bardon tient en grande partie à son architecture pédagogique. Ses ouvrages donnent au lecteur l’impression d’un chemin complet, depuis les premiers exercices de concentration jusqu’aux opérations d’évocation et de lettres magiques. Le système possède une logique interne forte et ne dépend pas d’un enseignement oral inaccessible.
Il répond aussi à une attente propre au 20ème siècle : disposer d’une magie structurée comme une méthode de formation. Là où certains grimoires présupposent déjà un ensemble de connaissances religieuses ou rituelles, Bardon tente de reconstruire une progression depuis le commencement.
Pas au sens strict. L’Hermétisme antique est lié aux textes gréco-égyptiens attribués à Hermès Trismégiste, composés à l’époque romaine. Bardon utilise le mot « hermétique » dans son sens occultiste moderne. Son système réunit quatre éléments, Akasha, magie évocatoire, kabbale occidentalisée, yoga, magnétisme et théorie des plans.
Il appartient donc à l’histoire moderne de l’hermétisme occidental plutôt qu’à une transmission directe et inchangée des textes alexandrins. Cette distinction n’enlève rien à la cohérence de son œuvre ; elle permet simplement de la situer correctement dans l’histoire des idées.
La comparaison avec la Golden Dawn permet de mesurer l’originalité de Bardon. L’ordre britannique utilise des grades, des rituels de temple, des correspondances astrologiques, l’hébreu, le Tarot et une organisation collective. Bardon réduit fortement cette dimension institutionnelle et concentre le travail sur les exercices personnels.
Les deux traditions partagent un goût pour les quatre éléments, la magie cérémonielle et la Kabbale occidentale, mais elles ne doivent pas être confondues. Bardon ne reprend pas simplement le cursus de la Golden Dawn sous un autre nom.
Dans ses livres, Bardon répète que le développement des facultés doit rester subordonné à l’équilibre moral et psychique. La magie ne se mesure pas à la quantité de phénomènes obtenus mais à la maîtrise de soi. Cette idée explique la méfiance qu’il manifeste envers les raccourcis, les pactes et la recherche immédiate de pouvoirs.
Le lecteur moderne peut ne pas partager sa cosmologie tout en reconnaissant la cohérence de cette exigence. Bardon refuse le modèle du pouvoir obtenu sans transformation personnelle. Toute opération extérieure doit être précédée d’un travail intérieur.
Bardon utilise des mots comme fluide, magnétisme, vibration ou condensation, mais son système ne doit pas être présenté comme une branche oubliée de la physique. Ces termes appartiennent à un langage occultiste hérité du magnétisme du 19ème siècle et transformé par les écoles ésotériques du 20ème siècle.
Ses exercices peuvent être abordés comme pratiques de concentration, d’imagination dirigée et de discipline corporelle, mais Bardon les inscrit dans une réalité occulte beaucoup plus vaste. L’Akasha, les corps subtils et les entités planétaires ne sont pas pour lui de simples métaphores : ils appartiennent à une cosmologie opérative que l’élève est invité à éprouver progressivement par la pratique.
Une influence qui dépasse la Tchécoslovaquie
La Religionistická encyklopedie remarque que Bardon est devenu plus célèbre à l’étranger que dans son propre pays. Ses livres ont engendré des groupes de lecteurs en Allemagne et ailleurs, sans produire pour autant une Église ou un ordre centralisé.
Cette diffusion internationale continue au 21ème siècle. Des auteurs comme Rawn Clark, William Mistele ou Martin Faulks ont publié des commentaires consacrés à ses exercices. Les éditions successives de ses trois livres maintiennent son nom dans la magie cérémonielle contemporaine.
Il est utile de lire Bardon sur trois plans. Le premier est historique : ses livres témoignent d’un moment où l’occultisme d’Europe centrale cherche à transformer des traditions anciennes en méthodes individuelles. Le deuxième est doctrinal : sa cosmologie des éléments, de l’Akasha, des fluides et des plans constitue un système cohérent qui mérite d’être étudié dans ses propres termes. Le troisième est pratique : ses exercices expliquent pourquoi son œuvre a continué à circuler bien après 1958.
Cette lecture gagne toutefois à laisser de côté l’hagiographie. Les pouvoirs attribués à Bardon, les récits concernant Hitler, les services soviétiques ou une identité surnaturelle ne doivent pas servir de raccourci biographique. L’homme documenté est déjà remarquable : un ouvrier silésien devenu artiste de variété, guérisseur et auteur de trois manuels qui ont marqué durablement la magie occidentale.
L’héritage de Bardon tient moins à une organisation qu’à une méthode. Il a proposé une magie progressive dans laquelle concentration, caractère, imagination et symbolisme doivent être travaillés avant l’évocation. Il a donné une forme pédagogique moderne à un ensemble de thèmes hérités de l’occultisme européen et de traditions orientales réinterprétées.
Son œuvre reste également un exemple utile de la manière dont se construit une autorité ésotérique au 20ème siècle. Autour de quelques données biographiques solides se sont accumulés souvenirs, récits de disciples, romans et traditions initiatiques. Les distinguer ne diminue pas Bardon : cela permet au contraire de comprendre ce qu’il a réellement transmis et pourquoi ses trois livres continuent d’être lus.
Sources et repères
La notice František Bardon de la Religionistická encyklopedie, publiée sous l’égide de l’Académie tchèque des sciences, fournit les principaux repères sur sa naissance, sa formation de serrurier, son activité d’artiste de variété, l’influence de Karel Weinfurter et Friedrich Wilhelm Quintscher, son emprisonnement à partir de 1941, les enquêtes des années 1950 et sa mort à Brno le 10 juillet 1958.
La notice biographique de la ville d’Opava documente son milieu familial, son apprentissage dans l’entreprise Minerva et plusieurs aspects de son activité locale. Les catalogues bibliographiques confirment les éditions allemandes de ses ouvrages : Der Weg zum wahren Adepten et Die Praxis der magischen Evokation en 1956, puis Der Schlüssel zur wahren Quabbalah en 1957 chez Hermann Bauer.
Le portrait utilisé en couverture est une photographie authentique de Franz Bardon datée vers 1948. Son auteur est inconnu et Wikimedia Commons la classe dans le domaine public en Europe en tant qu’œuvre anonyme.






























